lundi 11 février 2013

Zombadings

Si vous en avez l'occasion, essayez de voir Zombadings. C'est philippin et ça pourrait bien devenir, dans son genre, une espèce de film culte...
Le début ? Parce qu'il out tous les gays qu'il croise, un petit garçon se retrouve victime d'une malédiction : une fois devenu adulte, il deviendra gay... C'est d'un mauvais goût assumé à peu près absolu...

dimanche 3 février 2013

Neige



Rien n’est plus partagé, peut-être, mais la neige déterre en moi des ressources un peu perdues de bonheur essentiel, un émerveillement de petit enfant ou d’animal. Peut-être parce que je n’ai pas de véhicule, ne suis animé d’aucun sentiment d’urgence, vis dans un appartement chauffé, je peux m’abandonner à la contemplation, sans crainte des conséquences. Au pire, le bus à trois chiffres qui pour finir m’amène à mon lieu de travail ne circule pas et j’ai alors le choix entre rebrousser chemin pour travailler chez moi ou faire le trajet à pied. 

À Paris, regarder tomber la neige, c’est un peu regarder le silence et la beauté s'imposer – surtout en fin de soirée. La nécessaire prudence calme les automobilistes parisiens, et le klaxon disparaît enfin à peu près complètement, comme s’ils avaient peur que le moindre geste un peu brusque ou un peu rageur ne les envoie dans le décor. C’est bon de les voir revenir à moins d’arrogance. Il était tard déjà, mais la neige me donne envie de marcher pour contempler les lumières nouvelles, l’irréel rendu à la rue, parce que la présence humaine se gomme un peu, s’atténue disons ; la ville retrouve sa respiration naturelle et apaisée. 

Le lendemain matin, je suis sorti tôt. Certaines rues, certains trottoirs n’avaient pas été déflorés encore, et j'ai retrouvé le bruit que font nos pieds lorsqu’ils s’enfoncent dans la neige fraîche, ce petit crissement sourd, ce son qui court le long de nos jambes. Au bout d’un kilomètre environ, j’ai reconnu cette chaleur particulière qui envahit dans la neige et le froid. Alors, j’ai eu une terrible envie de montagne, de clichés et de neige bleutée dans des matins silencieux. La chaleur indécente du foyer et, dehors, par la fenêtre, les veloutés blancs que l’on ne foulera qu’avec ce sentiment mêlé de crainte (à cause de ce désordre du monde que l’on cause) et d’excitation propre à la transgression. Sensation lointaine d’être le premier homme, le premier matin ou le premier pécheur.

J’ai repensé à ma grand-mère et aux vacances passées à Lullin quand j’étais petit. Un souvenir de mes six ans : notre descente au village, à pied sur le chemin serpentant. Il était question d’acheter des cartes postales et une bande dessinée. Nous chantions à tue-tête Ah tu sortiras, biquette, biquette, ah tu sortiras de ce chou-là. Je ne rêvais que de couper à travers champs, parce qu’alors je détestais marcher, mais aussi pour éprouver un peu de cette crainte excitante que les enfants font jaillir d’à peu près n’importe quoi : mes petites jambes s’enfonçant dans la poudreuse comme dans des sables mouvants. Mais je n’osais pas réclamer cette faveur à ma craintive grand-mère. Au retour, dans le petit hôtel familial du col du feu, un chocolat chaud sur le comptoir en bois. Et puis de la luge dans le grand champ d’à côté. Le soir, pour tromper mon ennui de ces repas gargantuesques qui n’en finissaient pas, je m’improvisais serveur et j’aidais à débarrasser les tables du restaurant, ou bien j’allais discuter en cuisine avec le vieux patriarche, un vieux Savoyard un peu grognon qui m’aimait bien je crois. La suite du souvenir se dissipe comme un rêve.

