samedi 9 mars 2013

Une histoire d’horreur, d’intrusion, de culpabilité et de psychanalyse - IX

Si vous avez manqué le début (vous n'avez rien raté) :

I
V
VI
VII 
Posté devant ma porte, alors que je cherchais mes clés tombées tout au fond de ma poche, mes yeux se posèrent machinalement sur une autre enveloppe. Oh… ma gardienne avait dû faire erreur en me la remettant… Car elle était adressée à un certain Udo Waldman, Brillenfabrikant à Vienne. Un lunetier… Mais, pour une raison inconnue, le courrier n’avait pas pu être remis à son destinataire et revenait à l’expéditeur. Je tournai l’enveloppe. Au dos, une plume hésitante avait tracé un nom – Ernst Lanzer, ou quelque chose d’approchant – et une adresse, celle de notre immeuble, complétée des informations concernant l’étage, le 3e, c’est-à-dire celui qui se trouvait juste au-dessus de moi. Ce nom – Ernst Lanzer – ne me disait rien et, à vrai dire, ma surprise était totale : je pensais le logement inoccupé depuis des années… Quelle heure était-il ? Oui, elle était suffisamment décente pour que je puisse porter son courrier à mon inconnu voisin. En montant les marches, je songeais à cette troublante coïncidence qui me faisait croiser la route, pour la seconde fois en deux jours, d’un germanophile. Mais, il est après tout des choses plus curieuses encore…

Je tendis l’oreille. Parvenaient d’un étonnant lointain quelques sons étouffés que je ne réussis pas à identifier, mais enfin, il devait donc être là. Je frappai à sa porte. Les petits bruits cessèrent un très court moment, puis reprirent de plus belle. Peut-être ne m’avait-il pas entendu. Je frappai encore. Je n’entendis aucun bruit de pas, et pourtant, là encore, je perçus une présence… J’hasardai un « Monsieur Lanzer ? Herr Lanzer ? », puis un autre, plus sonore. J’ajoutai : « J’ai du courrier pour vous… Il m’a été adressé par erreur ». Malheureusement, ma méconnaissance de l’allemand m’empêchait de lui fournir de plus claires explications dans ce que je pensais être sa langue maternelle. Rien ne se passa… Un peu vexé, je tâchai de coincer l’enveloppe dans l’embrasure de sa porte, puis je rentrai chez moi. Par réflexe, je cherchai – en vain – d’autres déjections de rongeurs ou même une simple trace encore de leur présence. Rien. Cela aurait dû me soulager bien sûr, mais l’état de nerfs dans lequel je me trouvai depuis maintenant plusieurs jours, semblait devoir durablement oblitérer mes aspirations à la paix… Je dînai de choses simples et digestes, puis me couchai avec, pour seul compagnon, un roman entamé de longue date et que je peinais à terminer.

J’éteignis ma veilleuse un peu avant minuit et ne m’endormis bien vite.

