dimanche 15 mai 2016

« Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. »

Il était très grand et très maigre. Il portait une chemise blanche à manches courtes et il tremblait un peu, de fatigue ou de froid. De fatigue, je crois. Quand je lui ai demandé à quel stade de la procédure il était, il m’a répondu avec une voix tellement basse que je ne l’ai pas compris.
Faute de place, ils étaient ce matin-là comme d’autres matins une cinquantaine à attendre dans la rue et à entrer au compte-goutte.
Il parlait tout doucement, les voitures passaient à toute vitesse et ajoutaient un peu de bruit encore à la rue. Je l’ai fait répéter plusieurs fois.
À l’intérieur, d’autres accompagnants parlaient avec ceux qui avaient déjà pu entrer. Ils prenaient des renseignements, lisaient les courriers administratifs, les convocations, les décisions de rejet, les lettres écrites par les avocats, et décidaient si ce jeune homme ou cette jeune femme face à eux allait descendre dans la salle aménagée en sous-sol pour s’y faire enregistrer auprès de l’association, ou s’ils allaient devoir revenir un autre jour parce que leur situation était un peu moins urgente que celles d’autres peut-être, tous ceux qui attendaient encore dans la rue, comme ce monsieur grand et très maigre qui portait une chemise blanche à manche courte dans cette matinée de printemps déserteur, et qui n’arrivait pas à parler, je finis enfin par le comprendre. Il s’était interrompu et avait enfoncé son pouce et son index dans ses yeux pour s’empêcher de pleurer, en vain. 
Il s’est mis à pleurer silencieusement. J’ai posé ma main sur son épaule maigre, anguleuse. Je l’ai serrée, et j’ai répété comme un con, tout doucement pour que lui seul entende : « ça va aller maintenant, ça va aller ».

Je ne sais pas ce que je ferais si je m’écoutais vraiment. Je commencerais par le prendre longuement dans mes bras j’imagine. Et puis j’irais saccager ce monde qui se tolère.

dimanche 13 mars 2016

Deux regards

Lorsque je passe devant lui le matin avant d’aller travailler, il est le plus souvent assis sur le petit muret du laboratoire d’analyses médicales. Il attend avec ses sacs en plastique. À midi, je le retrouve de l’autre côté de la rue. Il fait la manche debout, sans dire un mot, avec son gobelet en plastique, devant la boulangerie. Et puis, vers 13 heures, il part avec toutes ses affaires en direction du métro Pyrénées.
Son regard me rend captif. Et pourtant, je ne sais pas s’il me regarde vraiment, s’il voit au-delà de moi ou si son regard s’arrête aux paysages effroyables que sa mémoire projette à l’intérieur de sa rétine. Car son regard est éperdu. Sa détresse vous brutalise. Paris, cette grande ville un peu cruelle (comme elles le sont sans doute toutes), capitale d’un pays qui n’est plus que le harangueur de valeurs qu’il n’a pas le courage de définitivement larguer de peur de dévisser dans les bourses, Paris apprend au promeneur toutes les nuances de la détresse, tous les regards de la misère – de la fierté coûte que coûte aussi parfois. Certains théâtralisent – c’est probable –, et comment leur en vouloir… Lui, n’a plus aucune lueur – malice, espoir, désespoir – dans son regard qui raconte la cassure définitive, un épisode de son existence monté en boucle et inlassablement projeté dans sa conscience.
Probable que l’actualité du monde et mes jeunes activités associatives déforment ma compréhension des choses, la dramatisent, suscitent des espèces d’attente, déforment le réel, mais je ne peux m’empêcher de lui imaginer un parcours migratoire – des mois sur les routes, les violences, les cadavres du désert, des meurtres et de la mer, l’arrivée en Europe, des mois, voire des années d’attente dans l’ombre ou dans un à peu près de la vie. Entre les traités que ce pays signe et la réalité, entre la réglementation parfois généreuse que notre pays élabore sous les dorures et le concret, il y a un monde, il y a plusieurs mondes qui se tassent sous les ponts aériens des métros, dans les places insuffisantes des foyers ou des centres d’hébergement, dans les bidonvilles. Pour certains, ce sont les plus belles années de la jeunesse qui croupissent. Un jeune m’expliquait  il y a quelques semaines, aller d’un département à l’autre au fur et à mesure de l’épuisement de son « crédit » d’hébergement départemental. Parfois il revient à Paris partager le carton et le bout de trottoir d’amis qu’il s’est fait à Calais il y a plus de trois ans. J’imagine que certains ne s’en remettent jamais tout à fait.
Je le crois de ceux-là. Mais peut-être est-ce une tout autre fêlure qui interrompt le regard qu’il lance et qui casse sa voix quand il remercie. Peut-être ne suis-je que victime de mes associations d’idées.

