mardi 24 décembre 2013

La victoire de la mémoire



Le jeune homme était sur le quai. Avec tous les autres, il suivait des yeux les gestes des hommes qui détachaient les amarres du bateau sur le point d’emporter au loin marins et explorateurs. « Sans doute pour toujours... », répétaient inlassablement les vieux.
Bien des visages étaient pâles, les autres étaient de toute façon penchés sur les tristesses rentrées en dedans ; et tous craignaient le moment où les liens qui les unissaient à leurs proches embarqués seraient arrachés par le navire s'éloignant.
Pourtant, dans le regard du jeune homme chatoyait une force inconnue et belle, qu'une femme, postée tout près de lui, prit pour de l'orgueil. Mais ce n'était pas cela, non. Simplement, il savait – c'était pour lui une évidence béate, une certitude qui rendait bien des choses supportables – que s'il restait arc-bouté et immobile pendant tout le temps qu'offrait le monde, pendant tout le temps caché, pendant tout le temps perdu... alors les temps abdiqueraient. Ainsi, il contraindrait le présent.
Un vieux lui lança un regard mauvais, cherchant dans la physionomie du jeune homme les traces à venir du renoncement. Il n'en trouva pas, mais il ricana tout de même, assez fort pour être entendu, car il était pour lui évident que, tapie dans la tête de ce petit arrogant comme dans toutes les têtes, la résignation était toute prête à éclater.
Pour l'heure, le jeune homme triomphait : la mer était d'un calme heureux. Aucun vent n'accompagnait le navire, lequel s'éloignait de fait si imperceptiblement qu'on aurait pu le croire immobile. Tout concentré qu'il était, le jeune homme prit un moment pour remercier sincèrement les dieux du vent et de la mer pour leur complicité ; il leur adressa même un poème improvisé qui ressemblait à une de ces chansons d'autrefois. Il était question de soirées éternelles, de parfums tièdes, d'épaules brunes sur lesquelles les têtes s’endorment et de divinités souriantes qui restent là, à les veiller tous les deux avec bienveillance. Le jeune homme leur promit les belles offrandes du ciel et de la mer. Pourvu qu'ils le protègent. Qu'ils protègent son compagnon de la fin du monde.

Mais la nuit finit par monter peu à peu en poussière des entrailles de la terre, et sa brume se déposa sur la voûte du ciel, ne laissant guère encore apparaître que de minuscules points lumineux qui scintillaient avec beaucoup de peine. Puis à son tour, le vent s'échappa des grottes, du creux de la terre, là où des milliers de petites créatures argentées, sans âge, plus vieilles que les dieux eux-mêmes, et qu'aucune prière ne peut jamais contraindre, jouent, et crient, et courent à perdre haleine quand l'envie leur en prend.
Alors le navire disparut finalement de l'horizon, sans plus d'ombre et sans reflet, sans plus d'existence peut-être que s'il n'était qu'un... Le jeune homme retint le mot, mais il mesura l'importance de la lutte qu'il lui fallait livrer et il prit peur. Il concentra dès lors toutes ses forces autour de sa tristesse qui était infiniment plus vraie que tout ce qu'il avait éprouvé jusqu'alors, qui était plus vraie que le monde même, qui était plus violente que tout le temps, qui serait un présent éternel.
Mais autour de lui, les uns et les autres échouaient. Des pères posaient leurs mains ridées sur les bras des femmes qui, pour certaines, s'autorisaient alors à pleurer. Sans se concerter, les hommes prirent les mères et les filles par la main et tous rentrèrent chez eux dans un silence qui pesait un poids infini sur les épaules.
On l'avait dit au jeune homme : un jour, sa peine elle-même ne serait plus qu'un... souvenir, son bonheur ne serait plus qu'une mémoire, et il devrait se montrer reconnaissant, au moins, de pouvoir encore contempler tous ces petits morceaux du passé au moment des premiers frimas de la vieillesse. On lui avait répété que la sincérité ne pouvait contraindre le temps, que la mer et ses divinités mourantes mentaient, que l'océan étale était une allégorie cruelle, que la vérité du temps était celle des rivières que rien ne retient jamais. Quelques jours auparavant, une très vieille femme avait même comparé le présent à un cadavre titubant. Le jeune homme l'avait fixée et avait vu, dans le blanc de ses yeux, fichés tous les éclats de peines passées, aussi n'avait-il rien répondu, se concentrant plutôt sur la pression qu'exerçait la main de son compagnon sur son bras pour qu’il s’apaise.

« Quelle stupidité que ce monde ! », hurla soudain une jeune femme encore présente. Et elle se tut aussitôt, stupéfaite de sa propre colère, et un peu effrayée aussi par sa révolte.
Derrière le jeune homme, deux vieux commencèrent à deviser sur la tragédie des départs, et sur le temps et les distances, ces maléfices lancés autrefois par des dieux qu'on n'avait jamais su apaiser depuis. « Un de mes fils est sur ce bateau ». « Moi, c'est mon plus jeune frère ».
Le jeune homme restait silencieux, mais ses forces déclinèrent rapidement. Bientôt, en effet, des morceaux éclatés de son amant apparurent à l'intérieur de lui : des boucles sur le front, son regard en train de rire, ses lèvres lorsqu'il souriait, une moue qu'il faisait lorsqu'il se croyait seul. Puis ces éclats s'évanouirent. Le jeune homme les rappela à lui, et ils revinrent un instant avant de disparaître encore. Les souvenirs... Les souvenirs étaient là et le présent avait fui sans qu'il puisse le retenir. Il sortit alors soudain de sa torpeur. Il avait froid, il avait mal. Il s'allongea sur le sol et ramassa ses membres autant qu'il le put pour se mettre encore un peu à l'abri.

Derrière lui, les deux vieux n'avaient pas cessé de parler. Ils évoquaient ce qui attendait les voyageurs au terme de leur périple, aux limites de notre étrange monde en forme de disque : y avait-il les monstres marins dont les récits faisaient une description précise bien que personne jusqu'alors n'en soit revenu ? S'agissait-il de bêtes plus féroces encore ? Ou bien les bateaux étaient-ils tout simplement emportés, avec l'océan débordant du disque, hors de la réalité ?

Edit 
Peintures suggérées par la Plume



samedi 21 décembre 2013

Et pendant ce temps-là, dans les établissements publics... (partie II)

Bien qu'en étant éloigné de la Réserve pour l'instant, je suis encore de très près ce qui s'y passe et, depuis l'extérieur, l'ubuesque y est plus scintillant que jamais.

Jusqu'à l’an passé, nous avions un directeur pharaon. Il était éructant, impatient, colérique, omniscient, omnipotent et, en conséquence, parfaitement épuisant. La moindre de nos pensées devait passer au filtre de sa suprême clairvoyance. Il fallait batailler sur tout (mais au moins avait-il une indéniable connaissance du droit administratif et de la réglementation). Ajoutons que son très grand sens politique facilitait nettement ses manipulations et ses jeux à trois ou quatre bandes. Il connaissait parfaitement les arcanes ministériels et l'ensemble des acteurs de son champ. Il instrumentalisait volontiers sa garde rapprochée, disant aux uns et aux autres ce qu'ils voulaient entendre, à commencer par des horreurs confidentielles sur leurs pairs. Entre deux savons sévères. Tout cela avait des airs de cours et de fin de règne (et, certains jours, de fin du monde, croyez-moi !) dans une petite baronnie (je renonce à la comparaison antique). On croyait ne jamais voir la fin de ce système délirant (le circuit de circulation des parapheurs vaudrait à lui seul une note), on s'impatientait. Mais quand il est parti, le directeur de la Réserve nous a dit : « Vous verrez, vous me regretterez, et plus vite que vous ne l'imaginez. »
Personnellement, je n'en suis pas là...

Le nouveau directeur est arrivé. Il venait du champ disciplinaire et affichait une bonhomie qui tranchait nettement avec les allures nerveuses et constamment irritées de son prédécesseur. Il a réorganisé la garde rapprochée, l'occasion de notre premier étonnement : ce directeur, nommé par la nouvelle majorité, promouvait en tant que numéro 2 un chef très (très) lié à l'ancienne. Mais après tout, pourquoi pas : on peut espérer que les mérites transcendent les clivages politiques. Sauf que le numéro 2 est question est une espèce de « brutasse » qui a décidé de longue date de faire prendre à l'établissement une voie qui l'éloigne inexorablement de certaines de ses missions pourtant (encore) assignées par décret. Sauf que les orientations qu'il défend vont à l'encontre des valeurs supposées de notre actuelle majorité et, donc, de notre ministère de tutelle.

On a un temps beaucoup craint un audit. Et puis non, la nouvelle direction s'apprêtait juste à établir un nouvel organigramme, proposant d'ailleurs d'associer les personnels. Bah tiens... En clair : 
  • Temps 1 : Il ne faut pas se précipiter, prendre le temps de la réflexion, annoncer que l'on va écouter tout le monde.
  • Temps 2 : Il faut dégager ensemble des priorités d'organisation des réunions de travail selon un calendrier qui reste à définir.
  • Temps 3 : ...
  • Temps 4 : Pour des raisons d'impératifs de calendrier, la réunion est programmée... hier (il était trop compliqué d'associer qui que ce soit d'autre que la direction, mais on a entendu vos espoirs et vos attentes - en sondant vos esprits).
  • Temps 5 : Voici le nouvel organigramme (nous avons dû faire des choix difficiles), mais si vous interrogez votre cœur, vous savez que nous avons raison.
On a en réalité vite compris qu'aux rapports de force, ce nouveau directeur préférait le déni. Quoi ? Quels problèmes ? Tout va bien. Quoi, les agents ? Quoi, les instances paritaires ? Hein ? Réglementa-quoi ? Ayez donc un peu confiance ! Est-ce que quelqu'un qui vous dit ne vous vouloir aucun mal, vous en voudrait, du mal ?

