dimanche 23 novembre 2008

Jean-Philippe


Jean-Philippe m’avait accueilli avec bienveillance dans le groupe de ses amis qui m’impressionnaient tant, dont la vie semblait si passionnante.

Il s’intéressait véritablement aux autres, il vous laissait entendre avec sincérité que ce que vous racontiez était important. Il posait des questions, cherchait à comprendre, et il se souvenait de tout.

Jean-Philippe était généreux, extrêmement généreux, et incroyablement travailleur. Cela a sans doute contribué à l’abîmer un peu plus.

Je m'étais considérablement rapproché de lui à l’époque où G. avait quitté Paris mais auparavant, nous avions souvent eu l’occasion de travailler ensemble et je dois d'ailleurs l’essentiel de mes piges à son amitié. Dès qu’il décrochait une collection, il pensait à moi. Quand par la suite nous avons tous été licenciés de France 15 et qu’il a fallu nous battre pour faire reconnaître nos droits, nous nous sommes rapprochés encore, c’est-à-dire que nous nous sommes affranchis de la présence de G.

Et l’on se retrouvait au Cox, au Bear's den ou au Quetzal. Et l’on se retrouvait dans le jardin de son rez-de-chaussée pour des barbecues dès le mois d’avril : on se gelait, mais c’était un vrai parisien à la campagne et il fallait impérativement profiter du jardin. Et les réveillons de Noël passés chez lui près de la cheminée qui tirait mal et qui recouvrait nos vêtements d'une odeur de cendre froide. Il aimait cette famille qu’il avait recomposée et qui était là pour l’écouter lorsqu’il revenait de chez ses parents éreinté, moralement épuisé ; une garde rapprochée sur laquelle il pouvait compter mais qui ne savait jamais exactement jusqu’où elle pouvait aller dans les recommandations, dans les invitations à la prudence. Et toujours dans la crainte d’être abandonné, il tentait parfois de devancer l’éloignement en proférant des horreurs : il s’engueulait constamment avec les gens, se rabibochait. Nous étions quelques-uns à résister obstinément parce que ses peines, ses détresses – pour épuisantes – ne cessaient jamais d’être compréhensibles.

J’ai vu des photos de lui enfant, adolescent et jeune adulte. Il était beau, grand, le visage grave. Et j’ai essayé de retrouver sur ces photos les traces des nombreuses fêlures qu’il avait tôt accumulées – son père d’une glaciale distance qu’il ne combla jamais et dont les maladresses confinaient à la monstruosité (après le décès de Jean-Philippe, et alors qu’il était question de prendre rendez-vous avec sa banquière pour liquider ses comptes, il nous dit quelque chose comme « il faudra penser à leur demander s’il a des points-cadeau »), sa mère, déçue par la vie, passée à côté de tout, et qui noyait dans l’alcool ses désillusions perdues, ces deux-là qui traînaient péniblement leur propre généalogie, ce qui n’excusait pas tout de leurs comportements, non, mais nous permit sans doute de leur conserver, sinon de l’amitié, du moins la patience.

Il y a quelques mois, alors que G. et moi parlions de Jean-Philippe, assis sur la terrasse, fumant une dernière cigarette, et le vent s’était levé qui agitait les feuillages du figuier, je lui dis que tous les excès de Jean-Philippe œuvraient peut-être, finalement, à lui permettre d’atteindre une espèce d’unité. Comme si certains l’atteignaient spontanément dès les premières années de leur vie et s’avançaient confiants, tandis que, pour d’autres, c’était un véritable chemin de croix, soit qu’ils soient trop pleins de leur être, lequel ne songe alors qu’à s’évaser sur les autres et les choses, soit qu’ils n’aient pas atteint l’unité, toujours possiblement envahis par l’extérieur, en tout premier lieu par les parents (qui ne demandent que cela). Parmi ceux-là, ceux qui toute leur vie demeureront dans un en-deçà, trouveront à l’occasion les moyens cahoteux, instables, d’atteindre l’unité. L’alcool, dans le cas de Jean-Philippe, avait cette fonction : en avaler dès le matin de grandes rasades, continuer (même si dans des proportions moindres), après plusieurs infarctus et une pancréatite, à boire et à fumer.

