mardi 3 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie II)

J’avance en crabe, c’est-à-dire que je trouve tout de même un peu de réconfort à croire, à penser, à me persuader, que la jeune fille pâle et timide qui vient d’arriver en seconde sera la femme de ma vie. En quelques jours, j’en fais mon amie de cœur, taisant ces sentiments que je nourris de pureté jusqu’à l’écœurement. J’écris des poèmes, écrasé d’un sentiment de solitude confortable. Caroline. J’avance en crabe parce que je vois à l’occasion des films en cachette – Maurice, My Beautiful Laundrette – qui entrouvrent le rideau, qui décollent le masque (je ne sais quelle formule est la plus juste), angoisse que je dissimule comme je peux derrière l’image d’un jeune homme sombre et solitaire, au visage maigre et romantique. Quand la menace se fait trop pressente, quand je perçois dans le regard d’autrui un soupçon, un doute, je m’invente une histoire amoureuse malheureuse, histoire à laquelle je crois sans difficulté – Caroline elle-même n’est-elle pas inaccessible ? –, à laquelle je crois d’autant plus facilement qu’elle explique, à mes yeux, aux yeux des autres, mon indifférence à quelques jeunes filles sensibles à mes joues pâles, à mon air un peu maladif, à ma gentillesse aussi.
J’embrasse une première jeune fille rencontrée dans un bal villageois. Puis romps bien vite à l’heure où je ne devrais désirer qu’une chose : déboutonner sa chemise. Une puis une autre. J’embrasserai sans réelle conviction les seins d’une troisième qui me dira, alors que je romps pour d’obscures raisons, que je lui fais penser à un ami gay.
J’avance en crabe mais j’avance tout de même. J’ai des amis avec lesquels je m’amuse, mais auxquels je me sens parfois contraint d’expliquer, au moyen d’autres mots, de douleurs inventées, ma nature maussade. J’ai des amis mais mon secret dévore peu à peu l’espace, celui que j’appelle par-devers moi mon reflet est en train de me supplanter. Encore un effort et je serai un Autre absolu.
Je me prends de passion pour la psychanalyse, à la faveur d’un livre trouvé chez une de mes tantes. Ça m’apaise et ça me terrorise tout à la fois. Je trouve la paix dans les ornières, dans ce « hormis la psychose, rien n’est vraiment grave » et je renoue avec l’angoisse à lire l’expression « perversion de l’objet ».

Je continue à embrasser des filles, l’alcool aidant, en regardant du coin de l’œil le frère, le cousin ou l’ami. Un moment de honte absolue et qui me fait rire alors que je me le remémore en cet instant. À l’occasion de vacances à la montagne, le petit ami de ma cousine, celui pour lequel j’échafaudais des plans terribles, est pris en photo par mon beau-frère, alors qu’il est en train de pisser au bord de la route. Évidemment, la photo a disparu de l’album qui circule de mains en main ce dimanche-là. Je m’isole avec les négatifs que je scrute à la lumière blanche du mois de février. « Mais qu’est-ce que t’es en train de faire ? » me demande mon beau-frère qui vient de me surprendre. J’ai 17 ans je crois, et je bredouille une explication – comment peut-il même feindre de me croire ?
christophe2.jpgMais les longues heures que je passe au téléphone avec Caroline, sitôt rentrés du lycée, qui provoquent les hurlements de ma mère, brandissant la facture téléphonique, lissent tout, me réconfortent. Coûte que coûte, je dois m’accrocher à cet amour qui viendra à bout de tout, amour que je confesse à quelques-uns, à quelques-unes, leur faisant promettre le secret, paniqué à l’idée que Caroline ne l’apprenne ; pire : qu’elle veuille se rapprocher…
À l’occasion, je cède à mes pulsions, c’est-à-dire que je m’enferme dans le bureau de mon père et je fais un peu de minitel rose. J’initie alors ce pour quoi je développerai un talent certain ces derniers mois chez mes parents : les scenarii érotiques. Entre deux jouissances honteuses, et qui me laissent noir comme la terre, je découvre les mystères faciles à percer du désir autre. Le désir de l’homme de trente ans, de l’homme de quarante ans, m’apparaît comme une farce. Je le méprise (tout autant que je me méprise) d’accéder si facilement au plaisir. Les mots choisis, l’« alchimie » qui se dégage d’un mélange de timidité et d’audace, les conduisent vers moi l’écume aux lèvres. Cette aisance m’attriste : je déteste leur carne comme la mienne, je déteste ce plaisir-là qu’on m’a jeté au ventre.
Au monde, le masque lisse de l’élève studieux, au caractère parfois difficile, aux colères noires. Au monde intérieur, le chaos et la honte, le désir et son déni quasi-simultané, le plaisir et sa négation, les sentiments blancs et les envies de bestialité, violence qui me laissera mort peut-être.
Je lis avec des précautions que la raison seule ne réclamerait pas, mettant un soin méticuleux à replacer les revues dans leur ordonnancement initial, les articles qui se succèdent de semaine en semaine, toujours plus nombreux à mesure que les têtes célèbres tombent – Freddie Mercury, Rock Hudson, Cyril Collard, Hervé Guibert –, sur le sida. « Ils meurent par où ils ont péché » déclare un jour ma mère d’un ton qui emprunte autant à la sentence qu’à la théâtralité, et à qui je gueule « pauvre conne », ajoutant immédiatement devant son trouble qu’après tout, un de mes cousins, toxicomane, est en train d’en mourir.
Et puis, à l’hiver de mes 17 ans, ma forteresse en papier mâché tremble sur ses bases pour le sourire douloureux d’un garçon de ma classe qui, à la veille de vacances scolaires, dans un café de Fontainebleau où nous buvons bières sur bières, où nous évoquons sans trop y croire le bac qui approche, où nous jouons au baby-foot, où les profs en prennent pour leur grade, part prendre son train en oubliant son écharpe. Aujourd’hui, alors que j’écris, plus de quinze ans après, je sais qu’avec un effort dérisoire je retrouverai l’odeur de cette écharpe qui ne m’a pas quitté un instant durant ces vacances de Noël.