Il y a quelques mois, j’ai bu un verre avec un ami venu accompagné d’une toute jeune fille rencontrée à l’hôpital. Elle fumait nerveusement. De temps en temps, elle riait un peu, mais si doucement que ses longs cheveux châtains ne bougeaient presque pas. Je la regardais souvent, tant je la trouvais jolie. Elle me rappelait une jeune fille dont j’avais longtemps été amoureux il y a presque un quart de siècle.
Tous deux parlaient sans difficulté des molécules qu’ils prenaient, les comparaient, en listaient les effets secondaires et évoquait à demi-mot – aux trois-quarts de mots même – la tentation toujours grande de ne pas les prendre, de les oublier, pour se départir un peu de la fatigue, de la bouche pâteuse, des trous de mémoire, etc. et retrouver un peu leur resplendissante et artificielle puissance. J’étais presque fier de cette confiance qu’ils me témoignaient, loin de la « bonne observance » que les souffrants se sentent obligés d’afficher devant les non-malades – à croire que ce sont les gens en bonne santé qui se donnent du mal pour les tirer de là...

De temps à autre, tout le monde redevenait silencieux. Je sirotais mon café, mes deux amis tiraient sur leur énième cigarette. Le regard de cette toute jeune fille se dédoublait alors : elle observait quelque chose à côté de moi, sur le mur, mais sa conscience ne glissait pas le long de ce fil tendu par le regard et restait au contraire au-dedans. Je pensais au personnage de Sue, dans Sue perdue dans Manhattan
Il n’était pas vide ce regard, il était plein au contraire. Certains paysages de l’âme ne sont faits pour être observés, et se dévoilent à certains avec férocité.