Et puis un soir d’octobre, il y a deux ans, j’ai reçu un coup de fil de C. – à qui j’avais expliqué plus tôt dans la journée être sans nouvelle de Jean-Philippe depuis deux jours, m’obstinant jusqu’à l’aveuglement, jusqu’à la stupidité, à ne pas m’inquiéter. Elle répétait le prénom de Jean-Philippe d’une voix étranglée. J’ai cru qu’elle riait. Ou plutôt, j’ai trouvé en moi suffisamment de désolation pour le croire encore quelques secondes.

« Il est mort. »

Je crois que je suis resté silencieux quelques milliers d’années tandis qu’en mon âme, une kyrielle de petites émotions s’écrasaient sous leur propre poids. J’ai dit : « J’y vais… on se retrouve chez lui. » J’ai été dans le salon, j’ai pris machinalement mon baladeur, des cigarettes. J’ai regardé O. qui travaillait sur son ordinateur. Je lui ai dit : « Jean-Philippe est mort. Je vais chez lui. » Je suis parti.

Rétrospectivement beaucoup de ces moments-là qui ont entouré sa mort me semblent irréels. Dans le métro, j’étais debout, accroché à la barre, sidéré, tentant de comprendre ce que « Jean-Philippe est mort » voulait dire. Il y avait là une femme d’une cinquantaine d’années qui lisait, avec un fort accent espagnol, des passages de la Bible. Des jeunes ricanaient, qui n’osaient toutefois pas – par respect pour le texte – afficher trop fort leur mépris pour la vieille folle. Elle s’est mise à nous haranguer, à convoquer Dieu, Jésus, la Vierge Marie, à nous intimer l’ordre de renoncer à nos vices, à demander pardon pour nos offenses. Un pédé d’une cinquantaine d’années a fini par lui dire « ta gueule ». Elle brandissait sa Bible, criait que Dieu allait tous nous maudire. Arrivé à République, le type s’est levé, harassé, l’a regardée droit dans les yeux et lui a gueulé : « mais moi, je l’encule Dieu ! ». Je suis descendu à mon tour, j’ai marché comme un robot, pensant à toutes ces fois où j’avais emprunté ce chemin qui conduisait chez lui, avec l’idée tenace que d’un seul coup tout bascule, que le moindre changement de métro peut être doté, soudainement et pour toujours, d’une pesanteur à laquelle on n’est jamais préparé.

Je suis arrivé chez lui, je suis entré par le jardin. Un gros flic mal aimable qu’ils appelaient Nounours m’a demandé ce que je faisais là. Jean-Philippe était mort seul et M., ce copain si étrange, si envahissant, dont il prétendait ne pouvoir se débarrasser, l’avait trouvé quelques heures plus tôt. J’ai bafouillé quelque chose comme « je suis un ami à lui ». Le flic bougon s’est écarté pour me laisser passer. M. m’a vu et s’est jeté dans mes bras pour y sangloter. Une jeune femme flic s’est avancée et m’a demandé si je connaissais ses parents, si j’avais leurs coordonnées, à moi qui pouvais marcher ; marcher, vaguement parler, ça, je pouvais le faire – mais qu’on ne me demande rien d’autre. J’ai appelé G. pour le prévenir et j’ai senti alors la façon dont l’écroulement de notre monde se propageait, allait encore s’étendre de proche en proche. G. m’a répondu d’une voix blanche « Ah bon… » puis, après un long silence, il a ajouté : « Dis aux flics que je vais appeler moi-même ses parents. On part demain matin. »

Les flics m’ont posé quelques questions, je ne sais plus lesquelles. Et puis je suis resté là à attendre C. et quelques autres qu’elle avait prévenus.