Commentaires

Qui dira les ravages de la psychanalyse sur des esprits pas préparés? Ton paragraphe: "Au monde, le masque..... mort peut-être", j'aurais pu l'écrire mot pour mot pour mon compte, avec, en différence je pense, le poids de la culpabilité de connaître ce désir face à l'emprise de la religion sur moi.
Une dernière chose: tu écris très bien.
Écrit par : calystee | 03 février 2009

Il est difficile de lire ce genre de billet sans chercher à faire de parrallèle avec son propre parcours. Le début de ce billet ressemble à ce que j'ai vécu mais je semble avoir été bien plus vite rattrapé par mes inhibitions, je me se suis bloqué, isolé, comme emmuré. Et la suite ne fut pas du tout la même. Comme si de mon côté j'avais passé 6 ans à hiberner.
Quelle savoureuse anecdote que celle de cette écharpe.
Écrit par : joss | 03 février 2009

> Calystee : je suis bien d'accord avec toi et j'irai même un peu plus loin : je pense que la vulgarisation des concepts psychanalytiques nous jouera des tours. Quant à la culpabilité nourrie de la religion, rétrospectivement, je pense ne pas avoir été complètement épargné. Je crois que la fascination qu'exerçaient sur moi les démons à l'adolescence, ce retournement des valeurs, mon goût pour l'image romantique d'un satan révolté contre son Dieu, n'était pas sans lien avec l'éducation religieuse que j'avais reçue, le discours de l'église sur la question que je n'ignorais pas. Enfin, merci pour ce compliment. Ça me touche.
> Joss : six ans d'hibernation à lire Auto-moto si j'ai bien compris... Je crois qu'on saute dans la première barque qui se présente, celle dont on croit qu'elle nous assura le secours...
Écrit par : christophe | 05 février 2009

D'accord aussi pour dire que ton écriture est excellente.
Écrit par : bregman | 05 février 2009

> Bregman : bah... merci ! et bienvenue !
Écrit par : christophe | 05 février 2009

Alors il était comment, le petit ami de ta cousine, en train de pisser, sur les négatifs...? Tu as pris des risques énormes en t'y prenant de cette façon... Moi je les aurais carrément volés, les négatifs... Commme ça par la suite j'aurais pu les faire développer ('développer', lol) et les mater tout seul bien tranquillos...
Je dis ça, je dis ça... Que de la gueule... A 17 ans je n'en menais pas bien large non plus....
Écrit par : Lancelot | 10 février 2009

> Lancelot : parce que tu imagines que j'aurais eu ce courage ? En écrivant cela, je me souviens de la première revue porno que j'ai achetée, tout tremblant, chez un marchand de journaux à l'autre bout de Fontainebleau. C'était en hiver. Je passais la soirée avec des copains, et cette revue sous plastique dans mon sac...
Écrit par : christophe | 16 février 2009

lundi 2 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie I)

Je retrouve mon premier souvenir lié à l’homosexualité vers cinq six ans. J’ai déjà raconté l’anecdote : je suis assis à plat ventre dans le salon d’une vieille cousine du nord que je n’aime guère (à moins que je ne l’ai prise en grippe qu’après cet épisode) et je regarde avec attention un documentaire sur l’haltérophilie : des hommes en slip soulèvent à grand-peine leurs poids. Ça fait beaucoup rire – moi le premier – quand j’évoque ce souvenir qui me porte, enfant, à la lisière de la caricature. Mais je me souviens parfaitement que cette cousine, à qui ses lunettes faisaient de gros yeux sévères, trop permanentée, dont la respectabilité toute provinciale en faisait un personnage à la Chabrol, dit d’un ton suspicieux : « Mais qu’est-ce qu’il a, ce gamin, à regarder cette émission avec autant d’attention ? » Je prends un air penaud. Première occurrence de la honte. Ça vous vrille le cœur de pensées sans mots, et ça laisse – une plaie serait beaucoup dire, disons une encoche – oui, une encoche, sur votre personnalité naissante, encoche qui finira bien par devenir une déchirure, puis une fosse où se déverseront un temps toutes les petites expériences de l’humiliation que font, pas tous mais souvent, les jeunes homosexuels.
Christophe 1981''.jpgLe second souvenir remonte à mes sept ou huit ans. Je suis dans la cour, assis au pied d’un arbre. J’ai délaissé pour un temps le jeu des garçons et je regarde O., un petit garçon de ma classe que je connais depuis la maternelle, un petit garçon dont le nom a une consonance italienne, un petit brun au visage très pâle, très gentil, avec lequel je joue parfois le week-end parce qu’il est un voisin, je regarde O. et je me dis, j’ai l’impression d’avoir dit tout haut ces mots qui me font rougir, dans la prescience du regard noir qu’on m’opposerait : « qu’il est beau… ». Après, pendant quelque temps, je penserai qu’il aurait mieux valu peut-être que je sois une petite fille. Cela ne sera jamais très élaboré, et je ne me déguiserai pas dans le secret de ma chambre, je ne prétendrai pas qu’il y a eu erreur de Dieu ou d’un autre, mais c’est vrai, j’envierai un peu les petites filles qui peuvent annoncer en pouffant qu’elles sont amoureuses de Bertrand ou d’Olivier, d’Alexis ou de moi. Suffisamment, pour qu’en CM2, je joue un jeu ambigu avec J.-M. qui essaie de m’embrasser à plusieurs reprises dans la cour déserte, en m’expliquant qu’il regrette bien que je ne sois pas une fille, que si je voulais, je pourrais être « sa princesse ». Drôle d’idée. Je me demande ce qu’il est devenu.
Mais ce temps-là de l’enfance est doux, les feuilles tombent joliment à l’automne (nous nous amusons à en faire des « squelettes », ôtant soigneusement la pulpe desséchée) et je ramasse des kilos de marrons ; les hivers me semblent éternellement enneigés. Ce temps-là est doux, et malgré de petites pointes de détresse, mon regard d’enfant se pose sur la rivière qui coule au bout du jardin, l’eau emporte avec bienveillance les petites peines, les chagrins légers, et je rentre apaisé de l’école, je m’abandonne aux jeux, aux amis imaginaires ou réels, et je pose la promesse du temps sur mes doutes : oui, j’éprouve des choses étranges mais je suis un enfant. En un mot, on verra plus tard.
L’entrée au collège est une rupture brutale qui laissera des traces durables. Parce que mes parents ont de l’ambition à revendre, je quitte mes copains et mes copines, restés dans le collège de la petite ville, pour prendre tous les matins un car qui m’emporte dans la grande ville toute proche où je tue les heures en compagnie des gosses de l’élite commerçante locale, agités, incurieux et incultes, satisfaits en somme, qui m’initient à de nouveaux mots que je recherche, effrayé, dans le dictionnaire sitôt rentré chez moi, effrayé comme si les pages allaient conserver les traces de mon regard, de mes doigts, pour me dénoncer. Premières crises de larmes solitaires.
 

