vendredi 31 mai 2019

Marie Depussé

Il y a quelques semaines de cela, le hasard des algorithmes mettait sur mon chemin un article du Monde annonçant la mort de Bernard Sichère. Je n’avais guère entendu son nom depuis l’époque des mes études à Paris VII. Je n’ai jamais suivi son enseignement, mais son caractère jugé difficile, sa mauvaise humeur en somme, et son intransigeance, nourrissaient nos conversations au café. Je me demande si ce n’est pas pendant son cours que Juliette avait été victime d’un attentat : un élève qui venait d’être exclu pour tricherie, ouvrait une à une toutes les portes du couloir 24-34 pour y balancer des œufs par vengeance aveugle, et Juliette avait compté parmi ses victimes. Je me souviens également d’un chargement de nourriture et de bouteilles avant un trajet en voiture entre chez lui, du côté de Nation, et chez un ami de Marie Depussé, vers Glacière, Marie qui fêtait son départ en retraite. Je me souviens également d’une journée d’étude organisée toute fin 1999 par Francis Marmande - « Littérature, cinéma, philosophie : où va-t-on ? » - ou quelque chose comme cela. Marie Depussé avait fait une intervention sur Clint Eastwood - interrompue par quelques crétins qui jugeaient scandaleux que l’on parle de celui qui avait incarné l’inspecteur Harry, donc un promoteur de la violence, donc une caricature d’amerloque, donc un odieux impérialiste, donc un quasi nazi. J’avais aussi découvert ce jour-là Au début, de Pelechian, avec l’incroyable musique de Sviridov, que j’ai souvent revu à l’époque de la rédaction de ma thèse pour me donner du courage. Je ne me souviens plus du sujet de l’intervention de Bernard Sichère, mais il avait projeté pour illustrer ses propos la photo de deux beaux jeunes hommes torse-nu - photo tirée d’un film, crois-je me souvenir, pensez aux jeunes hommes d’un film italien des années cinquante ou soixante. Bernard Sichère s’était tourné vers la photo projetée, et submergé par la nostalgie, il avait lâché « J’ai été comme ça, vous savez ». C’était indécent, c’était pathétique, c’était d’une confondante sincérité, c’était tout à fait estimable, c’était tout cela à la fois.

Peu de temps avant d’apprendre sa mort, j’étais repassé devant Jussieu après une promenade au Jardin des plantes et avant d’aller au Grand Action. J’évite de repasser devant Jussieu, parce que je ne peux pas m’empêcher de penser, singeant finalement Sichère, « J’ai été jeune dans cette université vous savez... ». Surtout, revenir dans ce quartier me fait trop penser à Juliette. Le café où nous avons passé tant d’heures est devenu une banque puis rien du tout. La petite guérite attenante où une gentille dame nous vendait ses crêpes n’existe évidemment plus. Pour le dire simplement, je pense que je ne me remettrai jamais vraiment de la mort de Juliette.

Après avoir lu l’article qui retraçait son parcours philosophique, universitaire et politique, ce dernier l’ayant mené du maoïsme au christianisme - comme quoi son intransigeance et sa rigueur s’exerçaient davantage à l’égard de ses étudiants que des dogmes auxquels il souscrivait -, j’ai voulu avoir des nouvelles de Marie Depussé. Les étudiants qui suivaient son enseignement et l’appréciait étaient affectueusement surnommés les depussistes par Francis Marmande. Je n’avais plus rien lu d’elle depuis Les morts ne savent rien et je n’avais pas dû la revoir depuis 2005. Ça m’a beaucoup troublé de découvrir qu’elle était morte en 2017. Ça m’a presque blessé de constater que je m’étais à ce point éloigné de cette période de ma vie, de mes lectures de l’époque, de mes curiosités, de mon temps libre, et que j’étais accaparé - englué, me suis-je demandé - par d’autres nécessités au point d’ignorer qu’était morte une enseignante qui avait à ce point compté pour moi, dont j’avais tant aimé les lectures intelligentes et sensibles, les inflexions de voix, mystérieuses et pleines de sens, lorsqu’elle parlait de Duras, de Jouve ou de Woolf. Je me suis soudain senti comme dépossédé de mon passé et de ma vie. Dans la nuit qui a suivi, j’ai rêvé de Juliette, qui était vivante. Ça a duré comme ça quelques heures, à me demander quel était ce chemin que je suivais et qui me laissait si peu de temps libre. Et puis le téléphone a sonné alors que j’étais au boulot. C’était un demandeur d’asile qui m’annonçait qu’il avait eu son statut à la CNDA.