J’ai fait un détour pour traverser un parc. Les premiers enfants, hilares, aux visages rougis, courraient dans tous les sens sous le regard complice de leurs parents. Je voulais la montagne, la lumière, la marche et le ski dans des vallées couvertes de sapins. Je voulais voir doucement fondre, aux heures clémentes du jour, les petites stalactites accrochées aux branches.


Je repris la direction de la gare de Lyon. Si je m’étais écouté, je serais parti dans l’heure pour voir la montagne. À la place, je suis sagement monté dans un petit train pour aller chez mon père, à la campagne. C’était un compromis pas si désastreux. Il y avait neigé plus qu’à Paris, et il y neigeait encore. Tout le temps qu’a duré le déjeuner de famille, j’ai trépigné (intérieurement), car je n’avais qu’une peur, qu’il cesse de neiger avant que nous ne soyons sortis de table. Dans l’après-midi, ma sœur, ma nièce et moi avons rapidement abandonné les autres invités pour marcher sous la neige qui tombait encore. Chacun calfeutré dans ses silences, mais aussi lié aux autres par le plaisir enfantin, à cause des rêves et des souvenirs de neige, retrouvés le temps de la promenade.

vendredi 1 février 2013

Une histoire d’horreur, d’intrusion, de culpabilité et de psychanalyse - VII

Si vous avez manqué le début :
V - Troisième nuit
VI - Troisième journée



J’avais nettoyé leurs déjections ainsi que leurs scandaleuses réserves de victuailles, et dans la nuit qui suivit, je m’éveillai en sursaut quelques fois. Il me semblait entendre renifler, marcher, crapahuter, grignoter, couiner – ricaner même peut-être, et pourquoi pas ! –, mais dès que j’allumais la lumière, les parasites se faisaient plus discrets, ou bien mes cauchemars, ou bien les deux à la fois. À force de raison obstinément convoquée, je finis tout de même par me convaincre qu’il ne s’agissait, encore une fois, que du produit d’une imagination qu’il aurait décidément mieux valu brider durant mes jeunes années, et que les traces trouvées avaient été laissées là avant l’éradication des… souris. Convaincu ? Pas au point, sitôt levé, de vérifier la présence de nouvelles traces… que je trouvai pour mon plus grand malheur. Je dus donc me rendre à l’évidence : je n’étais pas débarrassé de ces maudits rongeurs. Pour autant, aucun ne s’était laissé prendre au piège, car ils avaient dû se passer le mot, à moins qu’ils ne sentissent la sinistre odeur du sang de leur frère sur le piège en bois. Mais où ces animaux se cachaient-ils ? Et, s’ils ne faisaient que transiter par mon appartement, par où y pénétraient-ils ? Tout cela tournait en boucle dans mon esprit tandis que je me livrai à mes ablutions. Au risque de me mettre en retard, j’inspectais de nouveau toutes les plinthes, tapotant à la recherche d’une galerie ou d’une niche, mais non, rien, il n’y avait rien. C’était à n’y rien comprendre. Cédant à une impérieuse impulsion, que – autant l’admettre – je laissais germer depuis quelques jours déjà, je recherchai dans ma bibliothèque un ouvrage que je savais en ma possession et qui traitait de grandes querelles scientifiques. Car, à rebours des principes édictés par notre Académie des sciences, je n’excluais plus aucune hypothèse. Sitôt l’ouvrage trouvé, je le prenais sous le bras et quittait mon logis incontinent. Installé dans l’hippomobile, je feuilletai avidement le livre, en quête du chapitre consacré à l’abiogenèse, et le trouvai entre le chapitre traitant de l’éther et celui consacré à la métempsychose.