mardi 8 décembre 2015

Paris, 11e

Je suis parti de chez moi un peu tard – ce qui est fréquent lorsque le rendez-vous est à moins d’un kilomètre à pied. J’avais cette fois comme excuse d’avoir voulu rechercher le numéro de rue de R. et ses codes dans de vieux sms pour ne pas l’emmerder une fois encore. Et puis il me fallait aussi faire une halte pour acheter du vin et des confiseries.
J’ai commencé à descendre la rue du Chemin vert. J’ai salué le tenancier du bar où je tue le temps lorsque je fais ma lessive. Parfois il m’appelle « tonton », parfois il m’appelle « cousin » (je préfère « cousin », question de coquetterie). Il est dans une galère pas possible à cause du mec qui lui a loué le bar et qui est un escroc sans nom. « L’affaire avance » – il me dit ça à chaque fois –, mais ça pourrait bien se régler un jour en dehors des tribunaux. J’ai bifurqué rue de la Folie-Regnault, au cas où un bus arriverait, qui me ferait gagner quelques minutes tout de même. Mais non. Je suis passé devant le pharmacien si sympa : il a la même voix qu’Étienne Daho, et il est super arrangeant. Rien à voir avec le con de ma rue qui voulait, contre l’avis des cardio, m’imposer un générique pour un des antirejets. J’ai tourné à droite, rue de la Roquette, en me disant que ça faisait un moment que je n’avais pas mis les pieds dans le petit restau de quartier où je vais de temps en temps. La bouffe est tranquille, modeste, et pas chère. Des tajines, des brochettes, des salades. Je trouve incroyablement sexy deux des serveurs.
J’ai traversé la rue. J’ai continué. Je suis passé devant le restau où je suis retourné, il n’y a pas très longtemps, en compagnie de J. et O. Les très bons classiques de la gastronomie française. J’ai croisé le boulevard Voltaire, j’ai dépassé la rue Godefroy Cavaignac pour acheter, donc, du vin et des confiseries.
Je suis retourné rue Godefroy Cavaignac. J’ai cru me souvenir du numéro de rue de R., mais non. Je n’ai pas de mémoire pour ces trucs-là. Je peux me rappeler de conversations entières avec les uns et les autres plusieurs années après, la façon dont ils étaient habillés, ce que nous avons mangé, notre place dans la pièce… – mais je suis nul pour les numéros de rue, les noms propres, les codes, les téléphones (quand on me demandait le mien, il m’a fallu pendant des mois, presque une année, prétendre qu’il était nouveau pour me justifier de le chercher dans mon répertoire). Pendant que je farfouillais dans mon téléphone en marmonnant, deux commerçants sur leur pas-de-porte me surveillaient du coin de l’œil. Je suis reparti, le téléphone à la main. J’ai croisé mon voisin du dessous, celui avec lequel nous sommes quelques-uns à partager d’interminables histoires de fuites d’eau. Il tirait un cabas. Je me suis demandé ce qu’il foutait dans le coin, à faire des courses si loin de chez lui. On s’est souhaité une bonne soirée.
Je suis arrivé bon dernier chez R., mes bouteilles dans le sac, mes chocolats à la main. Étaient déjà là A. et J.-G., J. et G.
Je me souviens qu’on a parlé du voyage en Inde de G. et R. Je me souviens que certains ont cherché à me provoquer politiquement – on a un certain goût pour les engueulades sans conséquence. J’ai dit en rigolant : « N’insistez pas, je suis trop fatigué pour m’engueuler ! » On a un peu parlé boulot, je crois, et surtout des terres cuites que R. avait rapportées.
Et puis il y a eu des pétards. Des pétards chinois, a précisé l’un d’entre nous. On s’est quand même levé. A. a dit : « Ce ne sont pas des pétards, c’est une kalachnikov, je connais le bruit. » Alors, on a ouvert la fenêtre. Au bout de la rue, il y avait une voiture en travers et des crépitements lumineux.
Ça a duré une éternité. Quelqu’un a dit :« c’est trop long pour être un règlement de compte ». On a eu le temps de questionner nos mémoires de ces lieux familiers pour savoir s’il y avait une synagogue. C’est immonde – je ne sais pas ce que j’éprouve à cette idée, si c’est de la honte ou autre chose – d’en être arrivé à avoir comme premier réflexe, en cas de fusillade, de se demander si des juifs sont visés… « Ça doit être à la Belle Équipe », a dit R.
Ça s’est arrêté. Puis ça a repris. Une autre éternité.
Dans la rue, il y avait du monde à la fenêtre. On a entendu des cris qui venaient de là-bas, du bout de la rue. La sidération étouffait un peu ces cris : ce n’étaient pas des hurlements, plutôt une longue plainte.
Une voiture est passée en trombe, à contre-sens. On s’est dit que c’était peut-être le tireur.
Une autre éternité. Puis les sirènes.
On a crié aux gens qui arrivaient dans la rue de se mettre à l’abri, qu’il y avait eu une fusillade. On a allumé la télévision pour mettre une de ces stupides chaînes d’info – un réflexe d’Occidental au XXIe siècle j’imagine. À 21 h 47, j’ai envoyé un sms à D. pour le prévenir – il savait où j’étais – et le rassurer au cas où l’info serait tombée à Berlin. Quelques images très floues, amateurs, et une journaliste en duplex qui parlait d’une fusillade dans le 10e arrondissement et qui renonçait à contenir quelques sanglots au moment de décrire ce qu’elle voyait. On s’est tous exclamé en même temps : « Mais non ! C’est dans le 11e, ils racontent n’importe quoi ! » Au bout d’un moment, une autre information est tombée : d’autres fusillades, plusieurs explosions au stade de France. Puis une prise d’otages au Bataclan. On s’est demandé combien d’annonces de ce genre allaient encore défiler avant qu’ils n’en viennent à parler du 11e et de la rue de Charonne, s’il y aurait, comme ça, une énumération sans fin de fusillades et de bombes.
J’ai téléphoné à L., qui habite dans le 10e et qui n’est  pas du genre à rester chez elle un vendredi soir. Elle était en sécurité. J’ai répondu aux sms de ma nièce. On a eu des nouvelles de B., confiné à l’intérieur du stade de France et qui recevait des infos par ses collègues de l’AFP. On a prévenu P. qui était dans une autre salle de spectacle, pour qu’elle ne rentre pas tout de suite chez elle, quasiment en face de là où nous étions. Elle a été prévenir un des videurs de ce qui se passait.
Les sms continuaient à arriver. La famille, les amis. Ça fait bizarre lorsqu’un ami new-yorkais vous écrit : « Qu’est-ce qui se passe à Paris ? C’est horrible, les nouvelles commencent à arriver ici » et qu’un autre envoie un mail dans lequel il explique penser à ses amis français. Je pense que c’est à ce moment que la ligne du temps a commencé à se distordre.

