samedi 12 juin 2010

Vers le phare

Le soleil s’apprête à disparaître sur San Sebastian. Rebroussant chemin, je grimpe sur le plateau de l’Atalaye pour entendre une dernière fois le bruit étrange de l’air chassé par la mer qui monte dans un boyau de roche ; au loin, les immenses rochers, le Basta et les autres, dorment dans la mer, arides et millénaires sur lesquelles grouillent les vies minuscules apportées par le vent et l’écume.
Il y a quelques années, alors que je laissai mon regard devenir caverne et le sel sécher sur ma peau, mon souffle abandonné au sac et au ressac, j’ai sensuellement éprouvé quelques instants l’être de la roche, comme si se nichait dans ma mémoire, dans quelques-unes de mes cellules ce passé moléculaire-là, l’inorganique animé du seul mouvement des électrons, un passé dont je retrouvais le chemin et la trace. Le souvenir.
Aux abords des chemins qui descendent vers le vieux port, de petites plantes grassouillettes, dont je ne retiendrai jamais le nom, ont l’air de frétiller de bonheur, s’agrippent à la roche avec optimisme, croissent tant que la terre nichée dans les anfractuosités leur offre le gite et suffisamment le couvert, mais deviennent de plus en plus frêles à mesure que je m’approche du port où quelques vieux, la casquette d’aventurier sous le bras, contemplent quelque chose qui pourrait être leur œuvre, qui paraît être au-delà même de leur petit bateau, là, à quai, quelque chose qui disparaîtrait au loin sur l’horizon.
Sur la digue, je retrouve le danger de l’enfance lorsque, de part et d’autre d’une allée étroite ou d’une ligne imaginaire, un bassin de lave ou un gouffre hérissé de piques étaient le danger des minutes à tuer. Et dans de petites cuvettes aux flancs glauques de mousse, au pied de la digue, l’eau tiédie fait monter en moi des souvenirs de rivière et de bras d’eau verte où le courant faiblissait pour accueillir nos jeux et le soleil – les adultes eux-mêmes s’abandonnaient – sans les jérémiades de l’eau froide, les petits cris, les ventres rentrés et les mains de ma mère qui brassent l’air comme si elle ignorait ne pas savoir voler. L’eau de mon imaginaire, c’est-à-dire celle de mon enfance, est la rivière près de laquelle j’ai grandi, et le chemin de hallage crevassé, les saules pleureurs et les péniches ; les histoires terribles de l’eau que ma grand-mère racontait, la pauvreté des ancêtres mariniers, mon arrière-grand-mère qui recousait avec de grosses aiguilles la toile épaisse de leurs pantalons, dans sa petite maison de deux pièces – une par étage – qu’elle partageait avec des Russes émigrés, cette petite maison qui existe toujours et qui se dessine à grands traits dans ma mémoire, et dans laquelle l’eau montait quelquefois.
Le sable est encore brûlant et je marche là où il est humide, là où la mer dépose ses algues, les morceaux de bois – bientôt les bouteilles en plastique et les morceaux de filets –, le regard déjà aiguillé par le phare : sur mon dos, sur mes bras et mon ventre courent la chimie du passé et le plaisir furtif dans les allées creusées dans la roche.
Quelque part, sur une autre plage, mon père dort sur le dos, à l’ombre d’un parasol, et ma mère lit un roman. Je suis assis dans le sable, dans mon petit maillot de bain rouge en éponge, un bob vissé sur la tête et, sous un autre parasol, je remplis d’eau les douves de mon château, je consolide les tours qui s’écroulent quand même et je reste de longues minutes à regarder le sable blanchir en séchant. Devant mes yeux, je fais rouler entre mes doigts les grains de sable pour mesurer la variété des couleurs qui le composent. La mer me fait un peu peur, son eau brûle un peu l’intérieur du nez et les yeux. J’y trouve des jeux autres que ceux de la rivière, et l’on roule dans les vagues, on se retrouve sans dessus dessous. Plus loin des enfants jouent à la balle. Plus loin encore, à l’abri des regards, dans les dunes, des adolescents enhardis retirent aux jeunes filles les hauts de maillot de bain pour leur caresser les seins.