Nous avons passé trois semaines en dehors du monde, G., J., P., M., les parents de Jean-Philippe, sa sœur désaxée flanquée de son cinglé de copain, et moi. Trois semaines parce que Jean-Philippe était mort seul et que la gabegie bureaucratique a longtemps retenu son corps, trois semaines durant lesquelles il est resté à l’Institut médico-légal où nous l’avons vu derrière une vitre. Trois semaines incroyables au cours desquelles nous avons trouvé le courage de rire, à de rares occasions, trois semaines ponctuées de scènes d’hystérie qui me laissaient tremblant de colère devant l’indécence de ces gens, la violence de cette famille qui rétrospectivement confirmaient nos soupçons : pour une large part, Jean-Philippe était mort de sa famille. Le lendemain de sa mort, alors que nous nous étions tous retrouvés chez lui, comme de pauvres choses, sa mère s’était penchée vers C. pour lui dire : « Jamais je n’aurais imaginé le voir partir en premier. » C. avait répondu quelque chose de très convenu – bien consciente que les convenances sont dans ces moments-là nos colonnes vertébrales – comme « Bien sûr, en tant que parents, on n’imagine jamais survivre à ses enfants », mais la mère avait secoué la tête : « non, non, je voulais dire que je m’attendais à ce que ce soit sa sœur qui meure en premier… »

Le soir, G. et J. dormaient chez moi. Nous étions scandalisés, nous nous repassions sans fin les événements du jour (son père, dont la mesquinerie était légendaire, demandant à l’employé des pompes funèbres s’il était vrai qu’il existât des cercueils en carton, son beau-frère toxico expliquant qu’en tout cas, maintenant que Jean-Philippe était mort, il espérait bien que de là-haut il pourrait leur filer un coup de main ».) On riait comme des déments, on les imitait, on rejouait toutes ces scènes pathétiques et O. nous répétait : « mais comment faites-vous pour supporter ça ? » Moi je pensais à Guibert qui disait que mourir avant ses parents, c’était comme se faire chier dessus par la terre entière.

Il a finalement été incinéré le jour de son anniversaire, ce que nous craignions vaguement depuis le début. Sa sœur avait suggéré de passer Les Demoiselles de Rochefort – Jean-Philippe adorait Demy – mais P. avait expliqué que d’expérience – il avait enterré beaucoup de ses amis d’Act-Up – il savait que les musiques joyeuses étaient plus pénibles encore. On s’est recueilli devant le cercueil en écoutant The Sinking of the Titanic, de Gavin Bryars, superbe morceau qu’il aimait, interrompu en plusieurs occasions par le préposé du Père-Lachaise qui croyait bon de débiter d’intolérables banalités devant une foule nombreuse – on retrouvait tous ceux qu’on avait perdus de vue. G. a eu la force de demander à ses employeurs – qui les mois précédant son décès l’avaient harcelé, menacé – de partir… Et le soir, on a dîné à quelques-uns au Royal Belleville, restaurant que nous avions tous découvert, un jour ou l’autre, grâce à Jean-Philippe. On avait installé une de ses photos ramenées du Père-Lachaise sur un des fauteuils. Ça nous faisait rire de le voir là, tellement calme.

Quelques mois plus tard, G., J., P. et moi, nous nous sommes retrouvés sur l’Île de Batz pour y disperser les cendres de Jean-Philippe. C’est P., à l’époque où il vivait avec Jean-Philippe, qui lui avait fait découvrir cette île au large de Roscoff. G., J. et moi avions eu l’occasion de l’arpenter à notre tour afin d’y organiser une chasse au trésor pour un petit garçon de notre entourage. Jean-Philippe adorait cette île qui exaltait, je crois, son âme de pirate : il nous en avait montré tous les recoins, il avait évoqué ses légendes et ses drames, il se l’était appropriée sans difficulté et aurait pu facilement prétendre y avoir des ancêtres. Nous avons cette fois-ci marché longtemps sur le rivage à la recherche du bel endroit, quête tout à la fois absolument vaine et complètement essentielle...

C’est ce jour-là que j’ai eu envie de faire un petit film sur Jean-Philippe, sur tous les lieux qu’il avait laissé vide, marcher dans le souvenir de ses pas en quelque sorte et comprendre comment le décor du monde résistait à son absence.

Je sais bien que je suis parfaitement impudique et que j’aurais pu me contenter de tous les moments heureux, sans même parler de sa mort, mails il me semble que cette note était là dès l’ouverture de ce blog et que je n’ai fait que la différer.

Jean-Philippe était mon ami et sa mort, davantage que tous les épisodes difficiles de ma vie, maladie incluse, est une rupture violente, la scandaleuse immixtion de la réalité : oui, la vie continue pour nous qui restons. Cela donne le vertige. Cela révolte.