En 1995, je me souviens qu’avec C., on faisait les clowns quand on entrait dans le métro parisien, surjouant la vigilance. Je revois encore le visage d’une femme d’une cinquantaine d’années qui avait éclaté de rire lorsque nous nous étions annoncés : « Brigade de contrôle des strapontins ! » Il fallait bien ça.
Car c’était le grand n’importe quoi déjà – Chirac sommé de se convertir à l’Islam.
Les écoliers juifs visés, déjà – soi-disant au nom, donc, de la guerre civile algérienne qui allait coûter quant à elle la vie à des dizaines de milliers de civils.
Les innombrables alertes à la bombe dans le métro, les amphis évacués, les magasins évacués, les rues évacuées, les militaires à cran dans les gares, le plan Vigipirate qui ne nous a jamais quittés depuis. Il me semble qu’à Paris, c’est à cette époque que l’on a ôté les poubelles « historiques ».
Le 11 septembre 2001, j’étais chez G., pour écrire un article sur son ordinateur – le mien était en rade. J.-P., qui devait m’apporter un autre papier, avait débarqué, essoufflé, et m’avait à moitié engueulé : « Quoi ? T’es pas au courant ? Allume la télé ! » Nous étions restés sidérés devant les images des avions entrant dans les tours, qui passaient en boucle, inlassablement. La gueule des grands jours de drame de Pujadas qui nous annonçait que l’Histoire – un peu vite enterrée par certains après l’effondrement du bloc soviétique – prenait un nouveau tournant et redémarrait sur les chapeaux de roue.
Les gens qui se jetaient dans le vide. La seconde tour qui s’effondrait sous nos yeux. La gueule d’abruti de Bush dans la classe alors qu’un type lui annonçait à l’oreille la tragédie. Dès le lendemain, les journalistes qui parlaient du « 11-septembre » comme d’un nouveau marqueur temporel – ce qu’il fut en effet –, moi qui partais pour ma séance de chimio, un marqueur temporel plus personnel. Les cancéreux silencieux dans la pièce avec leur perf’ dans le bras ou dans le cathéter.