Des vieilles traînent encore leurs mains gantées sur les tables de chez Dodin, en chassent les miettes de sucre, d’énormes lunettes de soleil vissées sur le nez – et le chien soupire d’aise sur la chaise en osier. Les surfeurs se douchent sur la plage, enroulent leur combinaison autour de leur taille pour se savonner le torse brun, frottent consciencieusement, dissimulé encore sous la toile caoutchouteuse, leur bas ventre dans un vestige de parade amoureuse. Il me semble que toute ma vie a tendu vers ce moment. J’y trouve à cet instant le pas difficile, mes chevilles enfoncées dans le sable et le désir qui passe sur moi comme une ortie, la brûlure sur mes mains, le plaisir et l’horreur devant cette force, la mienne, celle des autres surtout, qui saccage tout et ne peut qu’abandonner un cadavre.
Des lumières s’allument dans quelques chambres de l’hôtel du palais où passent à la fenêtre les fantômes. Je suis à ses pieds. La plage continue de s’étendre devant les belles bâtisses du monde fortuné qui se calfeutrent derrière les volets clos, les tourelles et les oriels. Et le petit escalier qui monte de la plage et me rapprochera peut-être un peu plus du phare.

mercredi 19 mai 2010

Le pêcheur



Le vieux somnolait, son visage offert au soleil. Le chapeau roulait dans le fond de la barque au gré des vagues et du vent qui sifflait quand passaient un peu bas les avions de guerre. C'était alors assourdissant, mais ils laissaient le vieux sans peur. On entendait au loin, à l'intérieur des terres, le chuintement des bombes qui froissaient l'air avant de s'abattre avec un bruit terrible qui couvrait les sirènes.
Le vieux gratta sa peau qui, depuis des semaines, se détachait en longs rubans translucides. Il y avait quelque chose dans l'air.
Il se leva péniblement, les jambes un peu engourdies, et alla à l'autre bout de la barque, tira sa ligne et vérifia si le morceau de journal qu'il avait mâchouillé était toujours accroché à l'hameçon. Ça allait. Il la remit à l'eau et jeta un coup d'œil circulaire. Çà et là des poissons transparents exhibaient leur ventre au ciel bleu ; le vieux se demandait ce qui lui arriverait s'il en mangeait un...
On disait que ça vous faisait crever à petit feu, que vous entrailles noircissaient en une nuit, que vos cheveux restaient sur l'oreiller et vous restiez là, sur votre grabat, à vous tordre de douleurs pendant des jours et des jours qui n'en finissaient plus.
Mais, tout de même...
Le vieux prit un bâton au fond de la barque et se pencha au dessus de l'eau. Il appuya la pointe sur le ventre d'un de ces poissons, qui s'enfonça en laissant échapper un bruit amusant de baudruche percée qui illumina d'un sourire le visage du vieux.
Mouais...
Il regarda le soleil dans le ciel et jugea qu'il était temps de rentrer. Il n'avait rien pris, aujourd'hui comme hier, et encore les jours d'avant. Mais il y avait encore un peu d'essence dans le moteur.
Sur le chemin du retour, il vit flotter un corps.
Il lâcha un soupir qui ne venait pas de très loin, de quelque part dans le haut de sa gorge, là où sa salive séchait en écume noire.

dimanche 9 mai 2010

L'enfance de l'autre

Regarder les photos d'enfance de mes amis adultes - ceux que je n'ai pas connus à l'âge des pantalons courts - est toujours une expérience étrange en ce qu'elle pose des limites incertaines.

L'impression de familiarité est chaleureuse : on reconnaît les traits et l'on essaie de deviner, dans la physionomie ronde et si peu marquée encore par la personnalité, ce qui fera l'amitié et le plaisir de voir arriver, au détour d'une rue, ce visage agréable.

Distance infranchissable également, et un peu douloureuse : tout ce que l'Autre a bien voulu nous dire de lui, de son enfance, est là, dans le décor étroit de la photographie, mais surtout hors cadre, ce qui a fait l'autre avec sa mémoire et ses sens, agglutinations invraisemblables et à jamais hermétiques.

J'éprouve souvent de la tendresse en regardant ces frimousses figées dans une mémoire qui n'est pas la mienne - quelle fut la joie à porter cette panoplie d'indien ou de princesse ? Quelles histoires à soi racontées ? Et quel est l'ennemi imaginaire vers lequel on brandit l'épée en plastique ? A qui est adressé ce sourire ? Tendresse mâtinée de nostalgie à l'égard de l'enfance, le lieu véritable de la mémoire (comme le dit, mieux, Pontalis). J'ajouterais : des étés qui n'en finissent pas, d'un monde qui s'arrête encore au regard avide de couleurs, de textures et d'aventures.

mardi 4 mai 2010

Le sentiment de discontinuité

J'étais ce soir assis dans le métro, éreinté et agacé, dans ces moments qui vous feraient prendre en grippe un type un peu lent sur votre marche, bousculer malaimablement les imbéciles qui se campent dans l'entrée même du wagon. Tout de même, pas assez fatigué pour appuyer la tête contre la partie haute du dossier, en fer, et pester quand un crétin relâche violemment le strapontin au point de vous faire mal à la tête. Tout de même, suffisamment pour laisser mon esprit vagabonder au fil de ma lecture, laisser mon hémisphère gauche déchiffrer consciencieusement les caractères, tandis que le droit battait la campagne, se laissait guider par la musicalité des mots, ne leur accordant que le plaisir  hasardeux de la bifurcation. Un peu comme lorsque, dans le demi sommeil du matin, vos rêves se laissent influencer par votre environnement, intègrent un instant le bruit de la rue, le réveil, le téléphone ou les mots de celui qui a déjà quitté les draps.

