mercredi 1 juillet 2009

D'un couple de fous

J'ai revu ce matin cet amusant couple de fous que j'avais un peu perdus de vue, et dont le burlesque m'a souvent porté aux limites du fou rire. Elle, a une grosse trentaine d'années, les cheveux châtains coupés assez courts, et se cale invariablement contre la vitre. Mutique, parfaitement immobile, le regard en dedans. Lui, est un peu plus âgé, nettement dégarni, un peu grassouillet. Surtout, il est particulièrement volubile, parle sans interruption à sa jeune compagne d'une voix flûtée et sonore. Je crois n'avoir jamais vraiment compris ce qu'il lui raconte, à elle qui n'écoute pas, ou un peu. Ce matin, tout en parlant, il avait posé sa main bien à plat sur le sommet de la tête de la jeune fille. J'imagine que ce poids devait finir par être pénible, mais elle ne bronchait pas. Elle est patiente, je crois, ou ailleurs.

C'est toujours très amusant de voir la tête des passagers qui les découvrent pour la première fois. Beaucoup ont le sourire aux lèvres, cherchent une complicité dans un regard, manquent de rire - car, et je le dis vraiment sans méchanceté, ces deux-là sont vraiment très drôles - ; d'autres, bien plus rares, sont pris d'une gêne incoercible et cherchent littéralement à s'enfuir, dès qu'ils le peuvent, plongeant, en attendant, les mains dans un sac soudain profond ou le nez dans le journal.

La première fois que je les ai rencontrés, il y a peut-être deux ans, c'est sa voix à lui qui avait attiré mon attention. Puis j'avais vu le visage hilare de l'homme qui leur faisait face : tout en lui parlant, le bavard malaxait avec beaucoup d'énergie le sein gauche de la jeune femme imperturbable.

Scène de répétition générale à la clinique de La Borde,
avant la représentation annuelle de la pièce de théâtre

(Nicolas Philibert, La moindre des choses, 1996)

mercredi 24 juin 2009

Des cabanes où vivent les hommes

À la station Grands Boulevards, sur la ligne 9, un petit monsieur est en train de nidifier. Il a amassé de nombreux sacs plastiques et des piles de journaux. Le plus souvent, il est assis, un peu éteint, entre ses biens, le regard vide et le dos voûté. En de plus rares occasions, je l'ai découvert calmement volubile : debout, faisant quelques pas hasardeux - mais il ne boit pas -, il tient un discours plein de conviction (ses mains s'agitent un peu dans l'air), et semble réciter à voix basse un vieux poème du temps qu'il était enfant, droit sur l'estrade, face à un public tout prêt à rire (« Mignonne, allons voir si la rose qui ce matin avait desclose sa robe de pourpre au soleil a point perdu ceste vesprée... »). À présent, le public du métro, harassé et oublieux du monde environnant (dont je suis le plus souvent), ne lui jette aucun regard (qu'il ne croiserait d'ailleurs sans doute pas). En le voyant construire jour après jour son nid ou sa cabane, je me dis que le directeur de la station éprouve peut-être le même attendrissement résigné que moi.

Il est tout de même terrible de se dire que, dans le monde, chaque terre a son propriétaire (un particulier, une société, une nation) et qu'il n'est nul sol (ou presque) où poser ses cartons et ses sacs sans qu'un propriétaire ne hurle à la spoliation.

Lorsque j'étais enfant, il y avait un quartier de la petite ville, sur les hauteurs du canal, où vivaient des mariniers tardivement sédentarisés, dans de rares maisons et, pour beaucoup, dans des caravanes flanquées d'extensions en bois, des cabanes couvertes de tôles ondulées. Ils inspiraient généralement de la méfiance ou même de la crainte, et les gens de la ville en parlaient sur un air entendu (« je pourrais vous en raconter ! »). Moi, enfant, je m'imaginais que le Jo l'Indien de Tom Sawyer aurait pu y avoir ses quartiers. Quand un des types annonçait « Je vis au Larris », la messe était dite et l'effet était à peu près le même que celui produit, aujourd'hui, par un jeune type en survêtement qui annoncerait vivre à la Cité des 4000...



Mon arrière-arrière grand-père (au centre), marinier,
sur une péniche où il était journalier


Il y a quelque temps, j'ai eu l'occasion de repasser devant ce faubourg dit malfamé. Les cabanes, les tôles, les caravanes ont disparu. Des maisons - pas toutes achevées - ont été construites. Ainsi naissent les quartiers des faubourgs, au cours d'une lente appropriation des lieux. Normalisation rassurante. Peut-être les hommes et les femmes qui sont contraints d'habiter, pour l'heure, dans des huttes, des cabanes ou des tentes, au fond des bois d'Île-de-France, qui travaillent pour un salaire dérisoire, ou qui touchent une retraite misérable, connaîtront-ils le même sort.

dimanche 14 juin 2009

Des rues tièdes

Paris dans l'incandescence des néons. Les voitures qui roulent vers les fêtes. D'autres costumes. La fatigue, l'ennui, la tristesse partout derrière les rires follets et les sourires de feu. Une femme s'amuse ; on dirait qu'elle pleure. La fatigue tombe sur moi comme un voile. Et l'ennui. Et la solitude parmi les autres. Un vieux monsieur en costume passe, ses talons raclent le sol. Sa femme s'agace, range seule, en faisant beaucoup de bruit, la vaisselle. Il a dit qu'il sortait faire un tour. Elle aussi aimerait bien, mais il y a toute cette vaisselle à ranger dans les cris de la télévision.

