vendredi 30 décembre 2011

Le livre du père

Depuis quelques années déjà, mon père écrit ses mémoires. Pendant longtemps, il se livra à ce passe-temps avec toute la nonchalance qui le caractérise, écrivant quelques pages à l’occasion, écrasant malencontreusement les fichiers, égarant les textes… Je le sens aujourd’hui davantage menacé par le vieillissement, angoissé par les trous de mémoire, inquiet de ce qu’il va nous laisser, soucieux de livrer sa version des faits, de se justifier peut-être. Il me donne régulièrement ses textes à relire avec l’alibi de l’orthographe, mais il le fait surtout, je crois, pour pouvoir discuter avec moi de ce que dit son texte. De ce qu’il ne dit pas.
Lire ce que furent son enfance et son adolescence, décrites avec le ton léger qui est le sien, m’amuse gentiment. Bien que tout ne fût pas toujours facile, que sa mère eût bien peu d’argent, tout est très largement passé au prisme d’une nostalgie joyeuse : les espoirs de l’après-guerre malgré les difficultés économiques, les jeux de l’enfance avec les copains dans une campagne à la limite du chromo, le Journal de Spirou, Tintin, la pêche et les lance-pierres ; puis le rock américain, les bals, les premiers émois amoureux, les vacances en vespa… Tout son texte semble suivre une ligne directrice assez imparfaitement assumée, celle des sentiments amoureux, dégageant une idée qui m’est familière de longue date : mon père est un homme incroyablement sentimental et romanesque.
Au restaurant, peu avant Noël, il m’a expliqué que son récit allait à présent aborder la rencontre avec ma mère et les longues, très longues, années qui ont suivi. Je l’ai senti tâter le terrain, essayer de savoir jusqu’où il pourrait aller dans la confidence, car son texte n’ambitionne absolument pas la publication (cela le dédouanerait alors d’à peu près toutes les responsabilités…), mais n’est destiné qu’à ses enfants. Il s’agit bien de l’écriture du roman familial, celui qu’il finira par nous transmettre à ma sœur et à moi. Je l’ai senti tenté de tout balancer, quitte à en faire des tonnes, rappeler que c’est pour nous qu’il s’est sacrifié en ne demandant pas le divorce avant notre majorité, faire de notre mère un dragon hystérique, gommer systématiquement les jolis aspects de sa personnalité. Enfoncer le clou. Se donner le beau rôle. En somme, redevenir le héros de sa mère dans cette famille qui ne comptait aucun homme – du moins jusqu’au retour inopiné, des années après, de son père.
Quand j’étais petit, je voyais assez peu mon père, à tel point que j’ai même quelques souvenirs de l’étrangeté qu’accompagnait parfois son entrée dans la pièce où je me trouvais. Il était toujours en déplacement et quelquefois ne rentrait pas même du week-end. Et lorsqu’il était là, il passait une grande partie de son temps dans l’atelier qu’il s’était aménagé à côté du garage, ou alors dans le jardin, ou alors dans son bureau. Pour autant, il n’était pas véritablement froid, ni même autoritaire, et je ne crois pas avoir jamais ressenti que je pus l’encombrer d’une quelconque façon. Simplement, il y avait – il y a – chez lui une forme d’absence, comme si son esprit était toujours, partiellement au moins, ailleurs. Qu’on ne se méprenne pas : j’aime mon père. Je l’aime pour ses qualités et pour ses défauts, pour son humeur étale comme pour ses manipulations parfois infantiles. Je l’aime pour l’inquiétude qu’il a manifestée ces derniers mois et pour son égoïsme naïf ; mais il y a comme un malentendu persistant entre nous : nous ne sommes pas sur le même plan.