L’élection de Sarkozy l’aurait désespéré. Je me souviens qu’il nous avait accueillis en larmes le soir du premier tour de l’élection de 2002, et c’est en sa compagnie que nous étions partis, G. et moi, dans l’impatience de nos corps en colère, marcher dans les rues et grossir les rangs de tous ceux qui voyaient l’horizon s’obscurcir. L’élection d’Obama l’aurait euphorisé car il était très sensible aux symboles. Je ne compte plus les fois où je me suis dit « qu’aurait pensé Jean-Philippe de tout cela ».

Il ne s’écoule pas une journée sans que je pense à lui, et son souvenir s’impose à moi aux heures fatiguées, dans l’attente d’un métro par exemple, me laisse seul au-delà des mots.

Commentaires 
 
Une très longue et belle note où l'émotion est sans cesse présente, tantôt à sourdre entre les pierres, tantôt à jaillir de façon effrayante et impressionnante.
Jean Philippe était sûrement quelqu'un d'exceptionnel. Aurait-il apprécié ton éloge posthume, avec son caractère tellement 'hors normes'...?
Mais, tu donnes envie de le connaître, et on a aussi l'impression de visualiser ces scènes, tellement émouvantes dans leur précision et leur "impudeur" (si l'on peut utiliser ce terme-là...)
Je m'exprime mal. Mais je reviendrai lire. Il y a davantage à en dire, ici. Et surtout, il y a matière à dialogue, si tu veux bien.
Écrit par : Lancelot | 24 novembre 2008

Il y a les mots que l'on écrit avec les mains, et ceux, comme les tiens ici, que l'on écrit avec le cœur. J'ai relu plusieurs fois ce texte, en saisissant à chaque lecture une bribe d'émotion supplémentaire, mais sans trouver les mots pour commenter. Je voulais juste laisser une petite trace de mon passage.
Je ne crois pas en Dieu et toutes ces foutaises (je sais que tu es branché sur Radio Notre Dame, j'espère ne pas te froisser hein!!!!!), mais je me dis que de l'endroit où est Jean-Philippe, il te regarde avec fierté, et sera encore plus fier de toi le 9 décembre...
Écrit par : Andesmas | 25 novembre 2008

... touchée, émue ... bel hommage
pas su entendre ta douleur à l'époque ... si désolée ...
Écrit par : Juliette | 02 juin 2011

> Juliette : Ce n'est pas grave, et c'est presque normal, parce que ça a vraiment été une douleur que nous avons, G., J et quelques autres, tirée sur nous comme pour nous y cacher. Mais je pense toujours autant à lui. Et il ne me manque pas moins.
Écrit par : christophe | 03 juin 2011

samedi 27 septembre 2008

M.

Le souvenir de M. me revient toujours par inadvertance. Pour avoir évoqué Barenboïm au déjeuner avec ma tante, pour avoir traversé nuitamment, en écoutant Haendel (Xerxès), la place de la Bourse où j'avais été le chercher il y a quelques mois (la dernière fois que je devais le voir), la cicatrice s'est irritée et je suis rentré chez moi avec un sentiment de vide infini - de ces vides qui vous font penser (que ce soit à tort ou à raison n'a guère d'importance) que toutes les choses un peu heureuses, celles du présent ou celles à venir, s'y précipiteront.
Je suis resté deux ans avec M. Deux années difficiles parce que nous ne nous voyions qu'une ou deux fois par semaine, enfermés dans mon minuscule studio de Montrouge. Deux années de frustration et d'incomplétude parce que son sentiment religieux, sa culture, un sentiment de honte qu'il ne parvint jamais à dépasser, compliquaient bien des choses. Nous étions terrés chez moi car si nous avions dû nous montrer en public ensemble, il aurait eu l'impression que la terre entière le condamnait. Il ne faisait aucun doute pour lui qu'une fois rentré en Égypte, il se marierait, aurait des enfants. Et c'est ainsi effectivement que les choses se sont passées. Et je me réjouissais pour lui – avec toute la sincérité dont j'étais capable.
Et j'étais heureux, parfois, parce que je pressentais que dans l'espace congru de notre histoire, traversée de part en part d'interdits comme les boîtes de magiciens le sont d'épées effilées, il m'offrait vraiment tout ce dont il était capable – ce qui ne semblait pas grand-chose à mes amis qui me retrouvaient peinés souvent ou en proie à un doute qui m'invitait au saccage – ce qui était tout de même, je crois, beaucoup pour lui.
J'aimais sa peau, qui nous réconciliait, qui levait mes doutes dès que je le voyais allongé sur mon lit. J'aimais sa masculinité tranquille.
Parfois il me montrait le plafond blanc (les cieux) d'un doigt et me disait : « alors pour toi il n'y a rien ? ». Alors je répondais non et j'enfouissais mon visage dans son aine.
Durant les derniers mois de notre histoire, la religion devint plus menaçante encore. Certains jeux furent bannis. Le matin, il faisait sa prière, demandait pardon pour les offenses, bientôt rares, de la nuit. Par pudeur, je m'absentais ou j'allais me doucher.
Il est reparti au pire moment, entre deux séances de chimio. La veille de son départ, nous avons été nous promener au Parc des Buttes-Chaumont. Il voulait faire des photos de nous. Puis nous sommes allés sur les bords de Seine. J'étais épuisé et triste. D'une tristesse infinie. Il a serré très fort mes doigts dans sa main.