Tout cela est très mal. On ne m’a pas parlé d’enfer, mais je comprends peu à peu que je suis de ceux-là dont on se moque à l’occasion des blagues racontées à l’heure avancée de l’apéritif lorsque la famille au grand complet est réunie. Il y a le libraire, dont on dit qu’il fricote avec le fleuriste, en des termes mystérieux qui m’inquiètent autant qu’ils m’intriguent. Oui, c’est bien cela, je suis comme eux. Je me sens rougir et m’étonne qu’on ne me devine pas, que les adultes ne s’interrompent pas pour me regarder avec une soudaine suspicion.
Je découvre fortuitement la masturbation un soir dans mon lit et j’assisterai sans surprise, quelque temps plus tard, à l’écoulement de ce liquide blanchâtre dans mes draps ou dans mon pyjama, que je ne songe même pas à dissimuler et dont, d’ailleurs, on ne me parlera jamais. Je nourris mes mouvements frénétiques d’images non encore obscènes (je n’ai pas encore trouvé dans la maison, à force de recherches incessantes et sans réel but – sinon celui de percer le mystère des pièces –, la collection de cassettes pornographiques). Non, je pense à des visages de garçons, à des baisers, à leurs torses parfois : le gentil petit ami de ma sœur, le joli petit ami de ma cousine, à propos duquel j’échafaude des plans inimaginables visant à le piéger, à le contraindre à… à quoi ? Ce n’est pas bien clair encore… Je pense à un prof de sport à l’occasion.
En cinquième, parce que je suis calme, parce que j’ai de bonnes notes, parce que, c’est vrai, je préfère à la compagnie des garçons celle des filles, qui me le rendent bien (en sixième, on m’a collé dans les pattes la petite B. parce que, disait-on, elle m’aimait bien malgré les kilos que je m’étais choisis, pour aller voir en groupe Le Grand Bleu ; je lui tiendrai la main sans conviction en marchant dans les rues de Fontainebleau, ma main ou la sienne, peut-être les deux, est moite), parce que je fuis les conversations obscènes, les histoires de foot des garçons, deux redoublants feront de moi, toute l’année durant, leur bouc émissaire. Je suis seul avec ma honte, avec le mot « pédé » que je traîne en bandoulière ou, plus exactement, comme une seconde peau collante.
Et puis je découvre Le Complexe du homard. On y explique que l’homosexualité est un épisode fréquent de l’adolescence. Dès lors, je me raccroche désespérément à cette promesse et j’avance dans la vie d’une démarche de crabe : les désirs sont toujours là, qui m’offrent dans l’intimité des pièces – ma chambre, le salon, la salle de bain – des moments délicieux, nourris des films de mon père que j’ai enfin trouvés ; et puis, passé la jouissance, j’enfouis ma tête dans l’oreiller et je pense à cette femme admirable qui va bientôt me sauver, avec laquelle j’ai tacitement fait un pacte, impatient parfois de cette conversion qui tarde, inquiet souvent : Françoise Dolto.


Commentaires

J'aime beaucoup ton billet, nostalgie des souffrances et des bonheurs, des découvertes et de la peur de l'avenir. Je m'y retrouve, parfois oui, parfois non. Chacun a son chemin mais les fossés s'y ressemblent beaucoup, comme les fleurs qui poussent au bord.
Mais que veut dire "G."? Excuse-moi si c'est indiscret.
Écrit par : calystee | 02 février 2009


Comme j'aime ce billet moi aussi. Et comme le fait de croire à ce complexe du homard (dont je découvre le nom en te lisant) m'aurait fait souffrir et perdre du temps inutilement. J'ai tellement voulu croire que j'allais changer. Je crois que je ne parviendrai jamais à accepter les années gâchées.
Écrit par : joss | 02 février 2009


Je n'ai jamais écrit de texte sur l'émergence de mon homosexualité parce que cette homosexualité n'a jamais représenté un heurt dans la construction de mon identité (et j'étais déjà suffisamment solitaire pour m'accommoder des humiliations). Quand je lis des témoignages comme le tien, j'échoue à m'identifier (ce qui ne veux pas dire que ton texte ne soit pas touchant, hein ! ^^)
Écrit par : Kab-Aod | 03 février 2009


> Calystee : c'est une bien gentille formule pour le pissenlit que j'étais... L'explication du "G." dans la troisième et dernière partie de cette réminiscence.
> Joss : je crois qu'on ne pouvait pas faire l'économie de ce par quoi nous sommes passés. Là où c'est désolant, c'est que ce drame personnel que certains se traînent parfois est soluble dans le regard d'un garçon plus audacieux que les autres, suffisamment en tout cas pour nous aider à passer le cap. Quoi qu'il en soit, c'est bien ton histoire de chaussures roses tellement emblématique (pas tant pour le choix de la couleur que pour les réactions des adultes) qui m'a incité à écrire ça. Mais tu t'en doutes certainement. J'ai aimé ton texte. Vraiment. Je l'ai trouvé bouleversant et il a fait remonter une certaine révolte.
> Kab-Aod : je suis fasciné par les homos qui n'ont aucunement souffert de cette étape difficile de la construction. Reste que les causes de ce chemin de traverse qu'empruntent d'autres, qui fait que la question de l'homosexualité passe parfois très rapidement au second plan, ne signalent pas nécessairement le simple et solide bonheur de l'enfance j'imagine.
Écrit par : christophe | 05 février 2009