J’ai dû repenser à tout cela. J’ai demandé à R. de l’alcool un peu fort. J’ai trouvé que sa vodka manquait de goût, j’ai cru qu’elle était éventée. J’ai fait la seule chose raisonnable : j’ai vidé la moitié de la bouteille pendant que, sur nos écrans de télévision et de téléphone, le nombre de cadavres gouttait, pendant que nos amis se signalaient les uns après les autres.
Vers trois heures du matin, on s’est quitté. A. et J.-G. sont rentrés en scooter dans le 4e, je suis parti en titubant pas mal. Il n’y avait personne dans les rues. J’ai dégueulé en face de chez le pharmacien, mais sur l’autre trottoir – j’ai fait l’effort de traverser la rue, question de respect. Arrivé chez moi, je me suis allongé sur mon lit et j’ai sombré.
J’ai été malade tout le samedi – l’alcool, c’est plus trop mon truc, et puis mon foie trouvait largement secours auprès des infos.
Quelqu’un à la radio ou à la télévision a dit : « après les attentats de janvier visant des caricaturistes et des juifs, ce sont des citoyens ordinaires qui ont été visés ». Ça m’a fait penser aux « Français innocents » de Raymond Barre à la suite de l’attentat de la rue Copernic. J’ai songé aux quatre victimes de l’école juive toulousaine, aux enfants poursuivis, abattus à bout portant par un connard encore adulé par de jeunes crétins sur lesquels on pourrait sans doute verser des tombereaux de manuels scolaires, de surveillants, d’éducateurs, de terrains de foot sans parvenir à réparer ou consolider leur structure psychique déglinguée. J’ai pensé à madame Ibn Ziaten et à sa peine. J’ai pensé aux élections régionales et à ce qui nous attendait. J’ai pensé à tous les discours binaires et autant de slogans qu’il nous faudrait supporter, sur tous nos bords. J’ai pensé à tous ceux qui – pour autant sans DeLorean – allaient nous expliquer qu’il ne fallait pas, qu’il n’aurait pas fallu, sans rien pouvoir dire du présent ni de l’avenir. J’ai pensé aux survivants. J’ai pensé aux réfugiés et aux demandeurs d’asile en me disant « ça y est, on a perdu, c’est fini ». J’ai pensé aux votes de ma famille. J’ai pensé aux complotistes. J’ai pensé à tous les livres qu’il me faudrait lire pour maintenir le réel à flot, pour aborder le monde avec le plus d’angles possible – jusqu’à ce que le carré devienne un pentagone et le pentagone un myriagone. J’ai pensé qu’il n’y avait que cela à faire. J’ai pensé qu’on était des boules sur une moquette verte et que des types venaient de donner un coup qui changerait à tout jamais nos trajectoires. J’ai pensé aux fantasmes eschatologiques de Daesh, à sa volonté de revenir à un temps et à un espace antérieurs et heureux comme une légende dorée. J’ai pensé à leur espoir de précipiter ainsi la fin des temps. J’ai pensé au Maghreb comme à la prochaine région visée par Daesh, et aux amis et connaissances qui y vivent ou qui y ont vécu. J’ai pensé à F. qui a quitté l’Algérie avec ses parents pour échapper aux attentats de la décennie noire et je me suis demandé s’il était très angoissé par cette réactivation. J’ai pensé à M. dont je n’ai plus aucune nouvelle et à l’Égypte.
D. est rentré de Berlin le soir même. Ça m’a fait du bien. Dans la soirée, il a fait une pointe d’humour ironique qui m’a fait tiquer. Je me suis reconnu dans cette blague et en même temps, j’ai mesuré la distance qui m’en séparait momentanément.