Était-ce un élément de mon rêve ? Était-ce un bruit qui venait de chez moi ? Je fus tiré du sommeil, encore une fois, mais cette fois comme mû par un instinct de conservation manifesté avec beaucoup d’urgence. De ma cuisine, me parvenaient les sons les plus inquiétants, un mélange de petits bruits de chutes, de couinements et de grouillements. Tout recommençait. Bon sang, ne trouverai-je donc jamais la paix ? Oui, tout recommençait, mais à mesure que le sommeil me quittait définitivement, j’en vins à comprendre peu à peu que c’était en pire. J’allumai la veilleuse certes sans attendre, mais je ne peux pour autant pas prétendre m’être précipité dans la cuisine. Un sentiment de terreur éclata en moi, déliant des filaments en direction de ma gorge tout d’abord, puis vers mon ventre et enfin le long de mes jambes. Mon rythme cardiaque accéléra, mon souffle se fit plus court, mais j’eus la nette sensation, au bout d’un temps qui fut finalement très court, que la machine était prête à l’attaque… Je saisis un objet contondant dont la présence n’avait, une fois encore, d’intérêt que pour les besoins du scénario, et qui traînait donc opportunément près de mon lit, j’enfilai mes souliers d’intérieur fourrés et m’approchai à pas lents de la porte de la cuisine. Le vacarme devenait de plus infernal. Derrière la porte heureusement close, ce n’étaient plus que grignotements et couinements démultipliés, comme si des centaines de rongeurs avaient envahi ma cuisine. Et pour tout dire, je m’attendais, en ouvrant la porte, à une vision pas moins terrifiante que celles qui frappaient l’imaginaire de Jérôme Bosch. Rassemblant mon courage, me préparant au pire, l’esprit comme embrumé par l’incompréhension, j’entrouvris la porte et promenai ma main droite sur le mur afin d’actionner l’interrupteur. Tout cela ne dura vraisemblablement qu’un instant, mais aujourd’hui encore, je pense que tout l’univers était ralenti. Lorsque la lumière se fit, le spectacle me laissa sans voix : du plafond de ma cuisine dégouttaient – c’est le mot qui me vient spontanément à l’esprit – dans un flot ininterrompu… des rats… Ils tombaient sur mon carrelage en émettant un petit couinement. Il y en avait peut-être… mon Dieu… une cinquantaine déjà qui courait en tous sens. Et il faut me croire lorsque je vous dis que l’un d’eux darda soudainement… son regard rouge sur moi et que je pus y lire les promesses mêmes de l’enfer. Il émit un couinement plus grave et plus long qui stoppa net l’activité désordonnée de ses congénères, lesquels me fixèrent à leur tour, poussant bientôt le même long cri. Soudain, ils se jetèrent dans ma direction. Reculant de quelques pas, je n’eus que le réflexe de fermer la porte de ma cuisine. Il y eut un petit bruit mat suivi du silence. Je crus bénéficier d’un peu de répit, le temps, sinon de trouver une solution durable, du moins de reprendre mon calme, mon souffle et mes jambes à mon cou. Quelle naïveté de ma part ! Car, presque instantanément, un bruit inédit se fit entendre : ces petits êtres malfaisants avaient initié l’attaque non pas de la porte, dont le bois était bien trop dur, mais du mur lui-même, autrefois monté à la hâte en un mauvais torchis par un artisan assurément malhonnête. Il n’y avait plus guère de solutions hormis celle de la fuite : ils étaient bien trop nombreux et je n’étais armé que d’un bâton, les armes les plus utiles étant justement dans la cuisine. Je rassemblai rapidement quelques affaires que je jetai à la hâte dans un sac et je me précipitai vers ma porte d’entrée. Mais… pourquoi cette résistance ? Bon sang ! La poignée extérieure ou bien le loquet était bloqué par quelque chose, je… je ne parvenais pas à la tourner ! J’étais… J’étais enfermé chez moi pendant qu’une centaine de rats, peut-être davantage, se préparaient à passer à l’attaque. Je jetai un coup d’œil rapide au mur de ma cuisine. Je devinais leur voracité et leur agressivité, je percevais également qu’ils n’étaient plus loin de le percer complètement. Il ne restait plus qu’une chose à faire : sauter par la fenêtre. Après tout, je n’étais qu’au deuxième étage et je risquais peu de me rompre le cou. Au pire, j’y laisserais un tibia ou deux. Ce n’était, de toute évidence, rien en comparaison de ce qui m’attendait si je restais ici : les rats aussi finiraient par atteindre le tibia, mais après avoir mangé la viande autour et en passant par tout un tas d’orifices qu’il ne convient pas de mentionner ici.

J’ouvris grand la fenêtre et me penchai pour voir sur quoi je m’apprêtais à tomber. Là où parfois se trouvaient quelques sacs de jute qui attendaient le chiffonnier, il n’y avait rien, comme un fait exprès ! Juste le pavage humide qui luisait à la lumière du réverbère de notre cour intérieure et, sortant de l’ombre… bon sang ! C’est à son costume que je le reconnus… Se tenait droit, un sourire éclatant sur le visage, l’homme de l’hippomobile, celui qui m’avait abandonné le papier… Il me fallut un peu de temps pour faire le rapprochement… Cet homme et Ernst Lanzer ne faisaient qu’un ! Ne cherchant pas à en comprendre davantage, je me contentai de lui crier de reculer, déjà sur le point d’enjamber la fenêtre. Il me dit alors, d’une voix grave et avec un fort accent : « Nein, je ne crois pas, Herr C. Vous afez fotre gros nez de Französisch bartout fourré et fous zallez fotre kuriozité bayer! » Et il sortit de sous son manteau une formidable arbalète, qu’il arma immédiatement et pointa dans ma direction. Nom de Dieu, étais-je donc fait comme un rat ? Le dénouement était proche – puisqu’il ne reste plus qu’un épisode à cette histoire abracadabrantesque – mais se pouvait-il qu’il me soit fatal ?