Le 'bouc émissaire' des deux redoublants de cinquième.....
A chaque fois que je lis ce style d'histoire (un peu comme celle de la 'pochette rouge' de Joss) j'ai un vent de révolte qui se lève en moi. Même en sachant que, par la suite, Dolto, puis une certaine forme de sérénité ont pris la relève chez toi.
Je peux pas accepter. Je peux pas pardonner. Même si c'est inutile et stérile, rétrospectivement. Pour toi, pour moi, Pour tous les autres. Je ne peux pas.
Écrit par : Lancelot | 10 février 2009


> Lancelot : J'en suis exactement au même point que toi...
Écrit par : christophe | 16 février 2009


Je suis revenue avec le poison dans le crâne, mes yeux ne voyaient que la peur.
J'ai suspecté ma maison, j'ai pensé que mon amour m'avait trahie.
Les rêves : une maison pleine de terre, jusqu' à 2 mètres, et de bestioles, une maison-cercueil.
Je suis revenue, et il m'a fallu une semaine pour voir de mes yeux sans la peur.
Sur son torse, de légères gouttes de larmes ont permis de m'apaiser, je comprenais que la trahison venait de chez eux, de leur maison, et non pas de la mienne.
Je suis revenue, et j'ai fait le rêve du colt près de l'entrée de la maison.
L'homme m'a vu et a voulu se saisir du pistolet, je l'ai pris avant lui et j'ai tiré. J'ai tiré sans viser et il est mort.
Je suis revenue du Luxembourg où ils ont joué leur rôle de parents, j'ai parlé de R., je me suis endormie et me suis réveillée dans le vide. La trahison venait d'eux : comment aimer son enfant en faisant abstraction de ce qu'il est en tant que personne ?
Trahie par ceux qui m'ont fait.
J'ai cru que la trahison venait de chez moi (ma maison), j'ai suspecté tout autour de moi, j'ai défait l'amour, je l'ai refusé.
Ils ont détruit ma maison tant la leur est basée sur du pourri.
Je ne remettrait pas un pied dans la tombe de sitôt...
Écrit par : Yohanna | 24 février 2009

dimanche 11 janvier 2009

Des autres

J’ai eu envie de marcher ce soir vers Pigalle, emmitouflé dans un manteau chaud. J’ai retiré mes lunettes. Les lumières rouges, vertes et bleues se diffusaient maladroitement sur ma rétine devenue buvard. Je marchais d’un pas décidé, j'étais de ceux qui savent où ils vont : dans la tiédeur orangée d’un intérieur lorsque tombe le jour et que les premières lampes irisent modestement l’angle des meubles ; ou alors dans la chambre d’un hôtel borgne pour me livrer à quelque trafic. (Dans une petite niche, à hauteur des yeux, aux abords de l’entrée d’un hôtel qui tente maladroitement de rompre avec la concupiscence marchandisée ambiante, une scène de la nativité : la chapelle de Sainte-Rita). Ou alors dans un sex-shop, payer cinq minutes de plaisir dans l’exiguïté d’une cabine noire, une danseuse se trémoussant, effeuillée au rythme d’un morceau de musique électronique déjà daté. Ou alors, je suis un flic en civil, enquêtant sur un réseau de prostitution non encore délocalisé, des jeunes filles de l’Est ou d’Afrique, vendues par leur frère, leur petit ami, ou bien appâtée par une petite annonce promettant un travail honnête, un salaire alléchant pour peu que l’on sache un peu se démener.
Je croise les touristes émoustillés par les devantures rouge et or, les petits couples entre deux-âges venus s’encanailler, chercher des accessoires, des déguisements de soubrette, d’infirmière, pour madame, que sais-je encore, et de jeunes hommes qui se bousculent le désir vissé aux reins.
Je me fais héler à l’occasion, ce que j’entends par-dessus la musique qui passe à mes oreilles, en allemand, en russe, en français (« prix d’ami pour les gens du quartier »). Je souris et je poursuis ma route, je traverse quelques rues.

Et je commence à descendre la rue des martyrs, nettement fréquentable : les familles font la queue à la boulangerie, poussent des landaus, font pisser les chiens. Mais nous sommes encore en lisière : des loulous rôdent, à la recherche, peut-être, d’une proie facile ou d'un refuge dans la cabine où je croyais aller tout à l’heure. Je me suis assis à une terrasse de café, dehors, à l’angle de la rue Choron. Un vieux monsieur est debout, immobile, son béret vissé sur la tête, fumant sa cigarette sans détacher ses yeux de la petite flamme bleue du brasero. De temps à autre, il parle. Je tends l’oreille pour essayer de comprendre ce qu’il dit, en vain, sa voix couverte par des cris de femmes au loin, des rires, et par celle, éraillée d’une vieille femme qui, à la table à côté, explique qu’à 11 ans, elle a lu J’irai cracher sur vos tombes, en se contentant des « passages cochons ». Les rires fusent.



Commentaires

Picalle, Place clichy, Blanche, barbès...j'adore ce coin et ces quartiers. Mais, la plupart de mes amis préfèrent les quartiers plus in (St michel, Luxembour, marais etc.), j'y suis donc le plus souvent en solo...

Écrit par : Fayçal | 12 janvier 2009

Ce sont des quartiers assez chargés, lourds de sens, sexualisés et douteux : dans tes amis qui leur préfèrent d'autres plus chics, y a-t-il beaucoup de filles ? Quand je suis passé près d'un fast-food, là-bas, j'ai pensé à toi...

Écrit par : christophe | 13 janvier 2009

ah! le kfc...?!
Oui ce sont des filles (en écrivant, je me rends compte que de toue façon, je n'ai presque pas d'amis -garçons-^^...tu es le seulllllllllllllllllll!)

Écrit par : Fayçal | 14 janvier 2009

> Fayçal : il y a longtemps que je n'ai pas suscité autant de "l"

Écrit par : christophe | 14 janvier 2009

Des lisières

J’ai toujours habité en lisière. La maison de mes parents était à quelques mètres d’une autre petite ville où reposent l’essentiel de mes souvenirs : c’est bien dans cette autre ville que j’ai été à l’école primaire, que j’allais faire les commissions avec ma grand-mère ou ma grand-tante ; c’est là-bas, plus âgé, que j’allais marcher la nuit à la recherche de mon identité, dans les ruelles, sur le pont ou au bord de l’eau.