Il y a quelques semaines, le directeur a convié ses personnels à une petite réunion. Patelin (je n'ai jamais vu un directeur de prime abord si sympathique), il nous a annoncé sa volonté de suivre de nouvelles pistes, en un mot, de penser différemment. Et, n'en disant guère plus, il a laissé sa place à un orateur invité qui nous était parfaitement inconnu. Lequel s'est avéré être à la tête d'une fondation qui œuvre pour le bien de la Nation. J’exagère, mais à peine. Pour la faire courte, c'est un grand sensible qui souffre trop pour laisser la France s'enfoncer dans le marasme et il se propose donc d'aider (expérimentalement) la Réserve à relever le défi de la modernité, de l'avenir, du bon sens – de tout ce que vous voudrez, en fait, selon la mode du moment. Pendant une grosse demi-heure, on nous a servi un discours d'une rare stupidité, un mélange de lieux communs, d'idées livrées sans lien et d'imprécations. Tout cela pour conclure qu'il ne fallait être attaché à rien (la fin de la rigolade, c'est maintenant) : ni à son poste, ni à ses missions. Ni à son salaire ? Et de nous citer l'anecdote à la source de tout son système de pensée et de valeurs : en Suède, il a fait la connaissance, dans l'hôtel où il était un jour descendu, d'une femme de chambre qui était également standardiste et cuisinière. En prime une bonne grosse allusion à DSK, mais il n'a pas dit si son lit était bien fait et la bouffe correcte, car l'essentiel n'était pas là : « la fille était super contente ! » Préparez-vous donc à exercer des missions sans en avoir les compétences, pour l’acquisition desquelles on vous fera miroiter une formidable formation qui s’avèrera achetée au rabais. Tout en étant payé pareil (le bonheur, ça n'a pas de prix). Préparez-vous aussi à vous faire détester par les collègues sur les platebandes desquelles vous empiéterez – car on n'est pas dans un petit hôtel de province où bossent trois personnes, alors à moins de drastiquement réduire la masse salariale de la Réserve...

À la fin de son discours, heureux d'avoir reçu la bonne parole, les yeux enfin ouverts, je n'ai pas pu résister : je me suis levé et j'ai entonné un gospel. Nan, en fait, je me suis contenté de suggérer l'idée par sms à une collègue dont j'ai entendu le rire à quelques rangées de là. Tout de même, je me suis levé, j'ai pris le micro qu'on nous proposait – puisqu'on nous autorisait à poser des questions – et je lui ai gentiment demandé qui l'avait fait entrer. Le directeur m'a fusillé du regard (« C'est tout ce qui vous intéresse ? », m’a-t-il demandé – « Non, mais ça, ça m'intéresse aussi. ») Il n'a pas officialisé ce que je savais pourtant déjà : il y a quelques mois, lors d'une instance paritaire, le bientôt numéro 2 (il était alors sur le point d'être nommé) nous avait vanté les nombreux mérites de cette fondation à laquelle il était affilié, justifiant ainsi sa position : TOUT est DÉPASSÉ, à commencer par le principe même des instances paritaires qu’il faut malgré tout se coltiner parce qu’on n’a pas le choix. 

Dans un des textes qui circulent sur internet, la Fondation explique qu'il s'agit d' « évangélisation ». Il y a des guillemets, bien sûr, mais cela en dit long, tout de même sur leur construction du monde. Tout de même, nous devrons y mettre du nôtre pour la réussite de ce merveilleux projet. Le directeur d'ailleurs nous a expliqué que, seul, il ne pouvait rien. « Même Dieu ne peut pas tout », a-t-il dit.

En attendant confess', les conversions, la verroterie, tout le tralala, les choses ont bien avancé : en un mois, on leur a trouvé des bureaux où ils ont organisé une permanence afin de recevoir les personnels soucieux du bien commun. Ils étaient d'ailleurs présents au dernier conseil d'administration, tout comme des représentants du ministère d'ailleurs... On a fortuitement appris qu’une « petite convention » avait été signée.

Je dois dire que l'attitude du ministère a de quoi inquiéter. Silence radio. Dans un premier temps, j'y ai vu de l'aveuglement, mais je crois à présent que nous sommes peut-être face à une troisième méthode de liquidation – pour laquelle je n’ai malheureusement pas encore de nom…

jeudi 12 décembre 2013

Et pendant ce temps-là, dans les établissements publics... (partie I)

L'État, cette grande machine un peu folle, a parfois recours à des stratégies assez honteuses pour démanteler ses établissements publics.
Jusqu'alors, je n'en avais expérimenté que deux : la stratégie du « Le Public ne sait pas faire » et celle du « Ce déménagement est une formidable opportunité (pour moi, élu de province) ».
La première « le Public ne sait pas faire » – qui présente notamment l'intérêt de pouvoir être globale (tout l'établissement est concerné immédiatement) ou saucissonnée (mission après mission) – pourrait être décomposée en huit temps : 
  • Le ministère (mais pas toujours le ministre) décide, avec l'entier soutien de Bercy, de se débarrasser d'un établissement.
  • Les crédits sont largement amputés et les fonctionnaires non remplacés. Le plus souvent au mépris de la réglementation, les recrutements par CDD se multiplient, au prétexte que les postes n’ont pas pu être pourvus par des fonctionnaires (« mais on aurait bien aimé, hein »). Les chefs intermédiaires (de service, de mission) embauchés le sont largement en CDD et ils sont sommés de proposer de nouveaux projets, d'être force de propositions. En général, au moment de leur recrutement, on n'a pas manqué de leur rappeler qu’ils allaient avoir affaire à des dinosaures rétifs à tout changement dont la parfaite connaissance de la structure, loin d’être un appui, sera un frein à desserrer au maximum. Les délires hors sujet requalifiés « projets ambitieux » sont donc les bienvenus. L’avantage évident, c’est qu’en CDD, les chefs intermédiaires suivent aveuglément les consignes (par peur d’être virés), n’exercent pas leur colère (en quoi se transforme systématiquement l’inconfort systémique) contre leurs propres responsables (trop dangereux), mais contre leurs agents.
  • Pour la mise en œuvre de ses nouvelles ambitions, l'établissement public est vivement encouragé à renoncer à certains de ses services historiques : les économies sur la masse salariale priment, ainsi que le recrutement d’autres chefs, toujours en CDD. C’est généralement durant cette phase que de nouveaux organigrammes apparaissent, soit classiquement « en râteau », soit plus inventifs. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il s’agit d’un directeur tout puissant entouré d’une armée mexicaine apeurée qui prend ses décisions en fonction des attitudes du numéro 1 à la table duquel on espère et on craint d’être invité à l’heure du déjeuner. Une chose est certaine : le seuil d'instabilité décisionnelle est d’autant plus vite atteint que la vitesse de recrutement de chefs est élevée.
  • Les chefs intermédiaires et leurs supérieurs décident de démultiplier les activités pour prouver à l'État qu'ils sont utiles et efficaces bien qu'avec moins d'agents et moins d'argent. Comment faire ? On fait massivement appel au privé, mais malheureusement (ohhhhh....) en bâclant cahiers des charges et contrats. Coûteux plantages garantis. Idéalement, on ne trouve rien de mieux, en cette période d'incertitude, que d'avoir recours à un PPP (un « partenariat » public-privé). Soit pour financer des travaux d’envergure : un agrandissement (pourquoi pas ! après tout l'établissement n'est pas menacé – le ministère l'a suffisamment répété) ou une rénovation. Soit pour externaliser certaines missions jugées non essentielles (généralement l'entretien et la restauration sont les premiers touchés : on remplace des fonctionnaires très mal payés de 45-50 ans par des salariés du privé carrément exploités qui font le ménage à 8 h du matin ou à 18 h après avoir traversé toute l'Île-de-France). Inutile de s'interroger sur les coûts déguisés (dépression nerveuse, maladies professionnelles...) de tout cela : après tout, ce ne sont pas les mêmes lignes budgétaires. Oh et puis merde, les dépressifs, les souffreteux, tout ça, c’est le problème du ministère de la Santé !
  • Plus rien ne fonctionne correctement, tout revient plus cher, ce qui tournait encore à peu près bien il y a quelques mois est sur le point de caler, on ne sait même pas si les projets initiés six mois plus tôt sont encore d'actualité. Pas de panique : la fin est proche.
  • Le ministère de tutelle ramène finalement sa fraise, comme au sortir d'un long rêve, multiplie les déclarations qui s'avéreront contradictoires selon que l'on s'adresse à un dir’ cab’ ou au ministre. Mais on promet une écoute attentive, l’étude minutieuse et bienveillante du dossier et le plus grand respect de... tout ce qu'on veut. NB : il arrive parfois qu'entre-temps une nouvelle majorité arrive aux affaires et dénonce cette technique employée par l'ancienne, mais il ne faut pas se croire sauvé pour autant...
  • La situation se dégrade encore davantage, le turn-over des personnels atteint un rythme effarant. Les chefs intermédiaires changent constamment, emportent dossiers, fichiers utiles pour plus tard et mystères de leurs classements. Les nouveaux chefs, comme les anciens, ont tout compris mieux que tout le monde, mais ne désavouent ni les projets ni le fonctionnement de leurs prédécesseurs : il s'agit de ne pas prêter le flanc aux attaques des agents quant aux pratiques managériales immédiatement passées et présentes.
  • Quelques mois plus tard, le ministère prend un air contrit et annonce que les temps ont changé, que les missions ont changé, que les hommes ont changé, que le gouvernement précédent a fait des dégâts irrémédiables, que l'avenir, c'est demain, et le passé, c'est hier. La larme à l'œil, le dir’ cab’ prononce la phrase fatidique : « Le Public ne sait pas/plus faire, mieux vaut laisser le Privé se partager les restes » et annonce la fermeture – selon les ambitions initiales – de l'établissement.
La stratégie du déménagement, elle, se joue carrément à l’échelle nationale (wouah !). Un ministre décide de redynamiser une région (en général, la sienne) et recrute un cabinet d’audit où bosse son gendre, sa sœur, sa maîtresse ou sa directrice de campagne (comment savoir !), cabinet qui devra prouver en quoi ce déménagement est une idée géniale. Gé-ni-ale on vous dit ! On fait une annonce publique, on dit que c'est formidable, que c'est l'évidence même, que c'est une opportunité inégalable, que la Chine a réuni un Congrès extraordinaire pour en débattre. On nous vante les bienfaits du climat de la région d’accueil (je salue au passage les anciens du CNDP qui passeront là par hasard). Et puis, devant la réaction scandalisée des agents, on durcit le ton : faut pas exagérer, on ne les envoie pas en Corée du Nord ! D’ailleurs, les fonctionnaires sont loin d’être les plus malheureux : des millions de chômeurs donneraient cher pour être à leur place ! Les conjoints prendront le train – à quoi ça sert que la SNCF, elle se décarcasse à poser des rails dans nos belles provinces ? On perd donc la moitié des effectifs en route, et on en profite ainsi pour restructurer l'établissement, voire à le réduire à un gros service qui finira bien par mourir tout seul.

