Première semaine d'avril
Le
jeune médecin qui parle trop bas alors que l’oxygène chuinte à mes
oreilles m’annonce qu’une curiosité sanguine – comprenez certains
marqueurs – évoque une récidive de mon Hodgkin… à moins que… « Vous avez
des douleurs dans les os ? ». Ils vont devoir pratiquer un myélogramme,
une ponction de moelle. Oui, je connais. « Malheureusement, ajoute-t-il
gêné, des résultats effectivement positifs vous retireraient d’emblée
de la liste d’attente des greffons. »
Pour
la première fois depuis que je suis ici, je me sens véritablement et
durablement vaciller – rien ne pourra me protéger, aucun mot ne saura me
réconforter – et les larmes me montent aux yeux. Je les contiens du
mieux que je peux, et je m'en veux de si mal les retenir devant lui. Je
ne veux plus que la sortie du médecin de ma chambre. Et qu’il ferme bien
la porte, qu’il interrompe un moment la ronde incessante des dames
d’entretien, des aides-soignantes et des infirmières.
Je
resterai toute la journée du lendemain sans en parler à quiconque, à
faire comme si de rien n’était – une certaine habitude : j’attends les
résultats de la ponction en me disant que cette fois, je risque de
crever à l’hôpital sans même avoir pu remettre un pied dehors, car il me
semble évident qu’ils ne pourront pas soigner simultanément un cancer
et une cardiopathie arrivée à ce stade de sévérité, et que, même s’ils
se mettent en tête d'essayer, je ne suis pas certain, moi, de le
vouloir ; et je me prends à rêver à une défaillance organique rapide et
fatale qui me soustraira à la chimio au cas où leur viendrait l’idée de
m’en imposer tout de même une, car une chose est sûre, je ne pourrai pas
mener les deux « combats ».
Je
n'ai jamais voulu employer ce mot « combat » depuis dix ans, même au
temps du Hodgkin – et je le fais soudainement pour celui qui me semble
ce soir perdu d’avance.
La
transplantation me donne l’impression de soustraire le cœur à quelqu’un
qui attend aussi et qui en aurait plus besoin : qui serait mieux quoi
en faire...