Le dimanche après-midi, après une promenade, D. et moi avons retrouvé la bande du vendredi soir, presque complète, à République.
Les fleurs, les mots, les bougies, les drapeaux, c’est pas mon truc, mais ce n'est pas bien grave : notre sympathie doit s’étendre bien au-delà de notre petit système symbolique pas moins con que celui d’autrui (en aucun cas méprisable). Alors, ça m’a fait du bien de voir tous les moyens que les Parisiens mettaient en œuvre pour s’aider à affronter cela. Les bougies, les mots, les fleurs, les drapeaux, les visages en larmes ou fermés, formaient des centaines de petites facettes du réel. On est resté un moment à discuter, puis on s’est décidé à raccompagner J.-G. et A. chez eux. On a pris la rue du Temple. J’ai dit à D. que j’avais envie de dîner dehors.
Arrivés à l’angle de la rue de Montmorency et de la rue du Temple, nous étions en train de parler du portrait-robot et des dernières rumeurs qui circulaient. Et tout à coup, on a vu des gens qui s'enfuyaient depuis la rue des Haudriettes vers la rue Michel le Comte, à cinquante mètres de nous. Une voiture qui venait de là-bas a remonté à toute vitesse la rue du Temple, dans notre direction.
Plus tard dans la soirée, ces gens qui couraient au loin m’ont fait penser à une attaque de zombies. Voilà, voir des gens se mettre à courir dans la rue, ça m’évoquait des zombies – réflexe confortable d’un type jusque-là très en sécurité.
J.-G. m’a attrapé par le col et m’a jeté dans un renfoncement du mur où plusieurs personnes venaient de se masser. Une femme s’est mise à hurler à sa fenêtre : « Mettez-vous à l’abri, il y a des coups de feu rue Charlot ! ». On a détalé comme des petits lapins rue de Montmorency, mais la femme a recommencé : « Mettez-vous à l’abri, je vous en supplie, ça tire dans le Marais. » Et elle a crié son code. Alors on a fait demi-tour : la porte de son immeuble était maintenue ouverte par l’un des passants qui venait d’y pénétrer.
On devait être une grosse dizaine à l’abri chez elle, mais D. et R. n’étaient pas avec nous. Mon cœur a commencé à battre très fort. On s’est dit qu’ils avaient dû continuer à courir rue de Montmorency. A. a essayé de joindre R., sans succès. J’ai envoyé un sms, puis j’ai appelé D. en espérant que son putain de téléphone préhistorique déchargé en permanence fonctionne encore. Il était en sécurité chez un jeune couple encore empêtré dans ses cartons. « Il y a une petite fille qui n’arrête pas de pleurer », m’a-t-il dit tristement. J’ai jeté un œil à celle qui était dans la pièce. Elle était très rouge, mais ça avait l’air d’aller. Un hélicoptère tournait au-dessus de nos têtes. La télé était allumée, qui montrait la place de la République soudainement vidée de toute la population. Quelqu’un a dit : « Mon Dieu, il y a des corps ». J’étais assez calme, j’ai regardé de plus près la télé, c’étaient des sacs. 
Je n’arrêtais pas de penser à D. J’avais envie d’être avec lui, je me répétais qu'il était affreux d'être aussi rapidement et aussi simplement séparé de quelqu'un dans les situations d'urgence – bêtement, je n'avais pas douté qu'il me suivait –, mais j’affichais autant de calme que je pouvais. Question d’orgueil, je crois. J’ai hésité à ressortir pour le rejoindre, mais la femme qui nous avait accueillis chez elle n’arrêtait pas de parler : elle avait eu sa fille au téléphone, qui se trouvait dans le Marais, là d’où des coups de feu s’étaient fait entendre. Des flics patrouillaient l'arme au poing disait-elle. En fait, elle répétait inlassablement la même chose, et puis, de temps à autre, elle s’interrompait pour aller crier aux passants de se mettre à l’abri.
Finalement, un flic est passé en scooter. Il nous a dit que c’était un mouvement de panique, qu’il n’y avait aucun danger. La télé disait à présent la même chose. J’ai envoyé un sms à D. pour lui donner rendez-vous en bas de l’immeuble où il s’était réfugié. J’ai fait la bise à la femme machinalement, comme si je la connaissais depuis des mois, et nous sommes partis à la recherche de R.
On a fini par le retrouver. Il avait couru sur près de deux cent mètres sans même se rendre compte de l’itinéraire suivi. Je ne voulais plus dîner dehors. On a raccompagné A. et J.-G. chez eux. On a repris nos esprits, on a bu un verre. On a rigolé en pensant que deux heures plus tôt, nous étions à côté d'une banderole qui clamait « Même pas peur ! ». On s'est dit qu'on allait se mettre au cardio-training. Puis nous sommes rentrés tous les trois en métro, des calculs de risque plein la tête...

lundi 29 septembre 2014

Souvenirs d'Egypte et conséquences

C’est un rêve qui m’a ramené ici, je veux dire : sur ce blog. À cause de la peine à mon éveil, traînée toute la journée. Heureusement, j’avais une note un peu ancienne à publier auparavant, histoire de ne pas avoir trop l’air de revenir ici comme un crypto-dépressif.
 
J’ai rêvé de M., de sa femme et de son fils. Ils étaient arrivés à Paris, pour fuir leur pays je crois. À vrai dire, il ne me reste pas grand chose du contenu du rêve ; de leur présence, seulement une impression photographique : M. à gauche, le petit garçon au milieu, et la femme de M. à droite. Pendant ces quelques secondes du réveil, avant que le rêve ne se retire complètement, je suis resté à mon bonheur de le savoir de retour à Paris. En moi, quelque chose bouillonnait, qui me révélait par la même occasion n’avoir jamais disparu sous les couches pourtant nombreuses de déconvenues et d’autres bonheurs actuels ou passés.
 