(à suivre)

lundi 9 décembre 2013

Rêves d'or, de Diego Quemada-Diez

C'est sans doute l'une des nombreuses ambitions et l'un des nombreux mérites de Rêves d'or, tourné chronologiquement et sur les pistes mêmes de l'immigration, que de vouloir être un hommage et d'y parvenir. 
Des gamins qui décident de partir avec des espoirs qui ne sont peut-être que l'avatar d'une bravade, des gamins qui ont le rire facile de l'enfance, des sentiments d'adulte pas bien clairs encore, et puis des rêves qui tournent évidemment au cauchemar à force de rencontres malfaisantes parmi les plus déshérités (les bandits de grand chemin qui rackettent, violent et tuent), parmi les plus riches aussi (les milices armées américaines qui les tirent comme des lapins - ça n'a pas beaucoup de valeur la vie d'un non-soi qu'on ne croise pas au temple le dimanche).
On aimerait parvenir à se dire que le trait est forcé, mais les témoignages sont connus (si on veut bien les lire) ; mais les chiffres des clandestins qui meurent existent ; mais en Europe, on a Lampedusa, qui est parfois un cimetière à ciel ouvert. 

On peut craindre pour notre confort supposément menacé, on peut raconter les pires dégueulasseries pour se faire élire, on peut dire - sans se faire cracher à la gueule - que les clandestins plombent notre système de santé et qu'on ferait mieux de les foutre à la mer, on peut raconter beaucoup de conneries, en fait, quand on est du bon côté du manche. Mais il y a des hommes, des femmes et des enfants qui, à chaque instant, en ce moment même, disent au revoir à leur famille et qui, pour certains, disparaitront sans que leurs proches ne le sachent jamais. La vie humaine peut atteindre un prix dérisoire quand on la spécule à la baisse. 

On peut toujours se contenter de croire que notre naissance du bon côté est un destin ou une récompense, une volonté divine ou un hasard heureux, une lourde responsabilité ou un c'est-comme-ça-et-on-n'-y-peut-rien (toutes ces considérations ayant été par ailleurs étudiées par les psycho-sociologues de l'attribution causale)... on doit au moins le respect aux clandestins. On le doit à chaque instant. Surtout, on doit exercer notre vigilance à l'encontre de tous les responsables politiques. On doit graver dans le marbre leurs déclarations infâmes à défaut de pouvoir les jeter sur les routes ou dans un bidonville afin qu'ils puissent expérimenter leurs théories sur le mérite.

vendredi 1 novembre 2013

Le temps du vertige n'est pas éternel

Adolescent, j'ai parfois eu l'impression qu'il n'y avait pas d'issue, que ne se dissiperaient jamais la honte d'être celui que j'étais, la peur absolue de décevoir ou d'être rejeté, que je ne pourrais jamais céder aux injonctions du désir sauf à basculer définitivement dans le désespoir. 
Pourtant, il y avait en moi les accélérations brutales, le torrent vital, celui que connaissent tous les jeunes gens : mon être profond se lançait sur les chemins de la sincérité lorsque je croisais certains regards, lorsque depuis ma forteresse je m'autorisais à... puis je me ressaisissais et jetais mon esprit à toute force contre les parois de ma tête. Je croyais m'être arrêté au bord du précipice. Et la honte qui revenait toujours. 

Le suicide, deuxième cause de décès chez les 15-34 ans.

Je n'éprouvais qu'une certitude : être, simplement être requerrait une lutte que je n'étais pas certain de vouloir mener. Soit je mettais toutes mes forces à me conformer à ce que l'on attendait de moi - et ce qui m'inquiétait alors, ce n'était pas de me renier, mais bien de ne pas y parvenir -, soit je cédais et je rejoignais le groupe des infâmes promis au désastre. J'éprouvais un sentiment de solitude infinie : personne à qui parler. D'ailleurs, je ne sais pas si j'aurais osé le faire si on me l'avait proposé. Je ne sais même pas ce que j'aurais fait si mon meilleur ami m'avait dit être gay. Peut-être aurais-je cru à un piège. Il me semblait que si quelqu'un - quel qu'il soit - venait à découvrir celui que j'étais vraiment, tout pèserait sur moi avec une force telle que je finirais sans doute par m'effondrer sur moi-même. Personne ne pouvait entendre sans me menacer, personne ne pouvait savoir sans m'exposer au pire : humiliations, chantage, dénonciation. Je ne savais pas exactement ce qui m'attendait mais cela promettait d’être épouvantable.

L'homophobie tue.

J'ai grandi dans une famille où la menace physique ne faisait pas partie du quotidien. 
Ce n'est pas toujours le cas. Des mômes se font foutre sur la gueule par leur père, par leur mère, par leur frère, parce qu'ils sont pédés, lesbiennes ou trans'. Certains se font jeter à la rue à peine majeurs - quand ils le sont. D'autres s'enfuient pour échapper aux coups, aux regards ou au mépris. Certains tentent de se suicider. Certains y parviennent, et rien, jamais, ne les fera revenir parmi nous. Dans d'autres pays que le nôtre, on pourrait même les tuer sans rien risquer légalement. Tant qu'il y aura dans cette putain de structure sociale qu'est la famille autant de connards ou de connasses pour croire pouvoir renier leurs gosses en toute impunité, ne me demandez pas le respect. Il faut oser désacraliser la famille. Il faut oser en inventer une nouvelle. 
Ma famille n'a jamais représenté une menace et, à l'école où j'allais, j'étais suffisamment invisible pour ne rien craindre. Pourtant, à 13 ans, je me demandais ce que cela ferait de s'ouvrir les veines. Ou bien je regardais dans l'armoire à pharmacie ce que je pourrais avaler. Au cas où. Le moment venu. Alors j'imagine facilement la douleur insoutenable qu'éprouvent certains dont la situation est catastrophique. J'entraperçois la force de la tentation.
Dans mon cas, le moment n'est jamais venu. Peut-être parce qu'une toute petite partie de moi, suffisante, avait confiance. Sans doute aussi parce que j'étais assez lâche et que je ne voulais pas ajouter à la honte d'être pédé l'humiliation de renoncer au dernier moment à mon geste. Et puis les choses étaient assez claires : je n'espérais pas le paradis, je ne craignais pas l'enfer, je savais que je ne reviendrais pas sous de meilleurs cieux. Ce qui m'attendait, c'était le néant.

Les chiffres concernant le suicide des jeunes lesbiennes, gays, bi et trans' me désespèrent. Ils me glacent. Ils me donnent envie de tout dévaster. Je pourrais déverser une haine inextinguible sur les sinistres guignols publics qui mettent de l'huile sur le feu. 
La vie peut être dégueulasse. Elle peut être d'une violence inouïe. Mais il faudrait pouvoir désigner, à ceux qui s'apprêtent à se jeter de la falaise, les joies à venir. Toutes les belles rencontres qu'ils sont sur le point de faire, les fous-rires avec de nouvelles amitiés, le plaisir des regards échangés à danser n'importe comment sur n'importe quoi dans une boîte. La légèreté, enfin. Le premier amour et les suivants. Les amis comme une famille. Mieux que la famille souvent. Et que s'ils doivent apprendre à se passer de leur famille, aussi triste que cela soit, nous serons là.
Car peut-être qu'ils devront s'éloigner pour mieux grandir, pour finir de grandir. Certains, il faut les y aider : changer d'air, changer de région, changer de vie. N'importe quoi plutôt que le néant. 
Qu'une association comme Le Refuge existe me réconforte. Elle est une alternative à certaines issues terribles. Elle est la preuve que notre communauté parfois repue de plaisir peut être autre chose qu'une addition d'individualités dépensières. Elle est la preuve que son égocentrisme - que nous avons tous éprouvé - n'est pas une fatalité et que nous pouvons être un groupe responsable prêt à prendre soin des plus faibles.


mercredi 30 octobre 2013

De guerre lasse

Tout à l'heure, je me fais enlever un grain de beauté. Depuis le dernier contrôle, il a légèrement grossi. Or je suis clairement un sujet à risque. Les traitements. On ne saura qu'après son ablation et son analyse s'il est précancéreux ou simplement fanfaron. Pour l'instant, je m'en fous. Chaque chose en son temps.
J'ai repris le cours des séances chez le dentiste. Une provisoire qu'on aura vraiment tenté de faire tenir le plus longtemps possible a finalement cédé avec, pour ainsi dire, ce qui restait de dent, et il est grand temps maintenant de faire un traitement plus durable, plus coûteux également, ce d'autant que la radiographie a révélé une... je ne sais plus comment ça s'appelle. Je n'écoutais plus. La séance suivante, pendant que la dentiste s'échinait à extraire la totalité de la dent, j'ai baissé la garde un instant : l'apitoiement et la lassitude ont aussitôt fondu sur moi. Bien sûr que cela n'aura jamais de fin.
Il faut que je téléphone à un rhumatologue pour mesurer les effets du traitement sur ma densité osseuse. Je n'y parviens pas. J'ai appelé le service de la Pitié-Salpêtrière il y a une semaine, plus ou moins conscient qu'il était 16 heures et que le secrétariat serait fermé. Depuis, je n'ai pas ressayé. J'ai toujours eu tendance à la procrastination, mais là c'est autre chose.
L'épisode dermatologique me navre, non à cause de la vague menace qui plane, mais parce qu'il est peut-être annonciateur de nouveaux rendez-vous médicaux, de nouveaux examens peut-être, une surveillance accrue. Je ne baisse pas les bras - d'autant que je ne les ai jamais levés, mais j'éprouve depuis quelques jours un violent sentiment d'usure que je ne me sens capable d'évoquer qu'ici.
J'ai un peu parlé de cette petite intervention vendredi soir, avec quelques amis, sur le ton de la boutade - un ton que je maîtrise assez bien. La soirée se terminait, on m'a soudain questionné sur ma santé, et j'ai parlé de ce grain de beauté. Sans dramatiser, mais je me sentais honteux malgré tout de parler de cela, parce que je me méfie toujours des intentions cachées : la tentation de chercher à se faire plaindre - alternative au dorlotement ? -, celle de faire son intéressant. Je sentais en moi un mouvement ralenti lorsque je cherchais comment interrompre cette conversation que j'avais initiée, et un mouvement accéléré lorsque, tout de même, je ressentais un certain bien-être à ces rapprochements - et pourquoi pas un certain plaisir - à jouer un rôle que je connais bien, le type blasé, un rôle qui me permet de dire beaucoup de choses en limitant la charge émotionnelle. Tout de même, la honte de ce petit cinéma auquel je me livrais complaisamment l'a emporté et j'ai pu changer de sujet.