Les premières traces de la théorie de la génération spontanée remontaient à Aristote et les plus grands philosophes l’avaient soutenue. Comment Descartes, qui avait de façon irréfutable prouvé l’existence de Dieu au moyen des seuls muscles de son cerveau génial, aurait-il pu cette fois se tromper ? Geoffroy Saint-Hilaire, Lamarck, nombreux étaient également ceux de nos scientifiques à n’en pas démordre : certes, le cycle de reproduction de la plupart des espèces animales était semblable ou, disons, analogue au nôtre en bien des points, mais il relevait du bon sens que ne devait pas pour autant être balayée d’un revers de main trop orgueilleux l’existence des infusoires, ces formes de vie plus simples qui apparaissaient, elles, par génération spontanée. Je restai interdit un moment… En vertu des principes scientifiques bien connus selon lesquels il n’y a pas de fumée sans feu et que, tout de même, les voies du seigneur sont impénétrables, ne pouvait-on dès lors imaginer que le créateur ait choisi, pour les espèces les plus viles – et assurément, les rongeurs en comptaient – des modes de reproduction plus archaïques ?

L’ouvrage battait en brèche bien des idées trop modernes pour être honnêtes, et il était positivement passionnant. Mais les petites lettres, l’impression peu soignée, la difficulté et la finesse même des concepts abordés, le chaos de l’hippomobile, tout cela rendait la lecture fastidieuse et, pour tout dire, harassante. Malgré moi, et sans doute enivré par les vapeurs ammoniaquées des déjections de l’attelage, je piquais du nez sur mon livre. Oh, quelques instants seulement, car une bousculade me réveilla. Je remarquai aussitôt qu’une feuille de papier, couverte de quelques lignes tracées d’une fine écriture, avait été déposée sur les pages de mon livre ouvert. Presque automatiquement, je levai les yeux et les lançai sans ménagement aux deux ou trois personnes qui descendaient à l’arrêt, à la recherche de celle ou de celui qui, geste prémédité ou non, m’avait abandonné cette feuille. Parmi elles, j’avisai un homme blond habillé d’un Lederhose, qui était jusqu’alors assis derrière moi, ce qui, bien plus encore que son accoutrement si souvent ennemi, me le rendait suspect. Devais-je me lever et essayer d’attraper l’autrichien quidam ? Mais déjà il tournait la rue et l’hippomobile repartait. Je me rassis et entrepris de lire le texte que le mystérieux voyageur m’avait laissé. J’eus d’abord toutes les peines du monde à en déchiffrer les caractères où perçait, graphiquement parlant, la nette influence gothique, mais après quelques minutes le message apparut :

Cher betit monsieur,

Fous afez raison. Bien des choses de ce monde pourraient être zexpliquées si n’était trop zoufent écartée la – ach ! – théorie de la guénération zpontanée.

Un ami qui ne fous feut pas de mal. Nein.


Que cet homme ait, à quelques nuances près, le même accent que ma femme de ménage, Lydie Strata, était déjà par extraordinaire, mais ce n’était pas cela qui nourrissait mon étonnement mâtiné de rage. Donnerwetter ! comme aurait dit mon prévenant ami, la ville entière avait-elle un avis à donner sur la situation ? Pire, il me semblait qu’un mauvais feuilletoniste s’échinait à me pourrir la vie ! À quoi bon ces rebondissements presque quotidiens ? Quel (charmant) diablotin se jouait de moi ? Était-ce trop demander que de me voir – purement, simplement et rapidement – débarrassé de ces souris ? Ces histoires abracadabrantesques étaient-elles nécessaires ?