Ruban dans les cheveux, souffle tiède sur le visage, le vieux monsieur s'est retourné sur la jeune fille à vélo. Il a fini de passer et a tourné à l'angle de la rue.

Les vies anonymes passent sans devoir s'arrêter. Dans le sillon de leurs marches, l'innocence et la joie. Assis près de moi le fantôme de l'envie : les hommes sont très sincèrement beaux. L'ombrage du regard noir, le ventre saillant sous le polo, la démarche vaine.

Méfiance dans les parfums de jasmin. La solitude et la fatigue. Je rentre.

dimanche 7 juin 2009

De la jeune fille à la gare

J'étais à la gare de Moret et j'attendais mon train, assis sur un banc, des contes de Maupassant entre les mains. Une jeune femme aux longs cheveux noirs et au teint un peu olivâtre a fini de monter lourdement les marches du souterrain et elle a posé près de moi une poussette un peu crasseuse dans laquelle était calé, par un sachet de mie de pain entamé, un poupon en plastique à peu près nu. Elle a redescendu les marches. Elle portait une sorte de tenue verte en velours, ses jambes fines et un peu arquées, couvertes par des bas en laine roses imprimés (il s'agissait de l'héroïne d'une série pour enfants) et des souliers à boucle dont la blancheur m'a frappé. Elle est reparue avec une seconde poussette : y avaient été jetés un peu en vrac un sachet de mouchoirs en papier, une demi-pizza sous cellophane et deux ou trois choses que je n'ai pas su reconnaître. Elle s'est assise à côté de moi, très nerveuse, ses doigts sales courant sur ses genoux. Elle avait des traces brunes sur les joues et une moustache de poils drus. Elle a saisi la pizza et a déchiré l'emballage, a coupé de petits morceaux, froids, qu'elle a avalés goulûment.

mardi 26 mai 2009

De l'absence



Retourner sur le chemin de la colline et veiller l'absent chaque jour. Les yeux se portent au loin, sur les contreforts de la montagne, là où la neige marque le temps. Les chiens aboient dans une autre vallée et leurs plaintes résonnent entre les arbres, courent dans les fossés. Dans le vent glacial de l'hiver passent les bourgeons ; et les petits fruits rouges tuent parfois les bêtes dont on ne retrouve rien, sous le tapis de feuilles brunes. À la fonte, les rus descendent en sentier jusqu'au creux de la terre et de petites araignées d'eau, venues de nulle part, du monde au ventre plein, glissent sur les mares, gobées par les grenouilles qui cherchent la force de la ponte. Les cloches sonnent, quelque part dans les vallées, rythment nos vies de paysans, et jamais n'annoncent son retour. Et il resta là dans sa cour, là où venait mourir le chemin, assis sur son banc que couvrait peu à peu le lierre ; parmi les roses trémières, les mauvaises herbes et les buissons épineux sous lesquels, un jour, il disparut.

dimanche 17 mai 2009

De la concupiscence

Le soleil enfin s'impose, par-dessus les toits de Paris et le bleu du ciel flotte quelque part sur les vitres. Furieuse envie de sortir. Marcher, prendre un bus peut-être et me poser quelque part, boire un verre, regarder passer les gens. ... Je redescends la rue de Belleville. Dans une petite rue adjacente, un concert anime la foule. Je me faufile et observe quelque temps les jeunes et les autres qui s'égayent. Lente montée de la concupiscence pour les hommes de Belleville, mais j'abandonne les petits blonds un peu sales et les bruns à la coule - tous s'appellent Manu et jouent sans doute du djembé -, flanqués de leurs Laetitia, Fanny, Aurélie... pour scruter dans les regards, alors que je me suis assis à l'angle du boulevard, le désir désordonné ou inédit, le plaisir réclamé immédiatement. Remonte en moi le souvenir de l'assouvissement un peu brutal, les mains qui s'impatientent, le temps qui manque pour arriver jusqu'à la chambre ou même l'ascenseur. Le bruit mat des boutons qui cèdent dans un coin à peine sombre. Plaisir des yeux - pas seulement - posés sur les torses - pas seulement. En des moments étranges, je baisse la garde et j'avoue la bestialité (envie du rapt et la terrible peur, la réification que baignent mes envies d'écume, le souvenir de l'homme, sa force et sa honte).