.......

Je me rends compte que ce blog est largement un lieu de jérémiades. Sans doute parce qu'en dépit du fait que je connais certains d'entre vous, il m'est plus facile de me répandre ici sans avoir à supporter l'effet miroir d'une conversation bien réelle. Parce que c'est parfois compliqué d'affronter toutes ces émotions qui gravitent autour de la table, et un mot associé à un regard pourrait me jeter à terre. La famille, n'en parlons pas.
Ou alors je raconte tout cela ici parce que je vous imagine forts, d'une force incroyable. 

.......

Pour autant, ne me prenez pas trop au sérieux. J'essaie ici de ne pas trahir le petit rythme qui se joue ces jours-ci à l'intérieur de moi, mais pour le reste...
Je ne suis pas que cela. Je veux dire, je ne suis pas que ce type avec un fond dépressif et un nombre incalculable de médecins dans son carnet d'adresses. D'ailleurs, je ne suis pas aussi affecté dans la vie. Je ris beaucoup. Et si c'est parfois avec ironie, ce n'est pas avec cynisme.

dimanche 29 septembre 2013

Retour en Belgique. III - Anvers

J'appréhendais beaucoup mes retrouvailles avec Anvers. C'est une ville que j'ai autrefois tellement arpenté avec G., c'est une ville qui nous a à ce point mis à l'unisson que je craignais de ne plus rien y retrouver, de ne pas m'y retrouver, de me retrouver à marcher parmi les ruines mémorielles. Qui plus est, j' y allais avec D. qui connaissait mes rapports passés à la ville, ce qui pouvait compliquer un peu les choses. Autant j'avais pu laisser mes yeux briller en racontant mille et une anecdotes à quelques mois d'ici, autant je craignais de l'exclure à présent, qu'il se sente inaccepté, que de nouveaux souvenirs soient impossibles à greffer. Je savais aussi que, par gentillesse, il ne dirait rien.
Alors je n'ai rien cherché ou presque à retrouver. Je me suis dit que s'il aimait la ville, nous aurions toujours l'occasion de... je ne sais pas trop.

Il était tard déjà lorsque nous avons accosté la ville par le nord, c'est-à-dire dans une partie où pèse lourdement, peut-être tristement, l'activité portuaire. 

Nous nous sommes garés le long du Schelde et nous sommes partis à la recherche de notre hôtel près de la cathédrale.

Il y a quinze ans, quand nous avions découvert la ville, G. et moi l'avions détestée de prime abord - elle avait résisté. Et puis nous nous étions installés à la terrasse d'un café, profitant du soleil, à contempler les façades. Nous étions finalement restés deux jours et nous y étions revenus plusieurs fois, gagnés par le plaisir de sentir une familiarité naître.






Nous avons fait le court trajet, D. et moi, qui mène des parkings au cœur historique. Je nous ai un peu égarés par plaisir. 

Nous avons été des touristes sages, je nous ai tenus éloignés des lieux interlopes autrefois fréquentés qui m'avaient eux aussi tant fait aimer la ville.
J'ai redécouvert les quartiers historiques au nord desquels des fouilles, dans une petite rue, mettaient à jour des vestiges de fortifications. Et nous avons visité de nuit la cour du Steen.

Sur le plan historique, la ville peine peut-être à rivaliser avec d'autres et je pense que D. l'a aimée un peu pour moi, mais il ne m'en fallait pas davantage pour parvenir à maintenir l'équilibre entre le passé et le présent.

samedi 28 septembre 2013

Retour en Belgique. II - Bruges

Retourner à Bruges ne m'enchantait pas outre mesure. J'avais en effet le souvenir d'une ville comme abandonnée à des conservateurs patrimoniaux qui l'auraient verrouillée dans son histoire, ne laissant entrevoir qu'un orgueil un peu tatillon, une sévérité méticuleuse, une religiosité intransigeante – je pense aussi à la chanson de Brel, Les Flamandes. J'avais également très présent le souvenir des descriptions fantomatiques de Bruges-la-morte. Comment son personnage ne pourrait-il être brutalisé par les tombereaux de touristes (dont nous) se déversant sur la ville ? Comment y éprouver encore la solitude ? Comment se perdre dans sa brume ? Enfin, il me semblait deviner dans l'âme même de la ville une forme de gêne indépassable : je la croyais de ces villes secrètement navrées de se livrer complaisamment aux piétinements des voyageurs évasifs et, en même temps (à tort ou à raison), certaines de leur devoir la survie.

En somme, j'avais le souvenir d'une journée passée un peu rapidement autrefois, presque consterné par ce décor trop beau pour être vrai. Une Pompéi nettoyée de ses cendres par un Viollet-le-Duc. Vous l'avez compris : comme d'habitude, j'en faisais intérieurement des tonnes...

Mais il y avait D. qui voulait vraiment la visiter à cause d'un film. Et puis... Et puis je n'étais pas mécontent de mettre peut-être mes pas dans ceux de Charles Bertin, auteur du livre cité il y a peu par Calyste, et dont la lecture m'a beaucoup ému La Petite Dame en son jardin de Bruges

Une fois encore, nous nous sommes égarés, à cause des nombreux travaux à sa périphérie, à cause de cette absence presque obstinée de panneaux un tant soit peu utiles, à cause, enfin, de cet effacement des frontières entre les villes, leurs faubourgs et les banlieues.

Dans le jour déclinant, nous sommes tombés par hasard sur le Minnewater, près duquel se trouvait notre hôtel. L'accueil m'a surpris par sa chaleur, prenant à rebrousse-poil mes clichés. De belles boiseries sombres au rez-de-chaussée et, dans la salle de restaurant, un papier bleu sombre et une collection de bibelots, de petites peintures, de vieux objets d'artisanat écrasant douillettement la pièce, qui auraient pu créer une atmosphère étouffante sans les sourires en contrepoint de notre hôtesse.

Sitôt nos sacs posés dans la petite chambre aux couleurs marines, nous sommes immédiatement repartis en vadrouille dans des rues incroyablement vides tout d'abord. Des maisons de ville que l'on aurait pu croire désertées : aucune lumière aux fenêtres, à croire que les habitants avaient tous investi des pièces donnant sur la cour ou le jardin.

De longs et minces nuages défilaient rapidement dans le ciel obscurci, mais l'on voyait au loin des lumières orange monter en brume légère de la ville.

Il y avait un nombre raisonnable de promeneurs dans les rues et aux abords des canaux (qui ne reflétaient plus guère que des ombres), la plupart semblant déjà massés dans les bars ou les restaurants.

Nous avons marché longtemps dans les rues, les sens un peu brouillés en ce qui me concerne, à cause de la fraîcheur qui gagnait du terrain, à cause de la distance de mes souvenirs écrasés par ces nouvelles images qui mêlaient étrangeté, histoire, familiarité et souvenirs de lecture. Cette ville que je croyais morte me semblait plutôt être comme une vieille personne désorientée, ne reconnaissant plus le monde pour lequel elle avait été bâtie. Je me suis laissé guider par D., plus enthousiaste que jamais. Moi, je pensais à ma grand-mère, je pensais à toutes les grands-mères du monde, je pensais à celles de Charles Bertin et de Calyste – et je me permettais à mon tour de leur dédier cette promenade. 

Nous avons fini pas entrer dans un petit restaurant où s'agitait une très belle femme blonde avec laquelle j'ai ri quand j'ai renversé ma bière (« Alors, on fait un petit akcident ? »). C'était bon, c'était riche, mais ça ne manquait pas de finesse... Et nous sommes repartis pour une longue marche nocturne, toujours guidés par le seul hasard – et la carte que tenait D. J'avais un peu l'impression d'être dans une bande dessinée (belge) ayant la ville pour décor. À cause des ombres millénaires projetées sur les murs de briques roses, des ombres où se cachent des secrets que l'on n'ose pas approcher.

Levés de bonne heure, nous voulions profiter tôt de la ville, avant que le flux de visiteurs ne grossisse et qu'elle ne soit plus que promenades en carriole et groupes obéissants. À peine entrés dans le béguinage, nous les avons sentis sur nos traces, réussissant à les perdre, le temps de découvrir une église (dont je ne parviens pas à retrouver le nom), près de l'AstridPark où jouait une fanfare, une église avec... une marelle et qui hébergeait... un jardin japonais et un espace de méditation orientale !

Visite du musée Groeningue, enfin, qui offre un large panorama de la peinture flamande, des primitifs aux expressionnistes. Et une surprise de taille : au détour d'une salle, je suis tombé sur la peinture d'un dénommé Alphonse Asselbergs. Le paysage peint m'était familier... Et pour cause, il s'agissait de la mare aux fées (en forêt de Fontainebleau), où j'ai passé un nombre considérable d'heures à attraper des têtards étant enfant.

