jeudi 16 janvier 2014

L'ascension de la colline



Ce fut comme une envie irrépressible, l'idée inaccessible à sa conscience d'un sauvetage pour échapper à la réalité. Au hasard de ses errements, sa pensée affolée s'était en effet égarée un instant dans ces lieux reculés où vit l'autrefois des bonheurs infinis et de l'émerveillement ; une envie revenue des temps où le temps lui-même se pensait prisonnier d'une gangue incassable. L'enfance.

Alors le docteur sortit de chez lui sans fermer la porte et il ne se retourna pas lorsque la bonne l'interpela pour lui demander s'il serait rentré pour l'heure du dîner, soit qu'il ne l'entendît déjà plus, soit qu'il fût trop bouleversé et ne voulût pas se faire démasquer. Elle haussa les épaules, ramassa la lettre tombée à terre près du fauteuil où le docteur aimait à se détendre, et elle l'observa longuement, un peu interloquée, tandis qu'il entamait l'ascension de la petite colline. Ce genre de fantaisies n'était pas dans ses habitudes mais enfin...

Il chercha un peu, mais ne retrouva pas, le sentier serpentant qu'il se figurait être une route, du temps qu'il était petit. Alors il monta tout droit, car la pente était moins raide que dans son souvenir, et heureux malgré tout de sentir que ses jambes, ses poumons et son cœur, toute la machinerie déjà vieillissante de son corps, ne l'abandonnaient pas.

Il aima retrouver la sensation de ses pieds foulant les herbes hautes du pâturage, s'enfonçant même par endroits dans un moelleux tapis de verdure ; et c'était bon de sentir sur la peau ce soleil de printemps presque à son zénith (au pied de la colline, la bonne protégeait ses yeux de la lumière avec sa main et surveillait la progression du jeune docteur en se demandant quelle mouche avait pu le piquer).

Pendant une petite poignée de temps, à peine un battement de cœur ou de paupière, le docteur éprouva même une forme de bien-être comme s'il venait de s'éveiller vierge de toute douleur, tout à ce bonheur éphémère de la première seconde d'éveil. Mais presque aussitôt la tristesse retrouva le chemin de sa trachée et la serra puissamment. C'était une tristesse épaisse et forte, faite de réalité incorruptible, de passé perdu, de regrets et d'hébétude noire. Portant secours à l'âme abimée du docteur, cherchant à distraire son attention, son corps lui dit cette fois qu'il avait soif, et que seule devait compter cette sensation. Et en effet, s'éloignèrent un peu les souvenirs, la lettre et le visage de Tomáš. Ils n'étaient guère que dans les coulisses, bien sûr, tout prêts à revenir, mais le docteur put à nouveau déglutir. Il s'assit pour se désaltérer près du petit torrent qui descendait mollement la pente. Il but quelques gorgées – cette eau n'avait pas son pareil pour vous rafraichir, répétait son grand-père qui le couvait d'un regard doux.

Le docteur abandonna sa veste. Il avait chaud et se sentait bien trop démuni pour ne pas écouter les exigences de son corps, puis il reprit son ascension. Ainsi quitta-t-il la bonne société des hommes.

Plus haut, à mi-chemin du sommet, il dénoua sa cravate, la froissa et la roula, puis il la lança dans les branchages d'un arbre autour duquel sa sœur, ses frères et lui avaient tant couru. D'ailleurs, à bien y regarder, la terre était encore tassée là où leurs pieds l'avaient tant de fois foulée. Quelles choses curieuses et tragiques que le temps et la mémoire... Il ôta sa chemise blanche dans un geste rageur, son bras gauche s'étant coincé dans la manche ; il la jeta à terre et la foula du pied en grimaçant de satisfaction. Enfin, il déboutonna son sous-pull et il éprouva alors un léger trouble : le torse orgueilleusement arcbouté contre le vent léger et le ciel était celui de son adolescence, il en était presque certain.

Il se retourna, pour contempler la vallée s'étiolant dans ses tendres velours verts et bruns, mais aussi pour s'assurer que demeuraient inviolés les contreforts séparant ces quelques villages encore paisibles du reste du monde, là où les hommes s'entretuaient. Si le docteur n'avait pas vu de ses propres yeux les cadavres empilés dans les carrioles, s'il n'avait pas passé des mois à soigner les blessés, du mieux qu'il le pouvait, avec pour consigne de ne pas s'attarder auprès de ceux qui, de toute façon, ne seraient plus jamais en état de combattre, s'il ne savait pas tout ce qu'il savait, il aurait pu aisément croire à la paix et à la douceur de la création.

Un oiseau plongea du ciel pour attraper un insecte et reprit son vol.