vendredi 25 janvier 2013

Je leur en veux

Je leur en veux pour toute cette rage qui grandit en moi. Je la sens au rythme de mon cœur, je la sais aux élans de brutalité qui me traversent l’esprit, et s’attardent, et m’éloignent tant celui que je souhaite être. 
Pris un par un, ces gens ne sont sans doute pas tous détestables, mais ce patchwork qui rassemble les courants les plus nauséabonds, cet œcuménisme de l’obscurantisme, tout cela est révoltant. Sont-ce les mêmes qui s’opposent aux campagnes ciblées contre le sida ? à l’éducation sexuelle dans les écoles ? Et eux qui craignent le pire hypothétique, qui nous aiment bien mais…, qui ne sont pas homophobes mais…, qui sortent leurs calicots tous les trente ans, que pensent-ils du pire qui se produit vraiment : les discriminations, les brutalités, le lynchage ? Ailleurs, les condamnations à mort. Que pensent-ils du viol collectif des lesbiennes en Afrique du Sud ?
J’aimerais pouvoir me contenter d’un haussement d’épaules et penser qu’ils sont sans doute plus bêtes que méchants. Mais que la Boutin soit cette fois un peu ringardisée (sa médiatisation relève presque de l’acharnement thérapeutique) et qu’une nouvelle pasionaria de bénitier se soit imposée (qui suscite en moi le même sentiment d’imposture), laquelle croit rajeunir le mouvement en adoptant un look à la Vicky Pollard, n’y changent pas grand-chose : tout comme à l’époque du pacs, leurs arguments demeurent bien souvent de simples analogies invérifiables. Qu’ils les braillent n’y fera rien. Mais que les arguments soient imbéciles ne les rend pas moins insupportables. 
Le mariage est une invention humaine. À ce titre, on en fait bien ce que l’on veut. Qu’il ait été inspiré, dans nos contrées, par une religion, ne le rend pas intouchable – il faudrait revoir bien des avancées du code de la famille pour revenir aux enseignements de l’Ancien Testament. Que l’on tente de nous faire croire que faire évoluer le mariage serait la porte ouverte au chaos est un procès d’intention tout à fait spécieux. Un nouveau droit n’est pas une conquête infinie : il est balisé par d’autres droits et des interdits. Pour utiliser à mon tour une analogie, ce serait comme prétendre que le droit à l’avortement porte en lui le droit à l’infanticide, au meurtre, au « gérontocide » ! La société n’est jamais que ce que l’on en fait. Faut vraiment être du bon côté du manche pour la souhaiter immuable. 
Ils ne nous veulent pas du mal, disent-ils. Peut-être. Certains ont même de très bons amis homosexuels – mot qui semble devoir qualifier les pédés sages, au contraire des gays. Certains sont même prêts à réinventer le pacs pour nous balancer un os à ronger. Ils ne nous veulent peut-être pas de mal, mais une chose est sûre : ils ne nous veulent pas du bien. Et je leur crache leur condescendance à la gueule. 
Ils ne parviendront plus à me faire vaciller. Je ne suis plus l’adolescent qui interrogeait l’eau glacée coulant entre les piliers du pont ; mais je pense aux plus jeunes, aux déjà abîmés, aux plus fragilisés qui se prennent cette nouvelle violence symbolique dans la gueule. Quand elle n’est que symbolique. Et l’on sait que si ce projet devait capoter, ce serait comme une invitation au pire. 
Je ne dois pas le respect aux anti-. Je m'en affranchis. Je ne leur nuis pas, c’est suffisant. C’est déjà beaucoup même. Je ne leur dois pas la pédagogie, la patience, l’argumentaire : je ne suis pas éducateur de dinosaures. 
Sans doute serais-je plus serein si je savais pouvoir faire une confiance aveugle aux députés de la majorité. Seulement voilà, j’ai le très mauvais souvenir de leur désaffection lors du premier vote du pacs. On n’est jamais à l’abri de députés qui aimeraient bien, mais n’peuvent point, à cause de toutes ces tomates qu’ils risquent de se prendre sur la gueule, les jours de marché, dans leur circonscription.Si un poignard est planté dans le dos, ça va mal aller.

jeudi 24 janvier 2013

L'héritage (idées en vrac)

Il y a quelques mois de cela, Calyste questionnait les traits de caractère reçus en héritage de nos parents – presque à notre personnalité « défendante ». En le lisant alors, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander ce qu’il restait de la personnalité de mon enfance. D’ailleurs, quelle était-elle ? Quels en étaient les traits ? Étais-je vraiment timide, solitaire, mauvais joueur, colérique, curieux, vif, supposé gentil ? Étais-je vraiment cela ou ne le suis-je finalement que dans mes souvenirs ? (et, dès lors, uniquement parce que ces aspects me conviennent !) Presque pire encore : ne l’étais-je en réalité que dans le regard des adultes qui m’entouraient ? (la question sous-jacente est celle-ci : dans quelle mesure votre entourage enkyste-t-il certains aspects naissants de votre caractère ?)