Il y a cinq mois de cela, il est revenu pour quelques temps à Paris, le temps d'un stage de musique. Il m'a demandé de l'aider à trouver un appartement suffisamment grand pour qu'il puisse y faire venir sa femme et son petit garçon. J'ai passé quelques coups de fil à des propriétaires craintifs, j'ai tenté de faire jouer les réseaux d'amis. En vain. Je ne l'ai finalement vu qu'une seule fois, je lui ai présenté O., il m'a montré les photos de sa petite famille.
Une fois, au téléphone, lui expliquant que j'avais eu une angine et que j'étais resté chez moi, il m'a dit que j'aurais dû l'appeler, pour qu'il "vienne me soigner... ou me faire l'amour". Il est parti dans un grand rire.
Il a précipité son départ, sans être parvenu, peut-être, à trouver ici ce qu'il cherchait.
Les liens sincères que je partage avec M. se tissent autour de départs et de retours, autour de malentendus, de mots qui restent dans la gorge, d'émotions qui ne dépassent pas la pellicule de nos deux peaux. Il est parti cette fois, en se disant sans doute que je ne l'avais pas suffisamment aidé, pire, que j'étais peut-être un de ces Européens individualistes et insensibles au sort d'autrui.
Entre nous, il y a toujours eu la barrière de la langue : son français est resté mauvais. Tant que les corps étaient libres, je traçais de mes doigts des signes kabbalistiques que son corps comprenait. Mais jamais je n'ai pu lui dire le vide.

A M., que j'ai aimé sincèrement.


Commentaires
C'est un très beau texte, qui donne une beauté particulière à une histoire qui sans toi n'aurait pas eu cet éclat.
Je t'admire, tu sais. Sincèrement.
Écrit par : Lancelot | 29 septembre 2008
Merci Lancelot. Ton commentaire me touche.
Écrit par : christophe | 29 septembre 2008
 
"A M., que j'ai aimé"... Les phrases les plus simples sont parfois les plus mélodieuses ; ce garçon porte l'initiale de l'amour...
Toujours ces lieux qui rappellent l'absence de l'autre, ces endroits où les moments heureux se transforment en souvenirs douloureux... On dit que le temps fera le reste, mais le temps ne cicatrise jamais complètement tout.
J'espère que tu retrouves le moral, Christophe, et que tu vas vite chasser cette mélancolie...

Ce texte est très beau, vraiment. J'aime cette phrase : "Tant que les corps étaient libres, je traçais de mes doigts des signes kabbalistiques que son corps comprenait. Mais jamais je n'ai pu lui dire le vide." Je ne saurais dire pourquoi. Je vais employer le mot devenu à la mode : c'est poétique. Oui, bien sûr, ça veut tout dire et rien dire "poétique", mais l'émotion, l'image sont belles, tout simplement.