J'ai fini par entendre puis par écouter ce que disait un homme d'âge mûr derrière moi, en conversation spontanée avec les quidams. J'ai fini par l'entendre, parce qu'une phrase revenait comme un leitmotiv : « C'est ça le capitalisme, les pauvres sont abandonnés sur le bas-côté ». L'espace de trois stations de métro, il l'a bien répété quatre fois, pas tant (je suppose) pour en convaincre son interlocuteur que pour assurer une continuité à sa prosopopée : celui qui répétait cette phrase, qui la répéterait peut-être inlassablement après mon départ, après le départ de tous les voyageurs, ce n'était plus tout à fait lui. C'était une voix en lui qui se faisait entendre par instant, la voix morte d'un temps où un autre monde était possible, un peu geignarde, à la façon de ces vieilles personnes qui peuvent ressasser la même idée, la ruminer, lui donner toujours les mêmes mots. Une voix qui, peut-être un jour, finira par couvrir toutes les autres.

Je ne fais plus guère cette expérience, mais il y a quelques années encore, il m'arrivait quelquefois, en me regardant dans le miroir, dans la lumière orange d'un éclairage faible, de perdre le sentiment de continuité, comme si les axiomes de votre être se délitaient un instant : cette bouche, ces traits un peu plus marqués, ce regard que vous ne savez toujours pas maîtriser (pour lui insuffler la richesse de vos émotions), ce nez - cela n'est plus vous un instant. Sentiment d'incongruité absolue. Discontinuité angoissante. Puis, ça revient, vous retrouvez le fil, non des pensées, mais de votre être.



All that you touch
All that you see
All that you taste
All you feel
All that you love
All that you hate
All you distrust
All you save
All that you give
All that you deal
All that you buy
Beg, borrow or steal
All you create
All you destroy
All that you do
All that you say
All that you eat
And everyone you meet
All that you slight
And everyone you fight
All that is now
All that is gone
All that's to come
And everything under the sun is in tune
But the sun is eclipsed by the moon

Pink Floyd, "Eclipse" (Dark side of the moon)

dimanche 25 avril 2010

Dans le 9e

Le petit vendeur de bouquets de lilas se dandine sur ses jambes pour tromper son ennui. Il porte les fleurs à ses narines, par goût peut-être, plus sûrement pour signaler au passant le plaisir du printemps. Il tend ses bouquets en penchant un peu la tête, en esquissant un sourire. Il porte un jean, des chaussures noires et un tee-shirt qui laisse saillir ses salières. La peau est brune, la langue inconnue - s'agit-il d'un Rom (dont ne cessent de se désolidariser les Roumains) ?

Le fromager range ses produits, nettoie sa boutique, et le poissonnier continue de ruminer son altercation de la veille avec un client venu faire du scandale (« J'ai été malade, je suis médecin, vous aurez affaire à moi ! »)

Des femmes sans âge, en jupes noires et jupons traînent leurs petites jambes sans conviction, un journal à vendre à la main, discutent un moment avec le petit vendeur.

Les Juifs sérieux, chapeaux noirs sur les têtes, papillotes au vent, fendent la foule de leur démarche pressée : maman, Dieu n'attendent pas.

Les touristes suédois, russes, espagnols, se posent un moment, font l'expérience souvent désastreuse des serveurs de café drapés dans le noir et le blanc d'une dignité sèche, finissent leurs verres, repartent main dans la main ou en grappes de jeunes filles.

Le visage du petit vendeur de lilas s'illumine soudain : un couple, les bras chargés des courses du marché, vient de lui acheter un bouquet.

Les vieux couples s'exaspèrent, braillent après les gamins en trottinette dans une matinée de lumière jaune et rose.

mercredi 3 mars 2010

Un retour de Gif

Retour tardif de Gif, mon sang orangé de notre coutumier Gewurtz, dans un RER mou de la roue. Qu'importe : musique aux oreilles, carnet à la main, quelques minois à dévisager.

A l'aller, je ressassais notre impasse politique, au retour, le cœur plein de nos amours, de corps écrits que nous brandissons pour écarter de nous le danger. Le danger de quoi ? Mais de la réalité voyons !

Oui, nous sommes prêts à bien des renoncements organiques (toi en moi, moi en toi), pour le plaisir des yeux fermés sur les étoiles ocres et bleues - oui, vous en nous.

Je repars avec la glose de nos bonheurs intérieurs en bandoulière, les amours fantômes au moins aussi térébrantes, sinon plus (le Funambule, le Petit Prince, le Loup, sur quels chemins vous ai-je laissés ?), que les amours carnes. Je souris avec tendresse à vos ventres plats, à vos sexes inquiets, à vos fesses impatientes - mais ne me demandez pas davantage.