mercredi 1 février 2017

Dans la salle d'attente

Il s'agit d'une grande salle qui peut contenir une cinquantaine de personnes. Beaucoup d'hommes, souvent jeunes mais pas toujours ; des femmes seules aussi, et des familles, des petits enfants qui jouent, des grands-mères sans âge dont on se demande comment elles ont fait pour arriver jusqu'ici.
La plupart des visages sont fermés, concentrés ou éteints peut-être. D'autres semblent étonnés d'être là, dans cette grande salle d'attente, avec des gens dans la même situation qu'eux - en demande d'asile – et qui pourtant leur ressemblent si peu, compagnie d'hommes et de femmes qui viennent du monde entier. Certains faisaient le vœu de la France, d'autres sont arrivés là un peu par hasard, au gré des trains, des camions, des bateaux, du tarif des passeurs. Des histoires intimes, des pays aussi dissemblables que possible, et pourtant des destins devenus semblables par la force seule de l'administration et de la « gestion européenne des flux migratoires ».
Les officiers de protection s'égrènent un à un à l'entrée de la salle et appellent les demandeurs d'asile soit par le numéro qui leur a été donné à l'entrée, soit par leur nom - et je souris intérieurement en me disant que les demandeurs d’asile ont intérêt à vite comprendre comment leur nom se prononce dans la bouche exotique française. Officier de protection, c’est le titre. A-t-on à un moment ou à un autre expliqué à toutes ces personnes qui attendent qu’ « officier » ne veut pas dire « police » ni préfecture ? Pareil : leur a-t-on bien dit que s’il y avait un moment dans leur vie où ils devaient tout raconter – les blessures, les humiliations, les peurs, les violences – et forcer leur pudeur, c’était celui-là ?
Dans un coin, un monsieur semble réviser. Il me donne l'impression de s'assurer qu’il sait bien par cœur le récit précédemment envoyé à l'Ofpra et qu'il pourra le restituer dans son intégralité sans se tromper sur les dates ou sur les lieux géographiques. J'ai envie de me lever pour aller discuter avec lui, lui expliquer à quel point il fait erreur, mais j’ai peur de le désespérer.
Dans la salle, certains remplissent les critères internationaux de la demande d'asile : ils ont été persécutés dans leur pays ou risquent de l'être en cas de retour ; ou alors ils fuient un conflit. D'autres sont là pour simplement tenter leur chance à l’Ofpra, le bluff de l’asile en bandoulière, parce qu’ils ont une famille ou un village à nourrir, guerre (larvée) ou pas ; parce qu’ils n’ont rien à manger ; parce qu’il n’y a pas de travail et pas d’argent au pays. Quelques-uns sont même partis par goût de l'aventure, parce que le départ pour l'Europe est une réponse folle à la poussée d'adrénaline, la même qui pousse la jeunesse d'Occident à se hisser à tout ce qu’elle trouve, à essayer tous les engins à roulettes, à tester toutes les drogues.
Dans la salle maintenant pleine à craquer, beaucoup – la plupart en fait – sont les visages qui manquaient aux silhouettes massées dans les embarcations précaires. 
Combien manquent à l'appel ? Combien devraient être dans la pièce plutôt qu’assassinés dans le désert, emprisonnés et brutalisés en Libye, noyés en Méditerranée, morts étouffés à l'arrière des camions ou sur les routes de l’Europe centrale, écrasés sur les autoroutes du nord et d'ailleurs ? C’est une question que je me pose souvent lorsque je vois la file des demandeurs d’asile devant l’association. Combien de fantômes dans la file ? Parfois, c’est difficile d’avoir même à se poser la question. Et puis c'est intenable d'être un Blanc qui aide des Noirs, encore, je veux dire d'être dans cette répétition, dans cette posture, dans ce rapport-là quand on connait les liens passés et présents entre l'Europe et l'Afrique. Disposer du savoir, du savoir-faire, donner des conseils, demander à entendre les histoires, poser des questions, douter pour affiner le récit, faire émerger la sincérité, et répondre parfois « Je suis désolé, je ne crois pas à ton histoire, je ne peux pas t'accompagner. Je vais t'orienter vers une autre association. » Je connais bien des révolutionnaires de café ou des étudiants de socio qui m'accableraient pour cela. C'est intenable comme posture, en effet, et la petite satisfaction morale ou psychologique que l'on en retire quand tout se passe « bien » est méprisable. C'est intenable mais il faut la tenir.
Je trouve le temps long, l'officier a déjà 45 minutes de retard. Eux, les demandeurs d’asile, sont résignés. Ils ont fini par comprendre que le temps de l'administration s'étendait presque à l'infini : entre trois mois et douze mois d'attente avant d'être convoqué à l'Ofpra, entre un mois et dix-huit mois d'attente avant d'avoir le résultat...
Le monsieur continue de murmurer en regardant ses papiers. Je me dis qu’il a peut-être acheté son récit plusieurs centaines d'euros aux portes des 18e et 19e arrondissements – « Tu verras frère/cousin, avec cette histoire, c'est sûr, tu auras ton statut. Tu l’envoies à l’Ofpra et après tu l’apprends par cœur. » Le pire, c’est que parfois des demandeurs d’asile ont des histoires vraies qui leur permettraient d’obtenir le statut, mais ils se laissent embobiner – business is business
Je regarde ma montre, j’ai le temps d’aller aux toilettes avant que nous ne soyons appelés à notre tour. Les toilettes ne sont pas nombreuses et elles sentent mauvais. Une odeur acide de diarrhée flotte dans l’atmosphère. Débâcle des pays, débâcle intestinale : en dépit de tout ce qu’ils ont vécu et de ce qu’ils vivent, le passage à l’Ofpra en lamine encore certains. Je retourne m’asseoir. Je sens que la pression monte chez A. J’essaie de le distraire avec une conversation légère qui ne le projette pas trop dans l’avenir – l’avenir, ça peut être très angoissant pour ceux qui ne savent pas dans quel pays ils seront dans six mois. Il est question de chocolat, de nourriture – qu’est-ce qu’il a découvert en France ? Que l’on mange autant de salade l’amuse beaucoup. Il reparle de chocolat, décidément, c’est son truc. Et le chocolat blanc ? Ce n’est pas du chocolat, j’en conviens. J'étais sur le point d'aborder la question des fruits lorsque l'officier de protection est venu nous chercher.