S’entendre dire que l’on ressemble à tel ou tel de nos parents peut être très dérangeant, ce d’autant que la perception que l’on a de notre personnalité n’est pas nécessairement partagée. On croit être opiniâtre et l’on se révèle, dans le regard d’autrui, têtu comme son père. On s’imagine fantasque et l’on se découvre inconstant « comme l’était votre mère ». Tout aussi dérangeante est l’idée que les personnalités puissent éventuellement se contaminer – ne serait-ce même que par réaction : certains traits que l’on croyait mineurs se trouvent finalement renforcés en présence de nos amis.

Il faut dire que nous tenons à notre personnalité, supposée une et indivisible, comme à la prunelle de nos yeux : elle est en quelque sorte notre essence, elle nous contient tout entier. Pour un peu, on la penserait même donnée d’emblée. Et même si on ne peut prétendre la vendre, elle, il faut bien admettre qu’elle tient parfois lieu d'âme.

Comment cet héritage venu des parents, venu de généalogies lointaines qui perdent leurs branches dans les cimetières abandonnés, nourrirait-il notre personnalité ? Par génétique ? (et allez !) Par imitation ? Par opposition ? Comment s’opère le tri de cet héritage ? Pèse-t-il d’ailleurs différemment selon nos âges, à l’instar des traits de notre physionomie qui nous font ressembler davantage à l’un ou l’autre de nos parents au cours de notre vie ? D’ailleurs, la personnalité change-t-elle profondément avec le temps ? Vieillit-elle comme le corps ? S’use-t-elle ? Ne s’agit-il pas d’une évolution de nos modalités d’interactions avec autrui ? Par exemple, gagnons-nous en filtres (et en prudence) ce que nous perdons en spontanéité ? Après tout, on peut aussi supposer que ce que l’on juge important d’affirmer de soi à vingt ans ne l’est plus nécessairement à trente ou à quarante…

Peut-on se réformer, c’est-à-dire infléchir quelques aspects de notre personnalité ? Certains l’aimeraient, à force de contraintes, voire en se jetant à toutes forces à l’opposée de travers supposés – de façon consciente ou non (la formation réactionnelle par exemple). Certains, au contraire s’accommodent parfaitement de la situation, voire revendiquent leur infaillible unité : « Ch’uis comme ça, moi ! », s’illusionnant sans doute en refusant en bloc la part de soi qui s’élabore en autrui – tandis que d’autres s’y abandonnent au contraire absolument.



Pendant des années, la personnalité de ma mère (nous y voilà !) a pesé sur moi comme la menace d’un héritage abominable, le repoussoir absolu – ce d’autant que je croyais deviner en moi, comme à l’état larvaire, certains de ses travers. Ses qualités sont pourtant importantes : elle est généreuse, serviable, sensible, disponible, pas rancunière. Mais ses défauts sont unanimement jugés terribles par son entourage : elle est colérique, blessante, violente, instable, entêtée au-delà de toute raison. Et elle est comme certains enfants qui préfèrent détruire les choses plutôt que de les voir leur échapper : le saccage est chez elle un réflexe qui lui a joué de méchants tours, mais auquel elle s’abandonne, parce qu’elle ne sait pas faire autrement lorsqu’elle se sent menacée.