Merci de nous avoir fait partager ce texte et ce moment de ta vie.
Bien à toi.
Écrit par : Andesmas | 30 septembre 2008
moi aussi, j'aime beaucoup ce texte et cette façon que tu as d'évoquer cette relation.
Écrit par : joss | 30 septembre 2008
 
kikou toi!!
eh bien, juste un commentaire pour dire que je me joins aux autres...très beau texte.
Écrit par : Fayçal | 03 octobre 2008
> vous 4 : quel lectorat de rêve ! ;-)
> Andesmas : je ne suis pas vraiment triste. Je crois qu'il s'agit d'une sorte de nostalgie ou de résignation : ainsi filent le temps, les êtres et les choses. Je viens de relire ce texte (et là je m'adresse aussi à Lancelot) : je me rends compte que je n'ai pas assez évoqué la grande gentillesse de M., sa tendresse - bien réelles. Par ailleurs tu as raison, le temps ne cicatrise pas grand'chose.
> Joss : merci mon grand.
> Fayçal : dis donc trésor, comment se fait-il que je n'ai toujours pas reçu mon sac de pâtisseries ? ;-)
Écrit par : christophe | 04 octobre 2008

vendredi 25 juillet 2008

Des vieilles et belles amitiés

(8 juillet 2008)

Juliette est à l'hôpital.

Juliette est à présent ma plus vieille amie, la seule que j'ai gardée de mes 15 ans.

Je l'ai connue par l'intermédiaire de ma cousine : elles étaient dans le même lycée médicalisé. Je me souviens même précisément de ce jour-là, des vêtements (noirs) qu'elle portait, du canapé où elle était assise. Et du regard que l'on a échangé.

Juliette est née avec une double malformation cardiaque, rarissime, avec laquelle elle a dû grandir, se construire, dans une connaissance et une familiarité de la mort qu'elle a appris trop tôt à lire dans le regard d'autrui, des médecins, de ses parents.

Juliette est une grande lectrice, une grande poétesse et une grande amoureuse. Ses textes sont volontiers peuplés de petites filles perdues (plus tard, en lettres modernes où je l'ai retrouvée, elle a travaillé sur Lewis Carroll). Ses haïkus ont la légèreté des enfants graves. Une grande amoureuse parce que nous sommes quelques-uns - des garçons et des filles - à avoir peuplé, à un moment ou à un autre, son romantisme onirique.

Juliette est à l'hôpital parce que son corps se livre parfois à des caprices médicaux que les médecins sont dans l'obligation de contraindre.

Juliette, ma plus vieille et ma plus chère amie.


(25 juillet 2008)

Les choses s'arrangent : elle s'impatiente. D'ici quelques jours, elle va partir à Kerpape, un centre qu'elle connaît bien dans la Bretagne qu'elle aime tant.

mercredi 18 juin 2008

De l'hématologue

Dernière étape franchie avec succès.

J'ai beaucoup de sympathie pour mon hématologue. Il est vrai qu'après tout, je le connais depuis huit ans et, si on se voit moins depuis quelques années déjà, je lui sais gré de ses certitudes. Je le revois comme si c'était hier, assis sur mon lit d'hôpital, flanqué de deux internes terrorisés, avec les résultats de ma biopsie et alors que je perdais encore quatre kilos par semaine (quelle époque !), m'annonçant le diagnostic et ajoutant immédiatement : « on va vous tirer de là ».

Parfois, il avait des petites phrases un peu mélodramatiques qui me faisaient sourire (« vous savez, ça cicatrise aussi l'âme ») mais qui, je crois, creusaient leur voie dans le méandre des connexions neuronales pour finalement atteindre leur but. Heureusement, il était trop âgé pour que je tombe amoureux ; mais je confesse un petit trouble éprouvé pour le jeune radiothérapeute au charme suranné, ainsi que pour un autre hémato qui s'occupait de moi à l'occasion et auquel j'avais fait une cassette (à sa demande) de Brigitte Fontaine. Une nuit, j'avais rêvé que j'étais assis en tailleur dans une immense pièce vide et carrelée et, qu'agenouillé derrière moi, il me lavait les cheveux (quel symbolisme léger !!)

.....