Comment se pouvait-il qu'un Dieu tolérât le chaos de ce monde ? Cette guerre qui durait depuis toutes ces années... Ces jeunes gens de tous les camps qui mourraient par milliers sans même plus assez de force d'ailleurs pour entretenir la haine inculquée par leurs maîtres, ceux qui revenaient défigurés ou amputés... Tomáš... Comment se pouvait-il que Dieu, ce Dieu autrefois si impatient, qui se mêlait de tout dans les livres anciens, qui avait détruit tous les mondes, qui les avait tous rebâtis, ne fit rien cette fois alors même que c'était en Son Nom que l'on se battait ? Pourquoi ne venait-il en aide de personne pour séparer définitivement les vainqueurs des vaincus ? Pourquoi ne sauvait-il pas même les innocents ? Bien sûr le pasteur aurait la réponse à tout cela et à tout le reste... Il serait question de mystères insondables, de divin silence, de responsabilité, de dangereux orgueil, de relativisme des anciennes écritures, de la Faute. Mais tout de même... Et si Dieu s'était désintéressé de Sa créature, à quoi bon le convoquer encore ? Le docteur tomba à genoux, il fut pris d’abord d'un tremblement puis eut un bref sanglot, la supplique de son corps pour que cesse le déferlement d'émotions qui tempêtaient dans sa tête.

Alors le docteur prit une grande inspiration pour emplir ses poumons de cet air éternel fredonné et éparpillé par les arbres alentour, et il ferma les yeux, emportant avec lui la cartographie du ciel, de gros nuages qui dessinaient des milliers de formes extraordinaires abandonnées aux enfants et aux poètes – les uns et les autres avaient presque entièrement disparu ces dernières années. Il emporta la lumière, orange au prisme de ses paupières, en dépit de la douleur que cela lui causait : il avait trop vu d'incendies pour aimer encore cette couleur. Il emporta la brise qui lui caressait le visage et le torse. Il emporta les odeurs retrouvées dans ce paysage qui ignorait tout de la sauvagerie et redécouvrit même, pour les y ranger, les petites boîtes de bois tendre où il conservait encore le parfum de sa mère, les chèvrefeuilles du jardin, les tartes aux fruits – tout ce dont il aurait besoin pour couvrir les effluves métalliques du sang. Il emporta les oiseaux du ciel, les rongeurs invisibles, craintifs et curieux, qui furetaient dans ses traces, et les milliards d'insectes qui labouraient la terre, et qui la laboureraient encore même sans plus aucun homme vivant.

Dans sa somnolence, le docteur vit une image lentement revenir du passé : à l'université, le vieux professeur S., tout rabougri sur son estrade, esquissait sur le tableau noir, de sa main tremblante, les premiers embranchements de l'évolution. Et Tomáš, deux rangées plus bas, se retournait pour lui adresser un sourire magnifique, un sourire qui avait jeté dans l'ombre le reste du monde, un sourire qui l'avait tant ravagé que, cette fois, il n'avait pu davantage ignorer les désirs profonds de son ami, pas plus qu'il n'avait pu écarter les siens, tous ces désirs qui s'étaient croisés et enlacés, virevoltant sous la coupole bleue et jaune de l'amphithéâtre. Dans sa rêverie, le docteur eut un léger sourire, ému que cet instant ait été conservé comme une relique, heureux et désespéré tout à fois que le visage de Tomáš soit comme emmuré dans sa mémoire... alors même qu'il mêlait à présent ses entrailles à une terre inconnue. En dépit de toute la souffrance que cela suscitait, le docteur ne put s'empêcher d'imaginer le beau visage de celui qu'il n'avait jamais osé aimer, couché dans la terre, les yeux ouverts, emportant avec lui pour toute image une dernière scène de ce chaos.

Il était beau pourtant ce monde, et patient, qui avait mis tout ce temps à naître du néant, à étendre la vie si précieuse dans toutes les anfractuosités de l'évolution. En contrepoint, le scandale humain et son gâchis extraordinaire étaient plus éclatants encore, et plus stupide ce qui l'animait.

Une lézarde courrait à la surface autrefois lisse de l'âme du docteur, depuis qu'il avait reçu la lettre de la mère de Tomáš annonçant au meilleur ami la mort de son fils. C'était une lézarde qui hésitait à suivre bien des voies, qui aurait pu tout à la fois le conduire lui-même à la mort ou à la vengeance aveugle – l’empoisonnement d’un puits, la trahison d’une armée –, une lézarde qui le mena à cet instant à la colère. Car il voulut soudain être roi, ne serait-ce que pour ordonner l'exécution de ceux qui les avaient livrés à l'appétit du monstre, tous ces croyants qu'il voulait à présent voir à genoux, souillés par la honte et le désespoir, la face enfoncée dans les plaies béantes, le regard plongé dans celui de la mort et...

Le docteur perçut nettement le craquement de son âme, un bruit terrible et mat, de ceux qui, en montagne, arrachent les gens à leurs tâches, à leurs travaux et les jettent à leur fenêtre, terrifiés de découvrir quel versant est précipité dans la vallée. En un instant, sa foi, celle que lui avaient inculquée le pasteur, ses parents, les parents de ses parents, tous les hommes et les femmes de la vallée, avait disparu.