Quand j’ai emménagé avec G. dans une collocation chahuteuse à Antony, les maisonnettes qui étaient de l’autre côté du trottoir dépendaient de Fresnes. Des fenêtres de notre appartement, nous voyions la prison.

À Montrouge où je me suis installé après notre séparation, reprenant le studio d’une amie, j’étais sur l’avenue frontière entre Montrouge et Malakoff. J’avais passé une nuit chez elle avant de me décider à prendre l’appartement. Dans l’immeuble en face, un homme torse nu était apparu dans l’embrasure d’une fenêtre, que je n’ai jamais revu : l’immeuble était en fait un hôtel.

Et aujourd’hui encore, je suis à la lisière entre le neuvième arrondissement et le deuxième. C’est le deuxième que je traverse le plus souvent pour rejoindre mes amis ; mais c’est dans le neuvième que je déambule plus volontiers, à la recherche de ces chers cafés où me poser pour lire et écrire.


 
 
 
 
 
 
Commentaires

Moi aussi, je suis un homme de lisière. Quand j'étais enfant, l'autre commune commençait de l'autre côté de la rue. Ici, je travaille sur Lyon, mais à dix mètres du panneau de la commune d'à côté. J'ai habité dix-sept ans à la frontière entre le 3° et le 6° arrondissement, et maintenant, depuis dix-huit ans, j'habite à celle entre le 3° et le 7°. Penses-tu que cela ait un rapport avec notre personnalité ou que ça peut influer sur elle?

Écrit par : calystee | 11 janvier 2009 

Et en écrivant, il y a régulièrement une autre lisière dont tu te rapproches : le bord poétique du langage!

Écrit par : Andesmas | 12 janvier 2009 

ce n'était pas trop glauque à Fresnes? Je me souviens d'un ami qui voyait de son appart' le cimetière. Mouvement de recul, la première fois que je me suis mis à la fenêtre...

Écrit par : fayçal | 12 janvier 2009

> Fayçal : non, ce n'était pas glauque, d'une part parce qu'on ne donnait tout de même pas sur le mur de la prison, d'autre part parce que c'était la fiesta 4 jours sur 5 ! Quand je vais en vacances chez G et J, ma fenêtre de chambre donne sur le cimetière. Ce n'est pas du tout un problème, et j'aime les cloches qui sonnent heures et demi-heures (oui, j'ai le sommeil lourd).
> Andesmas : bah dis donc !
> Calystee : je ne sais pas mais je me suis souvent posé la question de la possible influence (mais dans quel sens ?)

Écrit par : christophe | 13 janvier 2009  
 
C'est l'homme torse nu qui t'avait finalement décidé à prendre l'appart ? Cruelle désillusion à l'arrivée, en découvrant qu'il ne s'agissait que d'un hôtel, alors....
De la lisière entre l'espoir et la déception, entre ce qu'on espère et ce qu'on obtient, entre les immeubles et les auberges....

Écrit par : Lancelot | 18 janvier 2009

> Lancelot : J'ai souvent dit qu'il avait été déterminant. Mais je conserve de bons souvenirs de ces voisins éphémères, parfois impudiques. Ma mère m'avait même offert une paire de jumelles au cas où il me prendrait l'envie de me livrer au voyeurisme...

Écrit par : christophe | 23 janvier 2009

samedi 10 janvier 2009

De la récurrence



Je claque la porte, pose mes clés sur le petit meuble en bois de l’entrée. Tout est silencieux.

Depuis mon départ, quelque chose de lourd, le poids d’une tension, d’un mystère bientôt levé, a envahi l’appartement.

Parfois, je retrouve les disques ou les partitions d’une vieille femme, dans un meuble assez laid de la chambre tout simplement oubliée depuis sa mort. Il y a là un lit et des objets qui ont pris la poussière. « Comment ai-je pu l’ignorer si longtemps ? »

___


Je claque la porte, pose mes clés sur le petit meuble en bois de l’entrée. Tout est silencieux.

Depuis mon départ, quelque chose de lourd, le poids d’une tension, d’un mystère bientôt levé, a envahi l’appartement.

Parfois, je découvre une seconde cuisine. « Mon Dieu, comment ai-je pu ne pas la voir toutes ces années… » L’évier est sale, et dans la pénombre mes pas vont à la rencontre de caisses, de vieux ustensiles posés à même le sol. Mes pieds cognent dans les objets qui rendent un son mat de bois, ou métallique, le fer rouillé raclant le carrelage. Je m’accroche, un peu inquiet, pour ne pas tomber. Il y a le plaisir, bien sûr, de penser à ce que je vais pouvoir faire de cette pièce, mais toujours vite balayé : quelque chose de poisseux s’en dégage et en ma mémoire abîmée le souvenir diffus d’une grande peur. « Pourquoi ai-je oublié jusqu’à l’existence de cette pièce ? »

___

Je claque la porte, pose mes clés sur le petit meuble en bois de l’entrée. Tout est silencieux.

Depuis mon départ, quelque chose de lourd, le poids d’une tension, d’un mystère bientôt levé, a envahi l’appartement.

Mes yeux se posent sur une vieille porte en bois, curieusement ancienne pour cet appartement. Et surtout, pourquoi ne l’ai-je jamais remarquée auparavant ?