Comment expliquer que je revienne si souvent à lui ? Est-ce parce que l’interruption de cette histoire ne nous appartenait pas tout à fait ? Est-ce parce que cette histoire et sa fin ont en leur temps achevé de fixer ma haine des prescriptions religieuses et que, en retour, l’actualisation de cette haine (j’ai fait ce rêve au surlendemain de la dernière Manif pour tous) me tente de revenir à cette histoire ? Est-ce ma fragilité au moment de son départ ? Ma jeunesse ? L’adriamycine à cette époque reçue à hautes doses et qui aurait de mystérieux effets secondaires, adjuvant d’une fixation sentimentale dans mes influx nerveux ? Vous êtes sans doute trop gentils pour trouver ceci absurde ou pathétique. Je m’en charge.
 
Dans mon rêve, son petit garçon avait peut-être quatre ans. L’âge qu’il avait effectivement sur la photo que M. m’avait montrée autrefois, lors d’un précédent retour que j’avais imaginé durable. Je suppose que cet enfant doit en réalité avoir une petite dizaine d’années à présent. Il y a mille ans, allongé à côté de M., j’avais rêvé que nous avions une petite fille. Elle avait sa jolie peau et mes yeux clairs.
Mon lieu de travail actuel est à deux pas de l’appartement qu’il occupait à Paris. Je passe devant l’épicerie égyptienne où il venait autrefois apaiser son mal du pays. J’ai eu envie d’entrer dedans et de demander au monsieur s’il se souvenait de M. qui venait là m’acheter du tabac à la pomme, de faux papyrus ou des boissons égyptiennes.
 
Il n’y a qu’une personne à qui je voulais téléphoner pour raconter ce rêve, c’était Juliette, et elle est morte depuis trois ans.
 
Je ne sais pas si mes pages sont plus lourdes à tourner que celles des autres. Je ne pense pas être complaisant. Je ne parle de tout cela qu’ici, vous savez.
 
Deux jours avant ce rêve, j’avais vu sa mère chez des amis communs. Je lui avais demandé comment ça allait. Elle m’avait répondu que les choses n’avaient pas été simples dernièrement. Je ne lui avais pas posé de questions, et je m’en étais voulu, mais j’ai souvent envie de pleurer quand je pense à Juliette, alors quand je parle d’elle avec sa mère, vous imaginez les difficultés que j’ai à me contenir...
 
Juliette savait comme j’avais eu du mal à me dépêtrer de cette histoire. Je savais comme elle avait eu du mal à démêler certaines des siennes. J’ai d’autres amis, conservés de cette époque, mais elle est la seule qui n’aurait pas soupiré intérieurement en pensant « Nous y revoilà ». Elle ne m’aurait pas posé les mauvaises questions (« Mais attends, c’est bien lui qui… ? C’est bien avec lui que… ?). Elle se serait souvenu de tout et aurait tout affronté. Elle aurait pris nos souvenirs à bras-le-corps, la tristesse et les déconvenues ; nous en aurions parlé sans crainte de voir s’effondrer les mesquines convenances sociales que nous autres adultes élaborons, y compris (surtout ?) entre amis. Il y aurait eu des silences entendus aussi.

 Et puis on aurait tenté de sublimer tout cela. Autrefois, nous avions trouvé au fond d’une bouteille de Gewurtz’ des similitudes entre cette histoire et le Ravissement de Lol V. Stein. Je ne sais plus pourquoi (l’inachevé ?), mais Juliette s’en serait souvenu ou bien nous aurait resservi un verre pour réinventer nos mythes.
 
Elle m’aurait lu quelques haïkus pour finir. Elle m’aurait demandé où j’en étais de l’écriture des Menteurs.
 
Alors je viens là, parce qu’elle y venait aussi, et peut-être parce qu’écrire tout cela, ici, est peut-être ce qui m’approche le plus d’un écho de Juliette et de notre amitié qui devait survivre à tout.