En sortant, un dernier petit tour par le marché aux puces – j'étais sidéré par la modestie des prix – le temps d'acheter une cloche surmontée d'une vache pour la maison béarnaise de G., un dernier passage par le Burg, envahi de monde, et nous sommes repartis...

vendredi 27 septembre 2013

Retour en Belgique. I - Bruxelles


Cela devait faire deux ou trois ans que je n'y étais pas retourné. Avec notre carte décalco de Malabar, nous nous sommes évidemment perdus, D. et moi, dans les faubourgs de la ville, l'occasion de constater à nouveau l'enchevêtrement toujours un peu étrange de cossu et de populo, qui semblent distribués aléatoirement. Notre hôtel était boulevard Adolphe Max, un quartier tout entier repensé par Anspach dans la seconde moitié du XIXe siècle. Des travaux alors gigantesques pour faire entrer la capitale dans une certaine idée de la modernité, mais surtout pour voûter la Senne, sur les rives (capricieuses) de laquelle avait pourtant émergé la ville. Ainsi, parce qu'elle était devenue cloacale comme beaucoup d'autres livrées à l'industrialisation de l'Europe, il avait été décidé qu'elle serait canalisée (comme notre Bièvre parisienne) et qu'à ses eaux se mêleraient dorénavant celles des égouts. Conçu pour la bourgeoisie bruxelloise, le quartier n'a jamais attiré son public choisi, ce dernier – outre qu'il était encore mal habitué à la vie en appartement – préférant sans doute les paysages de la campagne toute proche. Cette disparition laisse la sensation d'une transgression effroyable, et une grande violence demeure dans la mémoire de certains Bruxellois, nourrie de ce forfait mais aussi d'autres : la construction du palais de Justice et de la jonction des gares du midi et du Nord n'a pas laissé que de bons souvenirs. D'ailleurs, les travaux délirants qui ont pour partie défiguré une ville depuis deux siècles livrée à l'appétit des promoteurs (dont on peine à savoir s'ils étaient plus mégalo ou plus malhonnêtes) ont même un nom : la bruxellisation. 

L'hôtel est d'une neutralité absolue, un de ces dortoirs verticaux conçus pour l'anonymat. Ça me va aussi. Hormis la jeune fille chargée de veiller aux machines qui distribuent réservation et clés, boissons chaudes et friandises, nul personnel en apparence. Le lieu parfait pour un crime, dis-je à D. en m'allongeant un instant sur le lit, les yeux au plafond. 
Quelques instants plus tard, nous sommes de retour sur un boulevard où l'ambition architecturale est palpable, les ambitions déçues aussi. Un petit air de New York de province. Nous passons par la place des Martyrs, miraculeusement sauvée d'une destruction programmée. Puis visite de la cathédrale dédiée à Saint-Michel et à Sainte-Gudule, qui émerge miraculeusement dans un quartier lui aussi bouleversé, mais proposant un contraste, je ne sais pas... un peu émouvant : la cathédrale semble soudainement sortir de nulle part. 
Les premiers travaux furent entrepris au XIIIe siècle. Elle confesse malgré elle, évidemment, son lot habituel d'inepties (sainte Gudule était la jeune victime d'un démon qui soufflait la bougie qu'elle utilisait pour ses pieuses lectures, mais un bon ange la rallumait - je veux dire : la bougie) et de cruauté religieuses (au XIVe siècle, les Juifs de la ville furent accusés d'avoir poignardé les hosties de la cathédrale – lesquelles s'étaient mises à saigner... faut-il préciser qu'un pogrom ne manqua pas de s'ensuivre ?) Mais une exposition à l'intérieur recense les lieux de souffrance à travers le monde – panneaux nombreux, donc – et il y a au final plus de Jésus que de Christ dans cet édifice. C'est au moins cela. 

Pendant que nous marchons, je lis à D. le nom de certaines rues que nous croiserons, que nous avons empruntées ou qui ne sont pas bien loin, des noms de rues qui racontent une certaine simplicité (entre deux mises à sac) de la vie moyenâgeuse dans ces cités États, vie organisée autour de ses puissants commerçants bien plus qu'autour de ses princes : rue de l'Abattoir, rue au beurre, rue des bouchers, rue des brasseurs, rue des chapeliers, rue aux choux, rue aux fleurs, rue du fossé aux loups (rien à voir, mais je dois la citer, celle-là : Barbara, qui a vécu en Belgique, s'en est-elle inspirée pour sa rue de la grange aux loups ?), rue du houblon, impasse aux huîtres, rue du marché aux herbes, rue montagne aux herbes potagères – rue décevante, mais que j'aimerais habiter une rue portant ce nom ! – impasse du val des roses, rue du vieux marché aux grains. Et j'en passe.

Déjeuner au soleil et retrouvailles avec les boulettes à la sauce tomate, presque aussi bonnes que celles de ma grand-mère, et il flotte dans l'air un parfum imaginaire de spéculoos, ceux que je dévorais, enfant, à chaque visite de nos cousins du nord. Les retrouvailles ont eu lieu.
Errance, errance sans fin tout au long du jour, secourus par le guide parfois, mais plus encore par le hasard qui ouvrait à nos pas des ruelles, des impasses ou des venelles.

Qu'il est facile de nous perdre à Bruxelles, ne serait-ce que grâce à l'étrangeté qui se dégage de l'aménagement du territoire traversé de plusieurs lignes de fracture. La géologique, du nord au sud, avec ses deux plateaux que sépare un important dénivelé. L'historique, avec la ville moyenâgeuse en son cœur. La sociale. L'architecturale...

Qu'il est facile de se perdre à Bruxelles, en Belgique même, à cause de cette familiarité trompeuse de pays limitrophe et de langue commune (en Wallonie tout du moins et à Bruxelles), et les Belges nous y aident encore avec leur sens bien à eux du panneau indicateur...

Je n'ignore pas que la Belgique m'est un lieu de projections. À cause de mon histoire familiale, à cause de toutes ces bédés belges dévorées, à cause de nombreux voyages passés. Une idée à peu près irrationnelle du pays, et fausse donc, et vraie aussi, mais je crois reconnaître le kiosque à musique du Parc de Bruxelles dans un dessin de Franquin. Et d'ailleurs, près de chaque parcmètre, je cherche Longtarin. Le Palais de justice, vaste farce architecturale conçue dans des circonstances assez mystérieuses par Poelaert, écrase tout un quartier de sa masse grise. Mais on se prend à douter : n'aurait-il pas plutôt été dessiné par Schuiten (à qui l'on doit la station parisienne Art et Métiers) ou même par son double qui vivrait à Brüsel ?

Nous ne passons pas au 26 rue du Labrador (qui est à Laeken), adresse de Tintin, et j'oublie de chercher la rue Terre-Neuve (qui inspira, elle, graphiquement Hergé), mais je ne peux pas m'empêcher de chercher, dans le bric-à-brac des puces de la place du jeu de balle, l'autre promesse d'un trésor, une autre Licorne.


C'est sans regret que je quitte la si proche Bruxelles, avec dans la tête de vagues rêves d'installation (il suffit, pour se convaincre, de comparer les prix parisiens et bruxellois des locations...), oubliant un instant cette donnée météorologique élémentaire : il pleut 200 jours par an, et cette donnée médicale menaçante : les frites belges, les boulettes, les spéculoos, la bière et tout le reste me seraient sans doute fatals.

mercredi 18 septembre 2013

Souvenirs du bureau de mon père

Les objets ne me sont pas anodins. Jamais. Ces objets dépareillés qui finiront désolés et abandonnés, je voudrais en sauver quelques-uns des décombres. 

Chez mes parents, je passais beaucoup de temps dans le bureau de mon père, entre autres raisons parce que s'y trouvait un téléphone et que, contrairement à aujourd'hui, je pouvais passer des heures à m'y pendre, avec ma copine Caro, en dépit du fait qu'on avait déjà tué toute la journée ensemble. (Lorsque la surveillance parentale se resserrait trop, il me restait la possibilité de me planquer au sous-sol où un autre téléphone était disponible. Installé sur le sol en terre battue, j'avais au moins tout une variété de boissons à portée de main.) 
J'aimais aussi beaucoup le bureau de mon père pour tous les petits objets qu'il recelait, notamment ses appareils pour mesurer toutes sortes de pression, et pour la petite fiole ancestrale contenant un métal qui n'a rien perdu de son pouvoir fascinant, à cause de sa dangerosité, à cause de son apparence surtout : le mercure, dont je versais quelques gouttes sur une feuille de papier pour jouer avec la pointe d'un stylo. 
J'ai fait beaucoup de cauchemars qui avaient pour cadre le bureau de mon père. Il s'agissait toujours d'une intense sensation de menace – on s'était introduit dans la maison, ou on menaçait de le faire, et je finissais toujours par me cacher sous le bureau de mon père ; des visages apparaissaient derrière la fenêtre et ça tambourinait derrière la porte verrouillée. Est-ce parce que cette pièce avait auparavant été ma chambre d'enfant ? Est-ce parce que j'y pénétrais toujours avec l'impression de transgresser un interdit, fouillant de surcroît dans les tiroirs ou dans les piles de revues photographiques pendant les absences, nombreuses, de mon père ? 
Quand il s'est agi de récupérer quelques objets parmi tous ceux promis à l'éparpillement à l'occasion de la vente de la maison familiale, j'ai pris deux pots. Le premier date certainement de l'époque où mon père faisait son service militaire en tant que marin. Peut-être l'avait-il offert à ma mère lors d'une permission. Les origines du second me sont parfaitement inconnues, mais il n'est pas invraisemblable qu'il vienne de ma grand-mère paternelle. L'un et l'autre trônaient autrefois sur le bureau en bois et ils contenaient de ces petites choses qu'on ne sait où ranger, qu'on ne se résout pas à jeter pour autant, et dont on attend, au fond, qu'elles s'égarent d'elles-mêmes : des vis de toutes tailles, des trombones déformés, les quelques pièces d'une monnaie qui n'a plus cours, une vieille photo d'identité, de minuscules clés dont on ne sait pas si les boîtes ou les petits coffres ouvragés auxquelles elles appartenaient sont définitivement ouverts ou au contraire verrouillés à jamais. 
J'ai toujours eu une tendresse particulière pour ces petites choses condamnées à s'enfouir dans la terre, à se perdre entre les lattes du plancher ou dans les pliures d'un carton de déménagement. Et le fait est, ces deux pots sont arrivés vides chez moi. Dans l'un, j'ai mis mes capotes. Dans l'autre, les numéros de téléphone d'inconnus. J'y ai conservé pendant des années, dans l'attente d'une vengeance improbable, le numéro de téléphone que m'avait tendu celui qui n'avait obtenu que sous la contrainte ce qu'il voulait. 
J'ai réalisé, il y a quelques temps, que ces deux objets constituaient une espèce, ou plutôt qu'ils avaient conservé une espèce de charge érotique de l'époque où ils étaient dans le bureau de mon père. Car après tout, c'est bien dans cette pièce qu'à adolescence, le minitel fut le support de mes premiers émois homosexuels, tout comme il était celui de ses aventures extraconjugales. C'est aussi dans cette pièce que mon père cachait ses films érotiques qui m'énonçaient mes goûts assez clairement, en toute contradiction avec mes aspirations désespérées.