samedi 2 mars 2013

Une histoire d’horreur, d’intrusion, de culpabilité et de psychanalyse - VIII

Si vous avez manqué le début :

I
V
VI
VII

Arrivé sur mon lieu de travail, et bien que croulant sous la charge, j’éprouvai les plus grandes difficultés à me concentrer. Je commis des erreurs de débutant, répondis de façon inappropriée à mes collègues, égarai des manuscrits important. En début d’après-midi, n’y tenant plus, j’envoyai un pneumatique à l’Académie des sciences. Il me fallait obtenir un rendez-vous avec le professeur Hornet, un éminent zoologue qui m’aiderait à y voir plus clair et, pour cela, j’étais prêt à tous les stratagèmes. Gonflant nettement mon pedigree professionnel, je prétendis dans la missive être envoyé par un éditeur écossais, Oliver Lindenbrook, ambitieux mais tout fictif personnage qui s’était donné pour mission de réunir les contributions des plus grands spécialistes de notre temps en vue de la publication d’un ouvrage de référence. Quelques minutes après, je reçus en retour une invitation à venir le rencontrer dans la soirée. 

 Ne prenant pas le temps de repasser chez moi pour me changer, je filai directement à l’Académie, trouvant sans difficulté, malgré la multitude d’étages, de couloirs et de bureaux, celui de l’éminent spécialiste. Tout de même, mon culot me donnait le vertige… Je frappai timidement à la porte, songeant enfin à la façon dont il convenait d’aborder avec ménagement le sujet. Une voix gutturale m’invita à entrer. La lourde porte en bois était déjà entrouverte. Je la poussais doucement, autant par prudence que par crainte : l’embrasure dévoilait un effarant désordre. Sur les très nombreuses étagères de bois qui occupaient la totalité des murs, des bocaux de toutes tailles rayonnaient d’une faible mais inquiétante lumière jaune, qui venait d’on ne savait où. Je finis par constater qu’ils contenaient les créatures les plus étranges. Je promenai mon regard sur les étagères pendant un temps que je crus durer indéfiniment. Je reconnus quelques espèces animales, mais, pour la plupart, les… choses que contenaient les bocaux m’étaient parfaitement inconnues… Tout de même, ne s’agissait-il pas, çà et là, de fœtus humains victimes des plus abominables fantaisies de la nature ? 

 Sorti de derrière sa paillasse, un instrument tranchant encore à la main, mon interlocuteur vint à ma rencontre. Il me gratifia d’un sourire franc quoiqu’un peu sévère. 

 « Hum. Monsieur McC. je présume ? »
Acquiesçant, je lui rendis son sourire et acceptai bien volontiers son invitation à m’asseoir. Il remplit deux verres de Porto et engagea la conversation en me citant quelques noms fameux de scientifiques anglo-saxons, noms que je feignis de ne pas comprendre immédiatement, pour mieux les prononcer à mon tour avec quelque improbable accent– mais supposé écossais et donc incompréhensible – en poussant des exclamations que je lui laissais le soin d’interpréter. 