Je prends une profonde inspiration, j’hésite un instant, puis la pousse. Elle s’ouvre sur un long couloir creusé à même la roche et qui avance en serpentant. Il est sombre, mais des murs irradie une pâle lumière verte. Au loin, étouffé, je devine le bruit de l’eau qui s'écoule en torrent. Les parois de pierre sont humides, un liquide visqueux suinte. Je marche pendant quelques minutes. Une lueur verte grandit à mesure que j'avance. Le couloir débouche sur une espèce de jardin intérieur. Face à moi, un très haut mur couvert de mousse, duquel tombent en bouillonnant des litres et des litres d’eau qui noient peu à peu l'herbe. Je m’approche d’un long préau qui délimite, à gauche, ce jardin abandonné. Mes pieds s’enfoncent dans la boue. Sous ce préau bordé de vieilles tables, d’établis, sont disséminés de vieux ustensiles de cuisine : hachoirs, presse-purée… Une vieille machine à laver également, ainsi que beaucoup d’objets dont je ne comprends pas l’usage. Toutes ces choses abandonnées, pullulantes, qui exsudent un infini sentiment de détresse, laissent toutefois l’espace dégagé d’un petit passage que j’emprunte, et qui ne mène nulle part, je le sais, qui meurt à l’autre extrémité du préau. Il y a au bout une dernière table que je distingue à peine et sur laquelle sont posés les objets qui font le sens même de ce rêve. Je me mets à trembler de tous mes membres, animé par l’envie d’aller au bout de ce chemin et la peur panique de ce que je vais y découvrir.

Je me réveille. 

Commentaires d'origine

Très belle alliance du texte et de la musique.
Écrit par : calystee | 10 janvier 2009
 
Je me suis laissé emporter entre la musique et les mots. J'ai beaucoup aimé.
Écrit par : Marc | 10 janvier 2009
 
Est-ce que c'est un rêve récurrent ou bien un que tu as fait récemment ?
Écrit par : Lancelot | 11 janvier 2009
 
J'avais oublié le titre, excuse-moi. Ça revient régulièrement, donc. Le truc des ustensiles ménagers abandonnés, c'est vrai que ça a un côté troublant, dérangeant, angoissant même. T'es jamais allé jusqu'au bout pour savoir ce qu'il y a sur la dernière table ?
Écrit par : Lancelot | 11 janvier 2009
> Calystee et Marc : Merci. Pour la musique, il s'agit de la BO d'un film, Deux sœurs.
> Lancelot : Oui, c'est récurrent. Les trois formes de ce même rêve alternent. Et non, je n'ai jamais été voir ce qu'il y a sur la table.
Écrit par : christophe | 11 janvier 2009
J'ai lu une première fois sans la musique...et une seconde fois avec la musique. Avec la musique, pur délice...de plus, la durée est presque calquée sur la durée de lecture du texte (enfin avec mon rythme de lecture).
Écrit par : Fayçal | 12 janvier 2009
 
Comment sais-tu que les objets sur la dernière table font le sens même de ce rêve ?
Tu travailles sur les objets ?
Écrit par : Yohanna Uzan | 13 janvier 2009
 
c'est good baby
Écrit par : Yohanna Uzan | 13 janvier 2009
> Fayçal : oui, j'ai utilisé ta vitesse de lecture comme référence.
> Yo : Oui, on dirait bien que je bosse sur les objets ;-)
Écrit par : christophe | 13 janvier 2009
y- aura-t-il une suite, qu'on sache quel objet fait sens ?
Écrit par : Yohanna Uzan | 16 janvier 2009

Un appartement bien inquiétant, mais auquel l'atmosphère onirique restituée par ta plume confère un je-ne-sais-quoi de fascinant, d'attirant...
Écrit par : Jay | 01 janvier 2011
> Jay : Cela fait très longtemps que je n'ai pas fait un rêve de ce genre... En tout cas, rien à voir malheureusement avec la maison que tu décris et qui semble largement consacrée au plaisir...
Écrit par : christophe | 09 janvier 2011 

dimanche 23 novembre 2008

Jean-Philippe


Jean-Philippe m’avait accueilli avec bienveillance dans le groupe de ses amis qui m’impressionnaient tant, dont la vie semblait si passionnante.

Il s’intéressait véritablement aux autres, il vous laissait entendre avec sincérité que ce que vous racontiez était important. Il posait des questions, cherchait à comprendre, et il se souvenait de tout.

Jean-Philippe était généreux, extrêmement généreux, et incroyablement travailleur. Cela a sans doute contribué à l’abîmer un peu plus.

Je m'étais considérablement rapproché de lui à l’époque où G. avait quitté Paris mais auparavant, nous avions souvent eu l’occasion de travailler ensemble et je dois d'ailleurs l’essentiel de mes piges à son amitié. Dès qu’il décrochait une collection, il pensait à moi. Quand par la suite nous avons tous été licenciés de France 15 et qu’il a fallu nous battre pour faire reconnaître nos droits, nous nous sommes rapprochés encore, c’est-à-dire que nous nous sommes affranchis de la présence de G.

Et l’on se retrouvait au Cox, au Bear's den ou au Quetzal. Et l’on se retrouvait dans le jardin de son rez-de-chaussée pour des barbecues dès le mois d’avril : on se gelait, mais c’était un vrai parisien à la campagne et il fallait impérativement profiter du jardin. Et les réveillons de Noël passés chez lui près de la cheminée qui tirait mal et qui recouvrait nos vêtements d'une odeur de cendre froide. Il aimait cette famille qu’il avait recomposée et qui était là pour l’écouter lorsqu’il revenait de chez ses parents éreinté, moralement épuisé ; une garde rapprochée sur laquelle il pouvait compter mais qui ne savait jamais exactement jusqu’où elle pouvait aller dans les recommandations, dans les invitations à la prudence. Et toujours dans la crainte d’être abandonné, il tentait parfois de devancer l’éloignement en proférant des horreurs : il s’engueulait constamment avec les gens, se rabibochait. Nous étions quelques-uns à résister obstinément parce que ses peines, ses détresses – pour épuisantes – ne cessaient jamais d’être compréhensibles.

J’ai vu des photos de lui enfant, adolescent et jeune adulte. Il était beau, grand, le visage grave. Et j’ai essayé de retrouver sur ces photos les traces des nombreuses fêlures qu’il avait tôt accumulées – son père d’une glaciale distance qu’il ne combla jamais et dont les maladresses confinaient à la monstruosité (après le décès de Jean-Philippe, et alors qu’il était question de prendre rendez-vous avec sa banquière pour liquider ses comptes, il nous dit quelque chose comme « il faudra penser à leur demander s’il a des points-cadeau »), sa mère, déçue par la vie, passée à côté de tout, et qui noyait dans l’alcool ses désillusions perdues, ces deux-là qui traînaient péniblement leur propre généalogie, ce qui n’excusait pas tout de leurs comportements, non, mais nous permit sans doute de leur conserver, sinon de l’amitié, du moins la patience.