Entre-temps, toutes les infirmières que j'ai connues ont quitté le service. Durant mon traitement, j'étais le plus souvent entre les mains de deux d'entre elles. La première, d'une cinquantaine d'années, Rose, était un peu revêche au premier abord (mais l'on comprenait assez vite, derrière les services rendus un peu froidement - mais rendus tout de même -, qu'il s'agissait sans doute de se protéger : il y avait beaucoup d'adolescents et de jeunes adultes dans le service et certains - c'était statistiquement imparable - ne s'en sortiraient pas). L'autre infirmière, d'une grosse vingtaine d'années, aimait me parler de ses missions humanitaires. Je conserve de ses souvenirs un sentiment de honte qui ne m'a jamais vraiment quitté et qui d'ailleurs, sans doute, pour partie, alimente ma défiance à l'égard des voyages inutiles : né ailleurs que dans les quelques pays d'Occident qui offrent les traitements, je serais mort. Elle avait une très chaleureuse façon de me dire : « Allez jeune homme, donne-moi ton corps ! » au moment de planter l'aiguille. Chacun tentait de redonner de l'humanité, de redonner de l'épaisseur aux corps malades. Elle disait également : « As-tu vu le beau docteur aujourd'hui ? » et je saluais d'un sourire franc cette ironie vis-à-vis du sex-appeal supposé du médecin.

.....

Mon hématologue, après l'examen, a décidé que dorénavant les contrôles n'auraient lieu que tous les dix-huit mois. Il a insisté sur la nécessité de poursuivre tout de même le suivi - ce à quoi je me plie volontiers, qu'il soit sans inquiétude. Et en allant à la caisse, la jeune fille m'a annoncé que ma prise en charge à 100 % était terminée depuis mai. J'avais été très choqué de recevoir, en juin 2001, les papiers de la sécurité sociale m'annonçant - alors que tous les médecins se voulaient rassurants : le traitement durerait cinq ou six mois - que j'étais attributaire d'une prise en charge totale pour sept ans.

La boucle est bouclée.



Commentaires

et après la fin de la prise en charge à 100% que se passe-t-il ? Pour tes examens futurs ? Quel sera le taux de remboursement ? 
Écrit par : lancelot | 20 juin 2008

Bah, je ne sais pas trop : j'attends la facture de la consultation d'hémato. C'est un spécialiste mais c'est en milieu hospitalier donc ce devrait être à peu près raisonnable... Mais promis, si je dois lancer une souscription "Aider Christophe à supporter la fin de son ALD", je pense à toi.
Écrit par : christophe | 22 juin 2008

LOL.... Ce n'est pas à cela que je pensais (quoique ! Dans ce style de cas, il est toujours plus facile de faire des contributions pour des gens que l'on connaît et qu'on aime bien plutôt que de donner pour des anonymes... -encore un autre débat sans fin). Non en fait mon intérêt ici c'est de savoir jusqu'à quel point nous sommes protégés par notre système d'assurance maladie. Tu l'as "testé" plus loin que moi...
Écrit par : lancelot | 23 juin 2008

samedi 14 juin 2008

De la Belgique

J'ai une infinie tendresse pour la Belgique. Il y a une dizaine d'années, j'y allais avec G. dès que l'occasion se présentait. Et avant la Belgique, il y avait Lille, comme la dernière étape avant la frontière, où nous aimions passer la soirée et une nuit - moi tout particulièrement puisqu'à chaque fois (ou presque), j'avais une aventure avec le jeune tenancier de l'hôtel assez miteux où nous descendions.

Bruxelles est une belle ville, cosmopolite - du moins à hauteur d'Europe -, la ville de Tintin et Milou, ce qui n'est pas rien. Mais de toutes les villes belges, Anvers (Antwerpen) avait notre préférence. Pourtant le premier contact avait été glacial : la ville avait résisté. Elle ne nous avait offert, spontanément, qu'un parking saturé de voitures. Plutôt retors. Nous avions décidé de ne rester qu'une heure. Quittant les abords du Schelde, nous nous étions tout de même un peu aventurés dans les petites rues, nous laissant conduire - au fur et à mesure, nos pas ralentissaient - de place en place à une terrasse de café. Ces quelques mètres avaient suffi à nous convaincre. Il faisait très beau, il y avait beaucoup de monde venu des quatre coins du pays, et d'un peu plus loin encore, pour l'inauguration d'une exposition consacrée aux peintres flamands. Après un long moment silencieux, nous avions compris que nous allions rester plusieurs jours, revenir encore et encore : certaines étapes de notre premier long week-end en Belgique ont ainsi été abandonnées, remises à plus tard.
Tout d'abord, Anvers est une ville portuaire, c'est-à-dire qu'elle offre la nuit, dans certains quartiers, les traces du passage d'un Querelle ou d'un Billy Bud. Bien entendu, le spectacle des prostituées dans leurs vitrines, toujours prêtes à taper au carreau est désolant : rien ne semble devoir changer de l'exploitation humaine. Et pourtant, il y a quelque chose, dans la concupiscence un peu inquiétante des marins de tous les pays, dans ces déambulations de hasard, dans ces cafés où les filles vous accostent, déterminées, de puissamment érotique.