 « Que nous vaut l’honneur ? » finit-il tout de même par demander.
Je me lançai dans les explications les plus farfelues, mais plein d’assurance, évoquant tour à tour l’importance de ses travaux et l’ambition de l’éditeur qui m’employait.
« Êtes-vous scientifique vous-même ? »
Je dus bien admettre que non, mais j’ajoutai aussitôt, et avec une jeune fougue qui ne me caractérisait – professionnellement parlant – plus depuis des lustres, que mon inextinguible curiosité avait gagné la confiance de mon éditeur. Lorsque mon interlocuteur me demanda si j’avais déjà rencontré beaucoup de ses confrères, je sautai sur l’occasion.
« Justement, que pensez-vous de la théorie de la génération spontanée ? Je sais fort bien qu’elle est battue en brèche, mais l’un de vos confrères… un Autrichien, m’a assuré qu’elle avait été écartée bien trop rapidement et que sans doute… »
Il ne me laissa pas finir et partit d’un grand éclat de rire. « Je vous en prie, ne me donnez pas le nom de ce… “confrère” qui entend défendre de telles sottises ! Tous les grands scientifiques – les sérieux, dois-je le préciser – ont renoncé à cette idée absurde. Toutes les expérimentations menées avec rigueur les ont définitivement enterrées ! » Plus grave, il ajouta : « Ceux qui prétendent le contraire sont des escrocs... ou des fous ! » S’ensuivirent de longs développements théoriques, effectivement parfaitement convaincants, même si suffisamment abscons pour que je n’éprouve pas le besoin de les retranscrire ici. Près d’une heure plus tard, je quittai ce cher professeur Hornet, non sans l’avoir remercié pour la qualité de nos échanges et l’assurant que si le projet de mon éditeur devait se concrétiser, je ne manquerais pas de reprendre contact avec lui.
Je rentrai à la tombée de la nuit. La femme du gardien m’intercepta dans l’escalier pour me remettre mon courrier. Je reconnus immédiatement la fine écriture de D. sur la première enveloppe que je m’empressai de déchirer. Je ne peux évidemment pas dévoiler ici la totalité de son contenu, bien trop passionné pour de chastes lecteurs, mais il évoquait également largement son périple, apportant certaines informations qui aiguisèrent particulièrement ma curiosité… En effet, son équipe et lui avaient suivi les traces d’un troll qui les avaient conduits non loin du village victime de l’invasion de rats. Il avait pu échanger en latin avec un savant local, lequel lui avait rapporté des faits assez troublants : dans les jours qui avaient précédé le chaos, un scientifique viennois avait loué une petite maison aux abords du village pour, avait-il dit, mener des expérimentations biologiques. Il avait disparu le jour même de l’éclatement des troubles qui avaient conduit à la presque destruction du village…

Malgré moi, mon pas avait ralenti dans l’escalier… Pouvait-il y avoir un lien entre tous ces événements ?

jeudi 28 février 2013

samedi 23 février 2013

C'est pas parce qu'on est malade qu'il ne faut rien faire

Bon, j'ai été malade, ça a duré un moment, mais je suis resté bien au chaud, tout comme mon thermomètre, et comme on ne peut tout de même pas mourir en permanence, il faut bien s'occuper entre deux poussées de fièvre. J'en ai donc profité pour voir ou revoir les films suivants... Quelqu'un veut s'amuser à les retrouver ? (A priori, ils sont classés par année de sortie ; un réalisateur est surreprésenté...).














vendredi 15 février 2013

Une journée aux urgences

Je redoutais de passer ce coup de téléphone, parce que je sais bien que la machine parfois s’emballe, mais j’ai fini par le faire – autant l’avouer, aucun des personnages endossés tour à tour pour affronter les mondes et les choses n’a jamais vraiment été déraisonnable.

Je suis tombé sur l’infirmière M. qui m’a demandé comment j’allais. Par automatisme, par bravade peut-être aussi, je lui ai répondu « ça va et vous ? » et puis je lui ai expliqué : le diagnostic posé par le nouveau généraliste, la fièvre depuis six jours malgré les antibiotiques prescrits depuis quatre, les maux de tête, etc. Elle a pris des notes et m’a dit qu’elle allait choper le docteur V. pour lui en parler et me rappeler en suivant. Un peu moins d’une heure après, elle m’a confirmé ce que je craignais : je devais « filer aux urgences les plus proches » pour leur expliquer la situation. Ils me feraient des examens et on aviserait. La seule et unique fois où j’ai été aux urgences, c’était il y a près de douze ans : j’avais attendu une grosse dizaine d’heures et ça avait débouché sur une chimio. Je dis ça pour l’anecdote, pour le plaisir du mauvais goût aussi, parce qu'au fond ça n’a pas tellement ralenti mes pas. En fait, ce que je craignais vraiment, c’était de m’ennuyer à mourir. J’ai donc emporté avec moi de quoi me distraire et je suis sorti, animé d’une question essentielle : allais-je manger quelque chose avant ?