Il y a quelques mois, alors que G. et moi parlions de Jean-Philippe, assis sur la terrasse, fumant une dernière cigarette, et le vent s’était levé qui agitait les feuillages du figuier, je lui dis que tous les excès de Jean-Philippe œuvraient peut-être, finalement, à lui permettre d’atteindre une espèce d’unité. Comme si certains l’atteignaient spontanément dès les premières années de leur vie et s’avançaient confiants, tandis que, pour d’autres, c’était un véritable chemin de croix, soit qu’ils soient trop pleins de leur être, lequel ne songe alors qu’à s’évaser sur les autres et les choses, soit qu’ils n’aient pas atteint l’unité, toujours possiblement envahis par l’extérieur, en tout premier lieu par les parents (qui ne demandent que cela). Parmi ceux-là, ceux qui toute leur vie demeureront dans un en-deçà, trouveront à l’occasion les moyens cahoteux, instables, d’atteindre l’unité. L’alcool, dans le cas de Jean-Philippe, avait cette fonction : en avaler dès le matin de grandes rasades, continuer (même si dans des proportions moindres), après plusieurs infarctus et une pancréatite, à boire et à fumer.

Et puis un soir d’octobre, il y a deux ans, j’ai reçu un coup de fil de C. – à qui j’avais expliqué plus tôt dans la journée être sans nouvelle de Jean-Philippe depuis deux jours, m’obstinant jusqu’à l’aveuglement, jusqu’à la stupidité, à ne pas m’inquiéter. Elle répétait le prénom de Jean-Philippe d’une voix étranglée. J’ai cru qu’elle riait. Ou plutôt, j’ai trouvé en moi suffisamment de désolation pour le croire encore quelques secondes.

« Il est mort. »

Je crois que je suis resté silencieux quelques milliers d’années tandis qu’en mon âme, une kyrielle de petites émotions s’écrasaient sous leur propre poids. J’ai dit : « J’y vais… on se retrouve chez lui. » J’ai été dans le salon, j’ai pris machinalement mon baladeur, des cigarettes. J’ai regardé O. qui travaillait sur son ordinateur. Je lui ai dit : « Jean-Philippe est mort. Je vais chez lui. » Je suis parti.

Rétrospectivement beaucoup de ces moments-là qui ont entouré sa mort me semblent irréels. Dans le métro, j’étais debout, accroché à la barre, sidéré, tentant de comprendre ce que « Jean-Philippe est mort » voulait dire. Il y avait là une femme d’une cinquantaine d’années qui lisait, avec un fort accent espagnol, des passages de la Bible. Des jeunes ricanaient, qui n’osaient toutefois pas – par respect pour le texte – afficher trop fort leur mépris pour la vieille folle. Elle s’est mise à nous haranguer, à convoquer Dieu, Jésus, la Vierge Marie, à nous intimer l’ordre de renoncer à nos vices, à demander pardon pour nos offenses. Un pédé d’une cinquantaine d’années a fini par lui dire « ta gueule ». Elle brandissait sa Bible, criait que Dieu allait tous nous maudire. Arrivé à République, le type s’est levé, harassé, l’a regardée droit dans les yeux et lui a gueulé : « mais moi, je l’encule Dieu ! ». Je suis descendu à mon tour, j’ai marché comme un robot, pensant à toutes ces fois où j’avais emprunté ce chemin qui conduisait chez lui, avec l’idée tenace que d’un seul coup tout bascule, que le moindre changement de métro peut être doté, soudainement et pour toujours, d’une pesanteur à laquelle on n’est jamais préparé.

Je suis arrivé chez lui, je suis entré par le jardin. Un gros flic mal aimable qu’ils appelaient Nounours m’a demandé ce que je faisais là. Jean-Philippe était mort seul et M., ce copain si étrange, si envahissant, dont il prétendait ne pouvoir se débarrasser, l’avait trouvé quelques heures plus tôt. J’ai bafouillé quelque chose comme « je suis un ami à lui ». Le flic bougon s’est écarté pour me laisser passer. M. m’a vu et s’est jeté dans mes bras pour y sangloter. Une jeune femme flic s’est avancée et m’a demandé si je connaissais ses parents, si j’avais leurs coordonnées, à moi qui pouvais marcher ; marcher, vaguement parler, ça, je pouvais le faire – mais qu’on ne me demande rien d’autre. J’ai appelé G. pour le prévenir et j’ai senti alors la façon dont l’écroulement de notre monde se propageait, allait encore s’étendre de proche en proche. G. m’a répondu d’une voix blanche « Ah bon… » puis, après un long silence, il a ajouté : « Dis aux flics que je vais appeler moi-même ses parents. On part demain matin. »

Les flics m’ont posé quelques questions, je ne sais plus lesquelles. Et puis je suis resté là à attendre C. et quelques autres qu’elle avait prévenus.

Nous avons passé trois semaines en dehors du monde, G., J., P., M., les parents de Jean-Philippe, sa sœur désaxée flanquée de son cinglé de copain, et moi. Trois semaines parce que Jean-Philippe était mort seul et que la gabegie bureaucratique a longtemps retenu son corps, trois semaines durant lesquelles il est resté à l’Institut médico-légal où nous l’avons vu derrière une vitre. Trois semaines incroyables au cours desquelles nous avons trouvé le courage de rire, à de rares occasions, trois semaines ponctuées de scènes d’hystérie qui me laissaient tremblant de colère devant l’indécence de ces gens, la violence de cette famille qui rétrospectivement confirmaient nos soupçons : pour une large part, Jean-Philippe était mort de sa famille. Le lendemain de sa mort, alors que nous nous étions tous retrouvés chez lui, comme de pauvres choses, sa mère s’était penchée vers C. pour lui dire : « Jamais je n’aurais imaginé le voir partir en premier. » C. avait répondu quelque chose de très convenu – bien consciente que les convenances sont dans ces moments-là nos colonnes vertébrales – comme « Bien sûr, en tant que parents, on n’imagine jamais survivre à ses enfants », mais la mère avait secoué la tête : « non, non, je voulais dire que je m’attendais à ce que ce soit sa sœur qui meure en premier… »

Le soir, G. et J. dormaient chez moi. Nous étions scandalisés, nous nous repassions sans fin les événements du jour (son père, dont la mesquinerie était légendaire, demandant à l’employé des pompes funèbres s’il était vrai qu’il existât des cercueils en carton, son beau-frère toxico expliquant qu’en tout cas, maintenant que Jean-Philippe était mort, il espérait bien que de là-haut il pourrait leur filer un coup de main ».) On riait comme des déments, on les imitait, on rejouait toutes ces scènes pathétiques et O. nous répétait : « mais comment faites-vous pour supporter ça ? » Moi je pensais à Guibert qui disait que mourir avant ses parents, c’était comme se faire chier dessus par la terre entière.