Cela s’est produit un dimanche après-midi. Je devais alors avoir 16 ou 17 ans et, en quelques heures, à mesure qu’il me confiait pour la première fois ses difficultés matrimoniales, la distance qui existait déjà entre lui et moi, par intermittence, s’est figée et, quelque part en moi, se décidait que cette distance-là serait désormais dédiée à l’intellectualisation. De fait, elle n’a jamais été véritablement réduite depuis. Un plan différent, donc : lorsqu’il me parle, il me donne parfois l’impression de s’adresser à un copain de régiment, ou de chercher mon assentiment. De mon côté, je l’écoute volontiers, lui donne mon avis lorsqu’il me le demande, essaie de dissimuler les rictus qui naissent à la commissure de mes lèvres lorsque je le surprends en flagrant délit de mensonge amoureux. En contrepartie, et il le sait, il le pressent tout du moins, il n’est pas autorisé à porter le moindre jugement sur ce qu’est ma vie, ce qui m’a autorisé à répondre sincèrement à ma sœur, autrefois, que je me fichais bien de savoir qu’il avait eu du mal à accepter ma sexualité.
En me parlant de son texte et des craintes qu’il avait quant à la réception qu’en aurait ma sœur, je lui ai dit que pas plus qu’elle je ne tenais particulièrement à apprendre certaines choses, que nous en savions déjà beaucoup, et depuis longtemps, qu’il ne pouvait s’attendre à ce que nous encaissions tout de même tout – ou alors qu’il pouvait abandonner certaines portions de son texte au posthume. « Au moins avec toi, on peut en discuter, alors qu’avec ta sœur… » J’ai pris la défense de ma sœur, comme je le fais toujours lorsqu’il reprend cette antienne : j’ai défendu sa volonté farouche de ne plus se laisser envahir. Surtout, invitant mon père à ne pas être complètement dupe, je lui ai dit qu’elle et moi avions adopté – bien obligés – deux stratégies différentes pour supporter la situation, les non-dits, les fuites et les crises de larmes : j’avais choisi d’intellectualiser autant que possible nos relations, ce qui semblait nous convenir à l’un comme à l’autre ; ma sœur, quant à elle, s’était abandonnée à une autre forme de distance, beaucoup plus concrète, pour se préserver. Je crois qu’elle a davantage souffert que moi de son enfance dans ce couple qui n’a jamais eu beaucoup de sens, avec le poids d’une responsabilité dont nos parents n’ont jamais véritablement cherché à la délester : c’est enceinte que ma mère s’était mariée.
Avec son talent d’illusionniste, il a évacué cette conversation qui menaçait de l’entraîner sur un terrain désagréable en me disant, tout sourire : « Je suis étonné que tu n’écrives pas », oubliant que non seulement j’avais écrit un mauvais roman à l’âge de 19 ans, mais qu’en plus je le lui avais donné à lire. Je m’en suis tiré moi aussi par une pirouette exécutée dans nos rires : « Ne t’inquiète pas, je vous réserve un chien de ma chienne ! ». Tu parles…