vendredi 23 août 2013

La mémoire du cerf-volant (la maladie du temps)

Soudain un pan entier de souvenirs revient et met à jour un lien obstiné entre l'ici et l'autrefois, le maintenant et le là-bas – odeurs, couleurs, visages, sentiments déferlent et s'imposent. Le rideau est ouvert, encore et encore, sur le pays du passé. Sur la scène, un mélange aux proportions inconnues de mémoire et d'invention et, derrière les rideaux, les émotions s'élèvent, brumeuses d'abord, depuis la cour et le jardin où l'on a tant joué.

Ce souvenir mêle à un plaisir tout illusoire sa douleur. Plaisir illusoire, car on croit pouvoir les toucher du doigt aussi bien que des yeux, ces souvenirs, et l'on est certain un instant qu'il suffirait d'un rien pour être à nouveau dans cette scène connue par cœur. Douleur, parce qu'une part de soi redécouvre (à chaque fois) l'irréversibilité du temps. Elle n'écrase pas le plaisir joyeux, non, mais elle apparaît un instant à peine plus tard, sournoisement, et dure malheureusement au-delà du plaisir. Oui, c'est elle qui reste après la dissipation, c'est elle encore qui nous rappelle que nous ne reverrons pas ceux qui sont partis en Nostalgie, le bel été au bord de l'eau (archétype de nos étés), la serviette de bain à rayures, les paquets de spéculoos disputés aux fourmis, les melons dévorés, ma sœur, si jeune, qui me trimbalait partout, l'aventure, la belle aventure aux détours des chemins. Quelle que soit la précision de ces petites scénettes qui se rejouent derrière les yeux, c'est le passé. Rien ne le fera revenir en dépit de sa force.

La nostalgie n'est pas un culte du passé, une mémoire réactionnaire désespérément accrochée à des joies surévaluées. Ce n'est pas une amertume, même si elle en est parfois la source.

La nostalgie est une mémoire troublante et inquiétante. Je m'en suis aperçu le jour où, pour la première fois, j'ai croisé mon propre regard venu du passé. Il interrompait son bonheur, prenait un instant pour s'adresser à moi, pour me lancer une sorte de malédiction : toute ta vie ce souvenir restera gravé dans ta mémoire. Cela s'est répété depuis et j'ai compris maintenant que ces moi d'autrefois me lancent un cordage, à moi qui suis à quai de mon présent.

Il y a sans doute une impossibilité à jouir totalement d'un moment, encore que cette limite qui nous retient aux abords de l'abandon soit sans doute très variable d'une personne à l'autre (c'est peut-être d'ailleurs ce qui détermine l'importance du fonctionnement nostalgique chez chacun). La joie est là, et le plaisir, et il ne s'agit pas de mimer ou de feindre. Mais se tient également dans un angle de la pièce, ou du plafond, ou bien flottant dans le ciel, ou bien à moitié dissimulé derrière un arrière-plan du décor, celui qui, sans âge, ignore le temps de la joie ou du plaisir.


video

mercredi 14 août 2013

Le départ

J'ai quitté la Réserve, presque en catimini parce que la plupart de mes collègues étaient en congés. J'ai rangé mon bureau, j'ai fait des copies de sauvegarde, j'ai détruit pas mal de documents inutilement conservés, j'ai soigneusement préparé différents tas de dossiers à l'intention de ceux qui vont les reprendre – successeur inclus – et en essayant de faire au mieux : quoi que je pense de la Réserve, quelle que soit l'étendue de mon mépris à l'égard du secteur, en dépit des crispations passées et présentes avec la direction, je tenais à laisser les choses aussi nettes que possible. Tout en savourant les délices oniriques d'une météorite s'abattant opportunément sur le site. Il faisait une chaleur étouffante. J'avais branché le ventilateur et j'essayais de faire un courant d'air en ouvrant cette saloperie de fenêtre bloquée (on est prié de se défenestrer chez soi) et la porte de mon bureau. J'étais le seul à l'étage. Je n'éprouvais rien – ni soudaine nostalgie ni hargne. Et il en a été ainsi toute la journée.
Je suis content de partir, même si – sans entrer ici dans le détail des subtilités inhérentes à la gestion des fonctionnaires – je suis susceptible d'y revenir un jour ou l'autre ; même si, d'autre part, je dois encore y aller de temps à autre pour siéger dans les instances.
Je conserve à l'égard de quelques collègues une sympathie toute pudique. Je sais que je resterai en contact étroit avec certaines d'entre eux. Je sais aussi ce que je dois de pire à la Réserve. Les comptes n'ont jamais été soldés, mais cela n'a plus beaucoup d'importance à présent. Ni nostalgie ni hargne.
J'ai fermé la porte de mon bureau. Imbécile heureux, j'ai pris la porte en photo, comme un adieu, pour la poster sur Facebook. J'ai vérifié que tout était bien verrouillé à l'étage – nos chers résidents n'hésitant jamais à piller un établissement qu'ils se vantent par ailleurs de fréquenter : douze téléviseurs volatilisés l'année dernière, en une fois. La lumière était magnifique sur le bois. Ça, je pourrais le regretter, à ceci près que mon nouveau bureau donne sur les Buttes-Chaumont. J'ai attendu le crétin de bus à trois chiffres – les Parisiens savent que trois chiffres, pour un bus, c'est la promesse d'une attente parfois considérable. J'ai souri en me disant que j'étais à une vingtaine de minutes à pied de mon nouveau job. Au volant, il y avait le gros chauffeur mal-aimable, et au fond, la dame que j'aime bien sans jamais lui avoir véritablement parlé, mais parce que je l'ai toujours vue parée d'un sourire bienveillant, son éternel cabas négligemment tenu du bout d'un doigt.
Puis j'ai pris le métro, la 1 puis la 2, les yeux un peu dans le flou, bercé par la musique. Il y avait en face de moi une très belle jeune fille noire, garçonne dont le tee-shirt arborait fièrement le sigle d'un club de boxe. Elle discutait avec un copain très joliment gracieux, féminin, dont je croisais parfois les yeux de gazelle. Il minaudait avec... je ne sais pas... une certaine gentillesse.
À la sortie du métro, j'ai été m'installer au café pour profiter un peu des derniers jours d'été. Le serveur que j'aime bien m'a apporté un allongé en me disant : « Tiens, beau gosse, je te l'ai fait avec amour ». J'ai bu lentement le café en songeant à son innocence, en me demandant négligemment – cette idée accostait ma conscience en douces vagues, de plus en plus faibles : Surmoi, fais ton office ! – ce que cela ferait de mordre la pulpe de ses lèvres. Très vite, l'idée ne fut plus qu'un point minuscule fuyant vers l'aube où elle a rejoint mes souvenirs de la journée écoulée. Ne restait plus que la chaleur qui fondait sur ma peau en perles salées. Ne restaient plus que la chaleur et l'attente sereine de D pour fêter ce départ.

lundi 24 juin 2013

Analphabètes, Rachid O.

Je viens d’achever la lecture d’Analphabètes, de Rachid O.
Il y a une quinzaine d’années, j’avais dévoré ses trois premiers livres (L’Enfant ébloui, 1995 ; Plusieurs vies, 1996 ; Chocolat chaud, 1998 – tous chez Gallimard). Il était un merveilleux conteur et j’aimais que sa maîtrise du français rende accessible, sans le biais de la traduction, quelque chose qui m’était parfaitement familier (l’homosexualité) et parfaitement étranger en même temps, c’est-à-dire infiniment arabe, une lumière autre, au propre comme au figuré ; une autre nuit également, bleutée, comme s’il en ajoutait une mille deuxième. À l’époque, j’ai beaucoup offert ses livres.

J’aimais également le narrateur, je crois, à cause de ses ambivalences qui rassuraient les miennes. J’aimais son émerveillement, son innocence même que je découvrais à une époque de ma vie où la mienne me semblait piétinée. J’aurais aimé pouvoir la préserver ou en tout cas, la réparer par l’écriture. 
C’est peut-être parce que ce talent-là manquait alors à ma vie que lorsque je refermais ses petits livres autobiographiques, je résistais mal à une forme de tristesse que je connais bien… sédimentaire. Je ne pouvais alors la supporter qu’en partant marcher à la nuit tombante, en quête d’aventures un peu heureuses. C’est arrivé quelquefois. 
J’enviais sa sensualité vive et comme évidente, solaire, une sensualité qui entre mes doigts s'écoulait comme du sable. J’enviais son désir qui résistait à la corruption. En même temps, je me scandalisais de la rapacité de certains venus au Maroc – dernier bastion maghrébin où cela était encore possible – goûter aux peaux brunes, monnayant leurs goûts, corrompant le plaisir même, tout en méprisant les êtres cupides qu’ils avaient finalement fabriqués, et prenant un plaisir supplémentaire à cette corruption, et prenant un ultime plaisir, même, en réclamant la revanche sexuelle du néo-colonisé à coups de boutoir.