Il y a d’abord un immense comptoir en demi-cercle d’où émerge une petite dame calme et très avenante. Elle a pris ma carte d’identité, ma carte vitale et m’a demandé ce qui m’arrivait. Quand elle a tapé mon nom sur l’ordinateur, j’ai cru qu’elle allait me dire « bah dites donc, vous connaissez bien la maison ». Et puis non. Elle m’a fait confirmer l’adresse et m’a demandé le numéro de quelqu’un à prévenir au cas où. J’ai donné celui de D. Une première. Elle m’a demandé ce qu’il était pour moi. J’ai dit « mon compagnon ». Une première aussi. Elle n’a eu aucune réaction. En moi-même, j’ai pensé « tout de même, on avance, ça fait du bien. » Elle m’a dit d’entrer et d’attendre sur une chaise rouge.

Derrière les portes battantes, il y avait des chaises, mais toutes étaient occupées, et je n’ai pas pu voir si elles étaient rouges ou non. Le sol était occupé aussi : deux clochards s’étaient répandus. Un des deux m’a lancé un regard torve, et j’ai aussitôt eu l’impression d’être dans un téléfilm – au mieux un documentaire. Plus loin, un panneau indiquait « Salle d’attente » et j’avisais quelques fauteuils vides – mais bleus. J’ai été m’y asseoir, mais au bout d’une dizaine de minutes, un peu inquiet tout de même à l’idée de passer entre les mailles du filet, j’ai été voir un jeune médecin, mignon comme un cœur, qui farfouillait dans des papiers, accoudé à cet autre comptoir. « Oui, oui, vous pouvez attendre ici ».

Je me suis rassis et j’ai sorti un livre que j’ai calé sur mes genoux. J’ai jeté un discret et lent regard circulaire. Un homme d’une petite quarantaine d’années est arrivé. Il aidait une dame à marcher – sa mère –, qui avait un regard halluciné. Il l’a installée gentiment à côté d’un jeune homme très beau, genre mannequin, qui semblait épuisé. Il y avait également un monsieur de soixante-dix ans, très à l’aise, son sac de plastique AP-HP rempli de quelques-unes de ses affaires à ses pieds, un autre monsieur qui toussait très fort, que je n’ai pas pu m’empêcher de surnommer le Schtroumpf à cause du petit bonnet qu’il portait au sommet de son crâne et qui retombait à la phrygienne, une dame qui avait beaucoup de mal à se déplacer, une curieuse femme qui ne tenait pas en place, cachée derrière des lunettes de soleil et un bonnet en laine. Avant même d’avoir fini de promener mon regard, le temps commun s’est aboli.

Au loin, j’ai entendu une femme qui criait : « Mais lâchez-moi ! Je connais très bien la maison, j’ai fait quinze ans de psychiatrie ici ! » Quand je l’ai vue arriver, encadrée par deux jeunes types un peu sévères, je l’ai crue. « Ne bougez pas de là », ont-ils dit sèchement après l’avoir assise. Elle a lentement posé sur chacun d’entre nous, l’un après l’autre, un regard d’une très grande méchanceté, celle des déments, que l’on est tenté d’immédiatement excuser sans pour autant cesser de la craindre. Elle devait avoir une quarantaine d’années. Elle a touché avec son index le genou de son voisin, puis elle a touché la petite bouteille d’eau qui dépassait de la poche de l’homme. Il s’est levé et a été lui chercher un verre d’eau. Elle l’a remercié, puis s’est signée. Sitôt bu son verre d’eau, elle a commencé à déambuler dans le service. Elle allait voir les gens allongés sur les brancards. Elle en touchait certains, se signait à la vue d’autres. Je ne sais pas si elle entendait les guérir, mais elle nous gratifiait régulièrement d’une petite danse, entre la danse irlandaise et le madison. Elle a disparu de mon champ de vision, mais j’ai entendu un infirmier crier : « Ah ne la laissez pas traîner là, elle fouille dans les affaires des gens ».

Et puis un long moment après, on m’a appelé. Une infirmière m’a posé des questions afin d’établir la gravité de la situation. Elle a pris ma tension, ma température, et quelques notes. Elle m’a collé le bracelet et m’a invité à retourner m’asseoir. Quand je suis sorti de son boxe, un nouveau clodo était vautré par terre. Sa ressemblance avec un portrait bien connu d’Edgar Poe m’a frappé.