Pendant très longtemps, l’image que j’avais d’elle, au prétexte que ma mère pesait sur ma vie de tout son poids, s’élaborait en un assemblage hirsute de défauts, comme si je passais son caractère au travers d’un injuste prisme qui ne concentrait que ses travers tandis que ses qualités allaient se perdre.

Un peu avant Noël, à l'occasion d'un déjeuner en compagnie de mon père, de ma sœur et de ma nièce, ces deux dernières se sont renvoyé à la figure, sur le ton de la boutade, cette menace d'une ressemblance avec ma mère – notre mère. C’était dans les rires, mais ça sonnait tout de même comme une malédiction. Tout cela devant mon père qui l'a quittée, il y a une quinzaine d'années. J'ai ressenti de la peine, parce qu'il me semblait qu'au-delà de l'héritage (très légitimement) redouté comme le sont les mauvais gènes, c'était toute la personne qui était rejetée. Pendant une fraction de seconde, j’ai pensé qu’elle ne méritait tout de même pas cela, car même si elle n’a jamais tiré le moindre enseignement de ce qui lui arrive, elle a été punie plus qu’à son tour.

Depuis quelques mois, et bien qu’elle ne m’épargne guère plus qu’auparavant, mon regard a changé. Elle est incontrôlable, c’est vrai. Elle peut dire des monstruosités qu’elle regrette presque instantanément. Elle broierait sans doute nos sentiments à l’occasion si elle le pouvait. Mais j’ai mesuré à quel point notre famille, en tant que structure et en tant que somme d’individualités, pouvait se jouer d’elle : ils sont quelques-uns à parfaitement savoir sur quel bouton appuyer pour lancer le compte à rebours… Ma mère est comme une faille – au sens de la tectonique des plaques.

Je comprends un peu mieux en quoi ses réactions, pour incroyablement excessives, ne sont pas toujours irrationnelles. Ses rouages m’apparaissent enfin pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire étroitement intriqués avec ceux de chacun des membres de la famille, et de la famille en tant que divinité qui ne veut pas que du bien à chacun de ses membres...

Je suis moins intransigeant. Je cède moins à la colère. Si elle me blesse, j’essaie de résister à la tentation de la blesser à mon tour. Surtout, dans les conflits qui traversent notre famille, je ne hurle plus avec la meute. Cette prise de conscience pourrait marquer un progrès. Un apaisement. Mais, si certaines de ses réflexions secouent la boîte à rire logée au creux de mon cynisme, si elles ne me blessent pas sur un plan strictement intellectuel, elles me rappellent, elles alimentent même, les dégâts déjà faits.

Ce n’est pas normal à vingt ans d’être poursuivi par sa mère armée d’une barre de fer, parce que je tente d’appeler les urgences psychiatriques. Ce n’est pas normal qu’elle ne s’en souvienne pas. Ce n’est pas normal de se demander qui, des pompiers ou des flics, la trouveront en premier. Ce n’est pas normal d’avoir envie de s’enfuir – quoi qu’il arrive. Quoi qu’il lui arrive. Et le faire. Ce n’est pas normal de lui taire mon Hodgkin pour épargner à la famille ses réactions.

En définitive, le seul progrès, c’est que j’ai définitivement renoncé à l’idée d’une famille qui fonctionnerait un tant soit peu. Mes visites se réduisent aux anniversaires et aux fêtes carillonnées obligatoires. Je nous regarde nous agiter. Je repère nos petits machiavélismes, nos dons et contre-dons. Je le fais pour comprendre. Je le fais, parce que c’est peut-être le seul moyen que j’ai trouvé pour lutter efficacement contre ce qu’il y a de terrible d’eux en moi.

mardi 22 janvier 2013

Message aux pétitionnaires dans mon genre

Une petite pétition en faveur du mariage pour tous.
Et d'autres pétitions disons... très "LGBT" par ici.

Pour mémoire - mais vous le savez déjà -, ça ne prend que cinq minutes.