Je n’aime pas les voyages parce que je suis couard, parce que la perspective de rater un train, même en France, est une charge d’angoisse déjà très lourde. Mais je n’aime pas non plus les voyages parce que je n’assume pas ma posture d’Occidental, je ne peux pas concevoir de susciter par ma seule présence certaines attentes. Et en écrivant, je ne peux m’empêcher de penser que, depuis les voyages du siècle dernier, les choses n’ont pas beaucoup changé : 
« Il n’y avait que deux chaises. Nous nous assîmes, Daniel et moi ; et Mohammed, entre nous deux, sur la table. Relevant le haïk qui remplaçait à présent son costume tunisien, il étendit vers nous ses jambes nues. 
- Une pour chacun, nous dit-il en riant. 
Puis, tandis que je restais assis près des verres à demi vidés, Daniel saisit Mohammed dans ses bras et le porta sur le lit qui occupait le fond de la pièce. Il le coucha sur le dos, tout au bord du lit, en travers ; et je ne vis bientôt plus que, de chaque côté de Daniel ahanant, deux fines jambes pendantes. Daniel n’avait même pas enlevé son manteau. Très grand, debout contre le lit, mal éclairé, vu de dos, le visage caché par les boucles de ses longs cheveux noirs, dans ce manteau qui lui tombait aux pieds, Daniel paraissait gigantesque, et penché sur ce petit corps qu’il couvrait, on eût dit un immense vampire se repaître sur un cadavre. J’aurais crié d’horreur… », André Gide, Si le grain ne meurt, Gallimard, coll. « Folio », 1972 (1921), p. 345. 
Quand j’ai rencontré A. (qui est marocain), il y a trois ans, une de ses premières questions fut : « Es-tu spécialisé ? » Devant mon incompréhension, il reformula : « Tu ne sors qu’avec des Arabes ? » Ça m’a fait rire et je l’ai rassuré – car je crois que c’était de cet ordre : être rassuré. A. ne voulait pas nouer une relation où se rejouerait toute l’histoire liant les deux continents. Il ne voulait pas être le support de tous les clichés fantasmatiques européens.Il ne voulait pas être l'Arabe puissant face au Chrétien soumis - schéma qu'il avait beaucoup rencontré.

De bon matin, un faon gracieux me sert à boire.
Sa voix est douce, propre à combler tous les vœux.
Ses deux accroche-cœurs sur ses tempes se cabrent.
Toutes les séductions me guettent dans ses yeux.
C’est un Persan chrétien, moulé dans sa tunique,
qui laisse à découvert son cou plein de fraîcheur.
Il est si élégant, d’une beauté unique,
qu’on changerait de foi – sinon de Créateur –
pour ses beaux yeux. Si je ne craignais pas, Seigneur,
d’être persécuté par un clerc tyrannique,
je me convertirais, en tout bien tout honneur.
Mais je sais bien qu’il n’est qu’un Islâm véridique…
Abû Nuwâs, « Pour l’amour d’un chrétien », traduction de V. Monteil, in Abû-Nuwâs, Le vin, le vent, la vie, Paris, Éd. Sindbad (La bibliothèque arabe. Coll. Les classiques), 1979, p. 99.

Peu de temps après avoir lu les premiers livres de Rachid O., je suis tombé par hasard sur lui dans le métro. Nous sommes sortis à la même station, à Bastille, et nous avons marché dans la même direction, rue de la Roquette, chacun sur un trottoir. Nous échangions des regards à la dérobée. Je ne pouvais pas m’empêcher de sourire, à cause de l’issue qui me semblait évidente, à cause du délicieux plaisir qu’il y a à prendre dans ce genre de situation. Il a traversé la rue et est venu m’accoster. Je devais rejoindre des amis et ne pouvais boire un verre avec lui. Nous nous sommes vus deux jours après. J’aimais ce qu’il écrivait et je le trouvais beau (les cheveux bouclés plaqués sur son front me faisait penser à un buste romain), mais je n’éprouvais pas précisément une forme d’impératif sexuel. J’ai fait comme si je ne l’avais pas reconnu, et à aucun moment il n’a dit qu’il était écrivain. Je crois qu’il m’a expliqué écrire un mémoire sur les contes. Aujourd’hui encore, j’aime y voir une forme d’élégance.
Au bout d’une heure, il m’a proposé de venir avec lui dans l’appartement qu’on lui prêtait, à Bastille, car il attendait un coup de fil du Maroc. Je ne savais pas exactement ce qui se tramait, ce qu’il espérait, ce que j’espérais, mais la perspective de n’être qu’un vague souvenir de samedi après-midi ne m’intéressait pas. J’ai décliné l’invitation et on s’est quitté. Quelque temps après, je suis retombé sur lui aux Mots à la bouche où il faisait une conférence. De loin je lui ai souri et j’ai tourné les talons.

Analphabètes me semble un livre dont le premier objectif est de dire modestement : je reviens (son livre précédent, Ce qui reste, date de 2003). Il demeure un merveilleux conteur en dépit des difficultés d’écriture qu’il a rencontrées et qui percent à travers la structure éclatée de son texte.
Les pages sur son père sont parmi les plus belles.
« Quelques jours plus tard, les idées toujours pas claires, on se regardait comme embarrassés par le vide, chacun évoquant les événements de la vie si tranquille de la personne qu’il était et dont on était fiers. Et moi, je voyais l’ancienne angoisse que j’avais de le perdre se transformer en difficulté à rétablir le contact avec la vie. Puis il y a eu cette idée délirante de dépouiller mon père de ses vêtements, c’est-à-dire de nous partager ses habits. Chacun en a pris un ou plusieurs alors que je voulais laisser au moins son burnous blanc dans l’armoire », Rachid O., Analphabètes, Gallimard, 2013, p. 71.
La quête d’Assel, qui recherche sa sœur fugueuse, est celle d’un héros de conte. Et le crime de Slimane – qui pourrait n’être, à nos yeux d’Occidentaux, qu’un crime immotivé, l’œuvre d’un dément – est quasi-Dostoïevskien : aucune analyse psychologique ne pourrait l’épuiser.

Je peux me tromper, car après tout je ne l’ai pas lu depuis dix ans, mais il me semble qu’il y a quelque chose de tout à fait nouveau dans ce texte, et qui n’est encore qu’une discrète position… politique. Je crois qu’il se perçoit à présent comme homosexuel, c’est en tout cas une identité qu’il s’autorise à superposer à d’autres.

Je ne suis jamais allé au Maroc. Je devais y aller en 2011 pour retrouver A. et y poursuivre une histoire naissante. J’ai fait un infarctus trois semaines avant le vol.

jeudi 20 juin 2013

Humeur de chien

Tout a commencé hier soir de façon tout à fait insidieuse. Il faisait lourd et le ciel était menaçant encore, après nous avoir déversé sur la gueule des litres de flotte. Et puis quoi encore ? Qui est responsable de cela ? Livrez-le-moi ! Mes jours de mauvaise humeur sont ceux d'un mégalo qui fait l'expérience insupportable de la réalité résistante. Saloperie de réalité. Par la fenêtre ouverte, les voix insupportables d'une écervelée qui ricanait. Comme une conne, il faut bien le dire. Que soient maudits Paris et sa promiscuité.

Mais qu'est-ce que cette vie a fait de moi ? Je méritais 200 mètres carrés en terrasse, à une hauteur et à un standing tels qu'il faut des autorisations aux ondes sonores pour passer. Qui a saboté ces plans parfaits ? Sur ces entrefaites, un message de mon proprio arrive : il y a sans doute un problème avec ma boîte aux lettres puisque son courrier lui a été retourné.

Oh et puis... puis je crois que le germe de cette mauvaise humeur qui va mettre vingt-quatre bonnes heures à se dissiper, je le retrouve dans la conversation que j'ai eue avec un collègue à midi hier. Il était manifestement dans une phase maniaque et se percevait comme le Steve Jobs contrarié de l'édition. Rien de mieux partagé que la mégalomanie. J'avais du mal à démêler les fils de son discours et il me semblait qu'à chaque fois que je croyais le comprendre et que je reformulais pour en être bien sûr, mon interlocuteur en prenait le contre-pied. Le monde se divise en deux catégories. Il y a ceux qui, dans une conversation, passent leur temps à dire « C'est comme moi », et tentent de reprendre la main ; et il y a ceux qui, lorsque vous répétez ce qu'ils essaient de dire (pour être bien sûr de comprendre leur charabia) s'obstinent à vous dire « Non, non, non, ce n’est pas cela », avant de répéter inlassablement la même chose – sans jamais parvenir à se faire entendre. Admirable. Les deux groupes méritent l'enfer.

Ce matin, je me suis réveillé bien avant l'heure. J'avais de nouveau mal dans le bras et dans l'épaule. Près d'un mois après une biopsie ratée au cours de laquelle le chirurgien s’est obstiné à toucher un nerf à chaque fois qu’il essayait d’enfoncer le guide dans la jugulaire (et mon bras s'élançait dans les airs ainsi qu’une patte de grenouille électrocutée sur une paillasse), près d'un mois après, donc, mon bras me fait encore mal. J’ai arrêté les antidouleurs il y a deux jours. Je suis bon pour reprendre. En plus, fallait se grouiller, parce qu'aujourd'hui, c’était la prise de sang à faire avant 8 h. Mais qu'est-ce que j'ai fait pour mériter cela ? Pourquoi est-ce moi qui souffre tant et non Hitler, Staline ou Pol Pot ? Maudit karma auquel je ne crois pas. C’est quoi la prochaine fois ? Bousier ?

Je file à la Poste avec mon enveloppe contenant mon tube de sang à envoyer à la Pitié. J'en profite pour demander si un récent remplacement à la distribution peut expliquer mes problèmes de courrier – « J’en sais rien, faut téléphoner là » – et combien de temps sont conservées les enveloppes indûment frappées de la mention « N'habite pas à l'adresse indiquée » dès lors qu'il n'y a pas mention d'un expéditeur. « Oh mais elles sont détruites immédiatement ». Je repars en maudissant la Poste, les postiers bigleux, les boîtes aux lettres, les timbres et les enveloppes – et je souhaite à tout le monde une privatisation rapide mais douloureuse.