Entre temps, une vieille femme avait été amenée sur une chaise roulante. Elle avait l’air d’avoir cent vingt ans et le minuscule fil qui, depuis le ciel, retenait sa tête avait manifestement lâché. Son menton était écrasé sur son torse et son regard perdu. Elle est restée peut-être une heure parfaitement immobile, et j’ai pensé à ces faits divers qui racontent les malades morts aux urgences sans que personne ne s’en rende compte. Mais elle a donc fini par s’éveiller. Prétendre qu’elle s’est levée comme un ressort serait beaucoup dire, mais enfin, elle a commencé à déambuler parmi nous, à essayer différentes chaises, à repartir, à entrer un peu partout, à passer derrière le comptoir des infirmières momentanément vide pour tripoter des trucs. Un infirmier l’a raccompagnée jusqu’à une chaise, puis une infirmière, puis la même, puis la même. « Je sens que vous allez me faire cavaler tout l’après-midi, vous », a-t-elle dit avec un large sourire patient dans la voix. C’était triste, mais ça m’a fait rire, parce que la très vieille dame me semblait indomptable. « Mais on sait qui l’a amenée ? » a demandé un médecin qui passait là.

L’autre vieille dame, celle qui avait le regard exorbité, a demandé à mon voisin, un jeune homme pâle, s’il pouvait aller chercher son fils. « Mais il est où votre fils ? » La vieille dame disait « Là », désignant le hasard de cette pièce immense composée d’une dizaine de boxes et d’un comptoir séparé en deux. Il a été chercher une infirmière, une jeune, qui venait de se faire un peu houspiller par une de ses collègues plus âgées. Elle a contenu son impatience en essayant d’entendre ce que la vieille dame marmonnait. Elle lui a expliqué que les accompagnants ne pouvaient rester dans cette pièce et que son fils devait être dans l’autre salle d’attente. Cela n’a évidemment rassuré en rien la vieille dame et elle a conservé son regard terrifié, mais qui était je crois (je l’ai compris après) le masque que lui avait figé une attaque cérébrale. Elle a redemandé à mon voisin, en peinant à articuler, s’il pouvait trouver son fils. « Mais je ne le connais pas votre fils », a-t-il dit gentiment. J’ai pensé qu’elle avait peut-être peur d’être seule ou qu’elle voulait aller aux toilettes, mais n’osait pas demander à un étranger de l’y accompagner. J’en suis à un point de mon histoire médicale que je crois que je pourrais pisser là, devant tout le monde, s’il le fallait, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. J’ai dit au jeune homme de faire patienter les médecins si j’étais appelé, prétendre que j’étais aux toilettes par exemple (je lui ai donné mon nom) et je suis parti à la recherche du fils dans les couloirs. Je suis sorti des urgences et j’ai été voir la salle d’attente des accompagnants. Je ne l’ai pas trouvé. À dire vrai, j’avais un peu peur qu’il ne l’ait abandonnée, mais à mon retour j’ai parlé le plus doucement possible à la vieille dame et je lui ai dit de ne pas s’inquiéter, qu’il était sans doute parti déjeuner, affamé qu’il était depuis tout ce temps, qu’il n’était pas loin, qu’il reviendrait dès qu’il le pourrait. Je ne sais pas si elle a cru à tout cela, mais elle m’a remercié.

Puis un homme est arrivé. Il ressemblait un peu à Renaud – traits détrempés par l’alcool inclus. Il avait l’air malaimable, semblait plutôt négligé, mais sa coupe de cheveux était impeccable. Ça tranchait étrangement. Il a voulu s’asseoir à droite de la vieille dame qui a fait non du doigt. Elle attendait toujours son fils. L’autre, l’Indomptable, continuait à ouvrir les boxes, provoquant les cris amusés des médecins qui la raccompagnaient à la porte. La Sorcière, elle, avait disparu. J’ai entendu ronfler : un autre clodo s’était allongé par terre de tout son long et dormait comme pour la première fois.