dimanche 15 mai 2016

« Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. »

Il était très grand et très maigre. Il portait une chemise blanche à manches courtes et il tremblait un peu, de fatigue ou de froid. De fatigue, je crois. Quand je lui ai demandé à quel stade de la procédure il était, il m’a répondu avec une voix tellement basse que je ne l’ai pas compris.
Faute de place, ils étaient ce matin-là comme d’autres matins une cinquantaine à attendre dans la rue et à entrer au compte-goutte.
Il parlait tout doucement, les voitures passaient à toute vitesse et ajoutaient un peu de bruit encore à la rue. Je l’ai fait répéter plusieurs fois.
À l’intérieur, d’autres accompagnants parlaient avec ceux qui avaient déjà pu entrer. Ils prenaient des renseignements, lisaient les courriers administratifs, les convocations, les décisions de rejet, les lettres écrites par les avocats, et décidaient si ce jeune homme ou cette jeune femme face à eux allait descendre dans la salle aménagée en sous-sol pour s’y faire enregistrer auprès de l’association, ou s’ils allaient devoir revenir un autre jour parce que leur situation était un peu moins urgente que celles d’autres peut-être, tous ceux qui attendaient encore dans la rue, comme ce monsieur grand et très maigre qui portait une chemise blanche à manche courte dans cette matinée de printemps déserteur, et qui n’arrivait pas à parler, je finis enfin par le comprendre. Il s’était interrompu et avait enfoncé son pouce et son index dans ses yeux pour s’empêcher de pleurer, en vain. 
Il s’est mis à pleurer silencieusement. J’ai posé ma main sur son épaule maigre, anguleuse. Je l’ai serrée, et j’ai répété comme un con, tout doucement pour que lui seul entende : « ça va aller maintenant, ça va aller ».

Je ne sais pas ce que je ferais si je m’écoutais vraiment. Je commencerais par le prendre longuement dans mes bras j’imagine. Et puis j’irais saccager ce monde qui se tolère.