Il a finalement été incinéré le jour de son anniversaire, ce que nous craignions vaguement depuis le début. Sa sœur avait suggéré de passer Les Demoiselles de Rochefort – Jean-Philippe adorait Demy – mais P. avait expliqué que d’expérience – il avait enterré beaucoup de ses amis d’Act-Up – il savait que les musiques joyeuses étaient plus pénibles encore. On s’est recueilli devant le cercueil en écoutant The Sinking of the Titanic, de Gavin Bryars, superbe morceau qu’il aimait, interrompu en plusieurs occasions par le préposé du Père-Lachaise qui croyait bon de débiter d’intolérables banalités devant une foule nombreuse – on retrouvait tous ceux qu’on avait perdus de vue. G. a eu la force de demander à ses employeurs – qui les mois précédant son décès l’avaient harcelé, menacé – de partir… Et le soir, on a dîné à quelques-uns au Royal Belleville, restaurant que nous avions tous découvert, un jour ou l’autre, grâce à Jean-Philippe. On avait installé une de ses photos ramenées du Père-Lachaise sur un des fauteuils. Ça nous faisait rire de le voir là, tellement calme.

Quelques mois plus tard, G., J., P. et moi, nous nous sommes retrouvés sur l’Île de Batz pour y disperser les cendres de Jean-Philippe. C’est P., à l’époque où il vivait avec Jean-Philippe, qui lui avait fait découvrir cette île au large de Roscoff. G., J. et moi avions eu l’occasion de l’arpenter à notre tour afin d’y organiser une chasse au trésor pour un petit garçon de notre entourage. Jean-Philippe adorait cette île qui exaltait, je crois, son âme de pirate : il nous en avait montré tous les recoins, il avait évoqué ses légendes et ses drames, il se l’était appropriée sans difficulté et aurait pu facilement prétendre y avoir des ancêtres. Nous avons cette fois-ci marché longtemps sur le rivage à la recherche du bel endroit, quête tout à la fois absolument vaine et complètement essentielle...

C’est ce jour-là que j’ai eu envie de faire un petit film sur Jean-Philippe, sur tous les lieux qu’il avait laissé vide, marcher dans le souvenir de ses pas en quelque sorte et comprendre comment le décor du monde résistait à son absence.

Je sais bien que je suis parfaitement impudique et que j’aurais pu me contenter de tous les moments heureux, sans même parler de sa mort, mails il me semble que cette note était là dès l’ouverture de ce blog et que je n’ai fait que la différer.

Jean-Philippe était mon ami et sa mort, davantage que tous les épisodes difficiles de ma vie, maladie incluse, est une rupture violente, la scandaleuse immixtion de la réalité : oui, la vie continue pour nous qui restons. Cela donne le vertige. Cela révolte.

L’élection de Sarkozy l’aurait désespéré. Je me souviens qu’il nous avait accueillis en larmes le soir du premier tour de l’élection de 2002, et c’est en sa compagnie que nous étions partis, G. et moi, dans l’impatience de nos corps en colère, marcher dans les rues et grossir les rangs de tous ceux qui voyaient l’horizon s’obscurcir. L’élection d’Obama l’aurait euphorisé car il était très sensible aux symboles. Je ne compte plus les fois où je me suis dit « qu’aurait pensé Jean-Philippe de tout cela ».

Il ne s’écoule pas une journée sans que je pense à lui, et son souvenir s’impose à moi aux heures fatiguées, dans l’attente d’un métro par exemple, me laisse seul au-delà des mots.

Commentaires 
 
Une très longue et belle note où l'émotion est sans cesse présente, tantôt à sourdre entre les pierres, tantôt à jaillir de façon effrayante et impressionnante.
Jean Philippe était sûrement quelqu'un d'exceptionnel. Aurait-il apprécié ton éloge posthume, avec son caractère tellement 'hors normes'...?
Mais, tu donnes envie de le connaître, et on a aussi l'impression de visualiser ces scènes, tellement émouvantes dans leur précision et leur "impudeur" (si l'on peut utiliser ce terme-là...)
Je m'exprime mal. Mais je reviendrai lire. Il y a davantage à en dire, ici. Et surtout, il y a matière à dialogue, si tu veux bien.
Écrit par : Lancelot | 24 novembre 2008

Il y a les mots que l'on écrit avec les mains, et ceux, comme les tiens ici, que l'on écrit avec le cœur. J'ai relu plusieurs fois ce texte, en saisissant à chaque lecture une bribe d'émotion supplémentaire, mais sans trouver les mots pour commenter. Je voulais juste laisser une petite trace de mon passage.
Je ne crois pas en Dieu et toutes ces foutaises (je sais que tu es branché sur Radio Notre Dame, j'espère ne pas te froisser hein!!!!!), mais je me dis que de l'endroit où est Jean-Philippe, il te regarde avec fierté, et sera encore plus fier de toi le 9 décembre...
Écrit par : Andesmas | 25 novembre 2008

... touchée, émue ... bel hommage
pas su entendre ta douleur à l'époque ... si désolée ...
Écrit par : Juliette | 02 juin 2011

> Juliette : Ce n'est pas grave, et c'est presque normal, parce que ça a vraiment été une douleur que nous avons, G., J et quelques autres, tirée sur nous comme pour nous y cacher. Mais je pense toujours autant à lui. Et il ne me manque pas moins.
Écrit par : christophe | 03 juin 2011