On m’a appelé. J’étais là depuis presque cinq heures. Au début, je n’ai pas bien entendu mon nom, parce qu’un type ne cessait pas de hurler en boucle « Vous ne pouvez pas m’hospitaliser contre ma volonté, je connais la loi, appelez ma femme, faites-moi signer une décharge, je veux sortir ». En entrant dans le boxe, je l’ai croisé sur son brancard. Il ressemblait à Bernard Blier. Une infirmière, très calmement, lui répétait qu’on n’allait pas le laisser sortir comme cela, qu’il n’était pas en état. Il avait l’air paniqué. À défaut de bourreau ou de faucheuse, l’hôpital, c’est vraiment l’endroit où tout de nos élaborations contre la peur, la maladie et la mort s’écroule, l’endroit aussi où l’on se prend dans la gueule l’ardoise de nos déraisons. Pour beaucoup, l’hôpital est une métonymie de la mort.

Le médecin, une jeune femme à lunettes plutôt séduisante avec son allure un peu chiffonnée, s’est excusé de me faire asseoir aussi inconfortablement. Ça m’a amusé, tant de prévenance. Elle a soigneusement tapé sur son ordinateur les réponses aux nombreuses questions qu’elle me posait. Elle m’a ausculté. Elle m’a annoncé la couleur : prise de sang, radio du thorax, échantillon d’urine, attente des résultats et, retour chez moi ou hospitalisation. Elle m’a souri et m’a laissé aux bons soins de l’infirmière qui m’a presque immédiatement allongé sur un brancard. « Je peux marcher… » Mais ça n’avait pas l’air prévu comme ça. Elle m'a collé un masque pour isoler mes germes et me protéger de ceux des autres, elle a chargé mes affaires et on est parti dans les couloirs pour la radio. Il y avait un encombrement incroyable et à déambuler ainsi entre les autres brancards, les médecins, les malades, j’avais l’impression de faire du rafting. La radio n’a pas pris beaucoup de temps. On m’a remonté et on m’a laissé attendre sur mon brancard. J’ai ressorti mon livre. J’entendais une dame – une bénévole – qui s’adressait aux malades, leur demandait s’ils avaient besoin d’une couverture, s’ils voulaient qu’elle prévienne quelqu’un… Un monsieur lui a parlé longuement de la chimio difficile qu’il suivait. Elle l’écoutait avec beaucoup d’empathie. Finalement, on est gentiment venu me dégager de mon brancard : on en manquait. Je suis retourné m’asseoir. Des patients étaient partis, d’autres étaient arrivés.

Un homme s’est impatienté, a commencé par s’agiter sur son siège, mais s’est finalement levé, a apostrophé une infirmière. Il avait une tronche de personnage de Dostoïevski : le regard ombrageux, la voix un peu théâtrale, le sourcil broussailleux. Cela fait déjà quatre heures qu’il était là et beaucoup étaient déjà passés devant lui. D’accord, il avait dû s’absenter une heure pour une affaire urgente, mais ce n’était pas une raison pour le rétrograder sur la liste ! Une infirmière a tenté de lui expliquer que ce n’était pas l’ordre d’arrivée qui comptait, mais la gravité estimée. Tout de même, il n’était pas là pour rien : il saignait du nez depuis deux jours ! Il lui a agité sous le nez son mouchoir en papier où s’égayaient cinq ou six taches de sang. « Mais là, ça ne saigne pas ? » lui a fait remarquer l’infirmière. Il est allé se rasseoir, furibard, non sans rappeler qu’il ne fallait pas s’étonner que des gens s’immolent de plus en plus dans les services publics. Par la suite, il essaiera de monter une cabale avec ses deux voisins (le coin est à éviter), ne cessera de lancer des regards noirs en direction des infirmières et des infirmiers, regards plus noirs encore lorsqu’il les surprendra à rire un instant. S’ils ont l’énergie, le temps ou l’envie de rire, c’est que ces gens ont du temps à perdre !

Une autre femme, qui s’ennuyait sans doute fermement sur son brancard a nonchalamment allumé une cigarette. « Nan mais on aura tout vu, a hurlé l’infirmière. Vous êtes complètement folle ? Vous voulez tous nous faire exploser ? » « Bah quoi », a répondu la femme.