D., encore ensommeillé, tente de me raisonner : « Tout de même, faut pas exagérer, ça marche plutôt bien, la Poste » Que... que... quoi... QUOI ? J'explose. Et mon avis d’imposition qui a fait trois fois le tour de Paris avant d’arriver ? Et d’ailleurs, de quoi j’me mêle ! Le pauvre a partiellement fait les frais de ma mauvaise humeur. Et puis, il était là, agaçant, encore couché, rendormi même, alors que j’étais déjà à travailler, à relire un texte parfaitement idiot – ah toutes ces montagnes de papier gâché ! Alors j’ai fait la seule chose raisonnable : j’ai grommelé, j’ai fait tomber des trucs, de plus en plus lourds, pour qu’il se réveille enfin et me laisse accéder à mon bureau (je vous épargne un plan de mon appartement). En partant, il m’a embrassé et m’a appelé « mon petit grognon ». Ça m’a tout de même fait rire – mais pas longtemps.

Toute la journée a été du même tonneau. Rien n’allait comme je voulais. Sorti marcher en fin d’après-midi, il m’a bien fallu cinq kilomètres avant de me calmer. À mesure que j’avançais, les passants me paraissaient de moins en moins cons. Y’avait de l’espoir. Au moment où j’écris, je ne peux rien encore promettre, mais il me semble bien que… oui… voilà… Ça va mieux. À moins que… Qu’est-ce qu’elle a cette pouffe à me regarder comme ça ?

samedi 8 juin 2013

On n'oublie pas, on ne pardonne pas

Il y avait des garçons et des filles avec une colère épaisse, et qui leur faisait comme un masque. Ce masque, ils parvenaient à le tenir par la force de leurs crispations, mais, chez certains, il couvrait mal une tristesse insondable. C'est l'un des leurs qui est tombé. C'est con, mais j'ai pensé à Nizan et à son Cheval de Troie...On avait volontiers laissé entendre que cette génération-là était encore plus conne que la précédente – plus individualiste que jamais, fendant le monde avec une parfaite indifférence, en quête permanente de désirs qu'on ne leur avait jamais dit de toute façon impossibles à assouvir. Samedi dernier, cette sociologie-là a été piétinée. 
J'étais avec eux et je les regardais, et je criais avec eux, et je partageais tout de leur colère. Leur violence ne m'était pas étrangère. 
J'étais triste avec eux et certains visages me fendaient le cœur. Je me suis dit qu'ils seraient quelques-uns de leur génération à porter cette blessure avec laquelle ils devront finir de grandir. Ce n'est pas rien. Même ceux qui, politiquement tourneront casaque, se souviendront de ces journées. 

Il y avait des parents qui se trimbalaient beaucoup de peine en bandoulière : c'était un de leurs mômes qui était mort, un gamin tout fluet dont on entendait presque dire, à présent, qu'il avait frappé le poing d'un type avec sa tête. Un innocent gaillard qui aime bien faire des saluts nazis – mais qui n'aime pas ? (et c'était bien avant l'abjecte couverture d'un torchon d'ultra-droite qui, dans n'importe quel pays un peu de gauche, vaudrait à leurs auteurs le saccage des locaux ; et c'était bien avant les attaques ultra lâches : des hommes battant une femme, assez pour provoquer un avortement ? C'est ça la virilité nationaliste ?). 
A la place Gambetta, on est resté là comme des cons. Il aurait fallu ne jamais arrêter de marcher, mais nous n'étions pas dans un livre de Platonov. On s'est assis par terre et on est resté silencieux un moment. C'est impressionnant une foule qui contient soudain assez sa rage et sa peine pour se taire.
Il y avait un jeune homme qui contenait mal ses larmes, et qui s'est mis un peu à l'écart lorsque la foule a commencé à se disperser. Il s'est appuyé à un arbre et il est resté là un moment. Une jeune fille pleurait, elle aussi, un peu plus loin. Si je m'étais écouté, je les aurais pris l'un et l'autre dans mes bras.

vendredi 7 juin 2013

Et pendant ce temps-là, chez les sentimentaux

Ma mère : Alors tu es bien décidé à ne pas fêter ton anniversaire, cette année ? Dans le fond, je comprends : c’est trop tôt. 
Moi : Oui, c’est cela. 
Ma mère : Mais tu sais, je vais quand même te faire un chèque. Et puis, on va te donner de l’argent en compensation des bibelots que l’on donne à ta sœur. Parce qu’après tout... ton anniversaire… Noël… tout ça… avec la mort de ta grand-mère, ça représente quand même un gros manque à gagner pour toi.

samedi 1 juin 2013

… et mon soleil est noir

Alors que nous quittions la cour du Musée du Louvre pour aller à Saint-Michel, A. m’avait dit ne plus oser marcher seul aux abords de la Seine lorsqu’il revenait à Paris. Brahim Bouarram, jeté à la Seine le 1er mai 1995 par des fachos, était un copain à lui. Ça m’avait gêné qu’il me raconte cela, parce que partager un même espace géographique avec ces gens, c’est déjà trop. 
J’ai sans doute été trop à l’abri ces dernières années, ou bien je n’ai pas traîné aux « bonnes » heures dans les « bons » quartiers, ou alors, bien que pédé, je passe trop inaperçu, avec mon look neutralisé et ma gueule de presque aryen, mais j’avais fini par croire que les fachos n’étaient plus qu’une poignée solidarisée par des rituels idiots et ringards – les matchs de foot, la bière, les cultes approximatifs, les anniversaires et les commémorations sordides dans la cage à rat (le bar associatif) qu’avait aménagée pour eux Batskin. Je n’en voyais même plus dans la rue. 
La dernière fois que j’ai croisé des skinheads, c’était à Ostende, en 2000. Il ne faisait pas très beau. C’était hors saison, le vent chassait les rares quidams de la promenade mais, sur la plage, il y avait une bande d’une dizaine de types avec des tatouages à faire frémir – je veux dire, quand on prend le temps de se souvenir de ce qu’ils représentent, ces tatouages, de ce qu’ils disent de notre abjecte histoire commune. 
Il n’y a pas si longtemps, j’avais demandé à ma grand-mère si elle se souvenait du coup de force fasciste de février 1934. Elle avait 14 ans alors. « Oh oui ! On a eu très peur, tu sais. » 
Pour être sincère, en dépit d’un climat de plus en plus nauséeux, je ne crois pas à une réelle menace fasciste pesant sur le pays. Bien que les « idiotes utiles » Boutin et Barjot aient dégoupillé des grenades, bien que les manifestations contre le mariage pour tous aient été l’occasion de « retrouvailles » entre les groupuscules de la droite extrême, bien que cette exposition médiatique inespérée n’a pas dû manquer de les exciter, je ne crois pas que ce combat-là suffira à maintenir leur unité contre les réflexes paranoïaques de leurs leaders, réflexes qui les mènent à l’isolement. Ne pourront jamais cohabiter au sein d’un même groupe Ayoub, Le Pen, Bourgeois, Soral, toute la canaille de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et tous les autres. Leurs amitiés et leurs haines générales et particulières, leurs réflexes politiques qui ne reposent guère que sur « les amis de mes amis… » ou « les ennemis de mes ennemis », tout cela constitue d’heureuses limites à leur progression.
Et pourtant, à peine ai-je pensé cela que je me crains naïf. Car il y a les cons qui écrivent des choses immondes sur les sites d’information (il faut bien saisir qu'il y a des salauds qui écrivent que Clément Méric est enfin utile à nourrir les vers - je l'ai lu). Car il y a les élections et le FN qui semble devoir progresser sans fin, du fait, notamment, de la voie de la dédiabolisation (toute stratégique – le fond théorique est inchangé) suivie par une walkyrie plus subtile que son paternel ; il y a tout cet espace libéré encore à droite du FN, rempli de cinglés prêts à vous foutre sur la gueule si la vôtre, justement, ne leur revient pas, ou si votre couple mixte ne leur plaît pas. 
Je ne suis pas d’accord pour qu’on mette dans le même sac l’extrême droite et l’extrême gauche. Je ne peux pas entendre cela. Car tout les oppose. Les méthodes : les fachos s’en prennent physiquement aux individus ou aux groupes ; les gauchos s’en prennent au système. Les objectifs : l’entre-soi contre l’universalité. Les fondations : le droit du plus fort contre le droit des plus faibles. Je ne dédouane pas l’extrême gauche française actuelle de ses possibles erreurs, de ses dogmatismes contre-productifs, mais ses aspirations – pour utopiques qu’elles soient peut-être – me semblent infiniment nobles. 
La mort de Clément Méric m’a bouleversé plus que je ne saurais le dire. Parce que mourir à 18 ans… Merde, on ne meurt pas à 18 ans… Le monde ne peut réserver pire dégueulasserie que celle-là. Parce qu’on ne se lève pas, par une belle journée de juin, pour mourir aussi scandaleusement, sous les coups d’un autre homme. Parce que l’expression « état désespéré » entendue quelques heures après son agression est monstrueuse, à cause du reliquat obstiné d’espoir qu’elle porte encore, et qui lutte en vain contre le « dés- » supposé le détricoter, cet espoir. Parce que la « mort cérébrale » d’un gamin de 18 ans dont on voit la poitrine encore se soulever grâce à la machinerie infernale, la vie réduite à ses mécanismes organiques… comment supporter cela ; et cette expression se vrille douloureusement dans mon cœur d’emprunt, alourdi soudain d’une dette comme plus grande encore. Alors j’ai été à pied à Saint-Michel jeudi. Envie de marcher. C’était idiot, mais quand je croisais les gens, j’avais envie de leur crier qu’un gamin était mort, quelqu’un de bien sans doute, qui avait des convictions, qui était antifasciste, et qu’il fallait qu’on soit nombreux pour supporter cela, un môme tout fluet jeté à terre par ce qui semble bien être un colosse. Il fallait être nombreux, pour leur montrer, aux autres, qu’on est là et qu’on ne les laissera pas faire.