Le docteur arriva au sommet de la colline et s'allongea dans l'herbe. Sous l'effet de la fraicheur, sa peau se contracta, ainsi que sa mémoire la plus récente. Les centaines de corps, les centaines de visages vus ces derniers jours, les yeux grand ouverts, tous fantômes déjà, partirent à regret se réfugier pour échapper à... leur dernier anéantissement peut-être. Seul demeurait le visage de Tomáš qui lui souriait tristement depuis ses souvenirs. Le docteur se mit à pleurer calmement sur son ami qu'il ne reverrait plus – et certainement pas dans un autre monde, lui disait le reliquat de colère pas encore échappé par les larmes –, sur leurs conversations d’autrefois, sur tous ces instants qui n'appartenaient plus qu'au passé, sur tous les instants qui auraient dû advenir. Il pleura aussi de dépit et de rage sur les défilements de son corps, cette trahison à son cœur qu'il ne pourrait jamais racheter. Il pleura sur ses lâchetés à ne pas répondre aux avances répétées de son ami – alors même que lui-même ne rêvait pas d'autre chose que de le prendre dans ses bras et d'écraser dans un soupir ses lèvres sur les siennes. Le docteur se souvenait tous les moments passés seuls, à marcher et à suspendre leur conversation sous la frondaison ou bien aux abords de la rivière, tous ces regards transparents qu'il s'était refusé à voir.

« Il n'a pas eu le temps d'aimer d'autres que vous et moi », disait la mère de Tomáš dans sa lettre.

Le docteur, allongé sur le dos, étendit ses bras en croix et attendit que le monde vienne l'étreindre pour le consoler.

21 commentaires:

  1. c'est très beau (et égoïstement me renforce dans l'affirmation qu'il vaut mieux avoir des remords que des regrets...)

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    1. Je comprends cette préférence mais, au fond, je me demande si c'est tellement une question de choix.

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    2. Sans doute une question d'état d'esprit...

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    3. Ce que je voulais dire, c'est que certaines personnes ont de telles inhibitions, qu'il leur est impossible de se mettre dans la situation d'avoir, plus tard, des remords...

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  2. Oui très très beau vraiment. Effrayant et apaisant. Et de l'apaisement il m'en fallait après que je venais de terminer, difficilement, Le Dernier des Justes. Merci donc, Christophe pour ce croisement de hasard dans mes lectures !

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    1. Je ne l'ai pas lu, mais tu m'en as donné l'envie.

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  3. C'est très beau, en effet.
    Comment croire en un Dieu (le même dans les deux camps, seulement paré d'attributs à peine différents) au nom duquel des vies et tous leurs possibles sont irrémédiablement fauchées depuis que des humains l'ont pris pour excuses sans que rien ne laisse pressentir la fin de tous ces gâchis et des souffrances qui les accompagnent ?

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    1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    2. C'est en tout cas sur cette idée que s'impose la non-croyance du docteur. Ma grand-mère disait qu'elle ne pouvait pas croire en un Dieu qui tolérait les horreurs de ce monde. C'est une idée qui se défend pourtant (disons : qui est défendue)... Les horreurs pourraient être infligées soit par punition, soit par test, soit par vengeance, soit par tentative de responsabilisation (tardive) de l'homme (dans ce cas, c'est bien l'homme qui se les impose, les horreurs) - la "psychologie" de Dieu est, comme ses voies, impénétrable. Dans mon cas, ma non-croyance est même, en quelque sorte, "antérieure" à ces arguments : je ne suis ni théiste, ni déiste.

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  4. Terrible histoire, mais très beau texte. Bravo.

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    1. Merci Cornus pour tes encouragements. Merci aux autres aussi.

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  5. Cette lente ascension de la colline par un homme seul et blessé m'a fait penser (bien que la situation ne soit pas tout à fait la même) à la fin du très beau film de Pasolini, Théorème, où le père de famille marche, nu, dans le désert, sous de noires nuées où apparaissent des citations du prophète Osée.
    J'arrive un peu tard pour te dire que ton texte est magnifique, mais je le dis tout de même.

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    1. Merci Calyste, ton compliment me touche. Ainsi que l'association d'idées...

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  6. Elle est haute à gravir, cette colline !

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  7. Et plus difficile à descendre encore.
    :-)

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  8. Ça va, toi ? Tu nous manques, sais-tu ?

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    1. Merci, c'est gentil.
      Je ne suis pas loin. Beaucoup de choses à faire ces temps-ci. Mais je ne suis pas loin, et tout va bien. Des bises.

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  9. Ben, tu en mets un moment pour revenir de pas loin ! Tu vas bien ? Bises.

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  10. Même interrogation que l'ami Calyste. A bientôt.

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