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Le paysage sur l'autre rive du Schelde, à laquelle on accède par un long tunnel est extravagant : sur des dizaines de kilomètres de petites routes s'étend le port où tente de survivre l'activité industrielle du vieux continent ; des containers de toutes les couleurs s'entassent comme le jeu de construction d'un géant. Des grues, innombrables, des hangars à perte de vue, des bateaux vieillissants ou leur simple carcasse. Et au milieu de ce nulle part, un village égaré, ravissant. Nous avons traversé cette zone étrange, en voiture, par une matinée ensoleillée, en écoutant les remix de All is full of love. Image gravée à jamais...

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Anvers est également la ville des diamantaires. Dans un quartier, les boutiques proposent des diamants de toutes tailles, bruts ou montés en bijoux. Certains historiens de l'économie estiment que c'est à Anvers qu'est né le capitalisme. Des diamants du monde entier, arrachés à la terre, dans des conditions de travail épouvantables s'y échangent. Les Loubavitchs circulent d'un pas pressé.

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Les restaurants ne sont généralement pas bon marché en Belgique, alors comment ne pas évoquer Frituur no 1, non loin du Schelde, ses frites incroyables, des brochettes roulées dans un paprika parfumé...

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On dénonce souvent la xénophobie de la région d'Anvers, destinée en vrac aux Belges francophones et aux populations qui se sont échouées là, faut-il le rappeler, un peu par hasard. Elle est une réalité politique et statistique. La tentation du renfermement, d'une certaine cupidité moquée par Brel (Les Flamandes). Aimer une ville, en dépit de sa population, en dépit d'une certaine population qui fait bruyamment entendre son identité...

vendredi 13 juin 2008

De la prise de sang

Ce matin, prise de sang. Après avoir perdu dix minutes à pester après mon ordonnance égarée (systématique), je file au labo le ventre vide, déjà très en retard. Je patiente. La santé - je veux dire : le système de santé -, c'est beaucoup attendre.

Six petites fioles à remplir. Je regarde, silencieux, mon sang glisser - tout d'abord assez lentement - le long de la paroi des petits tubes.

- Ça va aller ? Il y a beaucoup de gens qui parlent ou qui détournent les yeux...

Voir mon sang ne m'a jamais rien fait mais j'imagine qu'au début, je regardais surtout par bravade... par curiosité aussi : pouvais-je moi aussi détecter dans son épaisseur, dans sa couleur, des signes inquiétants ?

À un moment, l'infirmière a froncé les sourcils en penchant le tube. Ce n'est pas assez pour me paniquer bien sûr et je me souviens de ce lointain scanner à l'issue duquel le médecin avait posé sa main sur ma cuisse, me lançant un regard étrangement bienveillant, de quoi alimenter alors (puisque je n'avais pas osé le questionner) quelques jours d'une angoisse finalement sans objet.

J'aurai les résultats demain soir, rituel invariable de l'ouverture de l'enveloppe. Je regarderai alors fébrilement, et en priorité, mes taux de globules et ma vitesse de sédimentation.

...

Tout est normal. La deuxième épreuve est passée elle aussi haut la main !


Commentaires

J'espère que tout sera bon... Bon courage pour ouvrir l'enveloppe... Bien à toi.
Écrit par : Andesmas | 14 juin 2008

Oui, oui, Andesmas, tout est bon (en fait, j'ai fait la prise de sang mercredi matin et j'ai eu les résultats vendredi soir). Je ne pouvais pas écrire ce billet sans avoir les résultats (s'ils n'avaient pas été bons, je n'aurais sans doute rien écrit...). J'espère que toi aussi, tu vas bien.
Écrit par : christophe | 14 juin 2008
 
Ah, je suis content de lire que tout s'est bien passé...
un petit coucou en passant!
Écrit par : Fayçal | 16 juin 2008