J’ai commencé à fatiguer, parce que c’était le spectacle de beaucoup de tristesse, de beaucoup de douleurs. De beaucoup de bêtise aussi. J’ai senti venir une nouvelle poussée de fièvre, accompagnée du mal de crâne. Alors, j’ai refermé le livre que de toute façon je n’avais fait que laborieusement lire pour reposer un peu mes yeux, à défaut de pouvoir le faire de mes oreilles. Le portable est une invention diabolique et je me suis surpris à me demander si les quelques vies qu’il a peut-être, à l’occasion, permis de sauver, valaient vraiment son invention. De plus en plus fatigué, je réclamais une étude pour confirmer mes soupçons : y a-t-il corrélation positive entre la bêtise des utilisateurs et leur temps passé au téléphone ? Les bribes de conversations qui me parvenaient malgré moi (les oreilles n’ont pas de paupières) m’incitaient à le croire. S’y étalaient d’insupportables réflexes de consommateurs auquel tout est dû.

Pourtant, je somnolais. Beaucoup de patients étaient partis beaucoup d’autres arrivés, qui n’attiraient plus qu’à peine mon regard. Il était 19 h 30 : cela faisait environ sept heures que j’étais là. Ce n’est la faute de personne. C’est comme ça. On aimerait qu’il y ait un médecin par personne dans cet hôpital, mais ce n’est pas possible. Alors il faut prendre son mal en patience et attendre le retour des résultats du laboratoire.

Et puis un petit miracle : le médecin m’a appelé. En entrant dans son boxe, un autre, j’ai admiré son courage, sa force et son sourire. « Les résultats sont plutôt encourageants. Les résultats sanguins n’ont rien montré d’inattendu, la radio non plus. J’ai appelé le docteur V. et on a convenu de diminuer le temps d’un nouveau traitement certains de vos antirejets. » Elle m’a expliqué le nouveau protocole, m’a tendu l’ordonnance. « Si la température n’est pas retombée après-demain, vous revenez aussi sec. Et dans deux jours, vous appelez le docteur V. pour la tenir au courant. Je vous libère. Merci pour votre patience. » Ses remerciements étaient si inattendus que j’ai cru à de l’ironie. Mais au cas où, je lui ai souri et lui ai dit que c’était moi qui la remerciais.

Je suis sorti. Au premier comptoir, il y avait maintenant une trentaine de personnes qui attendaient de pouvoir entrer aux urgences avec leur carte vitale à la main. Je me suis demandé comment la jeune femme ne cédait pas à la panique : on pouvait croire à une attaque de zombies. Je suis sorti sur le boulevard de l’Hôpital. Il faisait nuit. J’ai téléphoné à D. pour lui annoncer la bonne nouvelle. J’ai trouvé une pharmacie encore ouverte. J’ai pensé à ce que j’allais manger. J’avais envie de pizza et de chocolat comme d’une récompense. Je ne m’en suis pas privé.

jeudi 14 février 2013

Saint-Valentin

Il y a quelques jours, j'ai rêvé de Juliette. Je peux me tromper, mais je crois que c'est la première fois. D. et moi nous l'attendions dans le hall d'une salle de cinéma de la rue Champollion. C'est une salle qui n'existe pas, mais dont je rêve souvent : sa pente est incroyable, presque vertigineuse.
Comme elle était en retard, je disais à D. qu'il pouvait aller s'installer et que nous l'y rejoindrions. 
Juliette finissait par arriver, essoufflée comme toujours, et je voyais sur son visage, qu'elle préférait que nous nous allions au chaud dans un café pour discuter un peu. Au bout d'un moment, je réalisais : 
- Mais au fait, dis-moi, c'est comment d'être mort ?
Elle faisait une moue étrange qui disait tout à la fois « c'est pas aussi bien qu'on peut l'imaginer », « j'ai pas trop le droit de parler de cela », etc. C'est ce que je comprenais en tout cas dans le rêve. Alors nous discutions d'autres choses : d'écriture, de lecture, de nos amours, et c'était bien comme cela.
Quand je me suis réveillé, j'étais content : j'avais revu ma vieille amie et elle semblait aller bien. C'était comme voir une amie qui aurait travaillé à l'étranger et que j'aurais pu croiser, par exemple, entre deux escales. Rien de douloureux.

D. m'a dit que c'était un bien beau cadeau que m'avaient offert le sommeil et mon cerveau. Oui. Je les remercie.

14 février, journée mondiale des cardiopathies congénitales.