lundi 19 décembre 2011

L'errance des sentiers

À rebours peut-être des errances psychogéographiques proposées par les situationnistes, je m’obstine quotidiennement à tracer le sentier de ma récupération, à écouter mon souffle et ses crispations, à jauger mes envies de m’arrêter.
Ce matin – je crois qu’il est un peu plus tôt que d’habitude –, il n’y a encore personne dans le passage ; même les touristes, pourtant lève-tôt, n’ont pas investi les lieux, et descendent encore mollement les escaliers de leurs hôtels, farfouillant dans les sacs à dos pour trouver la carte de la ville. Jolie lumière du passage, un peu trouble et scintillante toute l’année – un peu plus encore en période de fêtes –, et qui ne laisse pas deviner l’intensité du ciel, d’un bleu qui, comme aujourd’hui, sait être si pur à Paris, et qui nous ferait presque oublier les coutumiers ciels de novembre, ces ciels gris qui flottent à peine au-dessus de nos pas, qui pèsent si lourd sur les visages et les épaules.
Le bébé cadum, restauré, fait son guignol avec sa tronche de premier de la maternelle. Il sent le verre de lait distribué par l’instituteur et les vaccins à la chaîne. Il dégage une douceur de chair à canon, ce bébé presque effrayant comme peuvent l’être les angelots de cimetière figés pour l’éternité.
Et sur le boulevard, large et confortable, tous les rythmes de pas, et moi remontant le courant qui déverse du métro les travailleurs du tertiaire – costumes de tous prix, petites tarlouzes hautaines qui marchent comme leurs héroïnes avec des gueules de winners, cadres pas moins désespérés, dames à l’air revêche (têtes de chefs – tout est dit), d’autres qui traînent la patte, font durer le café et la cigarette, et auxquels j’adresse mes sourires.
Et puis une étrangeté : l’absence du vieux monsieur barbu que je crois iranien ou turkmène, qui a abandonné momentanément ses affaires sur le trottoir.
Plus loin, je m’arrête un instant. Le souffle est bon, mais j’aime bien ces arbres dénudés morcelant le ciel ou bien l’empêchant de tomber sur la toute petite place qui accueillera, un peu plus tard dans la journée, la misère du coin, qui se chauffe près des bouches de métro, et se rince le gosier – pépie terrible quelle que soit la saison – vautrée sur les bancs disputés aux pigeons, pigeons qui squattent encore, pour l’heure, l’entrejambe de la porte Saint-Denis sans plus craindre son lion ridicule avec sa gueule de vampire. Qu’on aimerait les détester, ces rats volants, mais comme ils font pitié à cause de leurs pattes estropiées et de leur air définitivement con quand ils marchent.
Premières véritables odeurs du monde des vivants qui s’échappent des épiceries aux étals impeccables.
Je devine qu’aujourd’hui je vais être contraint de ralentir un peu au niveau du square Alban-Satragne, là où gît d’habitude un autre vieux monsieur barbu, enroulé dans sa couverture, non loin de cette curieuse bourse de la misère où les Roms se retrouvent, le matin et le soir, bébés dans les bras, regards misérables suspendus, chiens en bandoulière, béquilles en vrac. « Moi, c’est les chiens que je plains », m’a dit l’autre jour ma mère, lors de son dernier passage à Paris. Je n’ai rien répondu cette fois, parce que reprendre inlassablement cette conversation, c’est accepter Sisyphe. Et puis je suis confiant : un jour, je la pousserai dans le canal et ça ira bien comme ça.
Selon les jours, le temps, la force, je prends le boulevard Magenta ou je poursuis mon ascension de Saint-Denis. Selon mon moral aussi : à un certain endroit de Magenta, j’ai pensé deux ou trois fois à Juliette, sans bien comprendre le rôle joué par le paysage, par le contenu des boutiques ou le jeu des ombres sur le trottoir – est-ce que l’on sait –, mais c’est devenu depuis systématique : un réflexe pavlovien comme une brûlure. Cette fois, j’ai envie des odeurs épicées mêlées d’encens que je sais retrouver au-dessus de la gare du Nord. Tiens, aujourd’hui, il n’y a pas non plus ce jeune type à la tchatche incroyable et à qui j’ai laissé ma monnaie l’autre jour, en me disant que la situation était devenue à ce point intenable que j’en arrivais à culpabiliser de donner à un peut-être plus « armé » que d’autres. Il avait quelque chose d’un prince en exil.
Les marchands indiens commencent à installer les fruits et les légumes les plus étranges, qui resteront là avec leur mystère : je me refuse à en savoir davantage, et les hommes s’agitent, rangent ou déballent les machines à coudre dans les boutiques de saris (Joss, la plume qui vole, c’est pour vous) qui m’iraient si bien si je consentais à m’épiler, toutes ces couleurs qui, à l’instar des odeurs, sauvent véritablement ce quartier. Là, à regarder cette rue qui prend vie dans le matin, j’ai la certitude qu’il s’en est fallu de peu que le quartier sombre comme bien d’autres : ici aussi les Dabit sont morts, les petites usines ont fermé et les artisans ont abandonné leurs établis. Mais il y a les coiffeurs concentrés qui attendent les clients en rêvassant devant les affiches de cinéma connues par cœur, les Hrithik Roshan et les Aishwarya Rai, de quoi rêvasser jusqu’au métro Chapelle, et même au-delà, dans ce presque no man’s land où les voies de chemin de fer, le vent glacial du boulevard, les souvenirs du bled s’enchevêtrent et enserrent le petit square anatopique tout droit venu de Pripiat, désert pour l’heure, mais bientôt lui aussi investi d’autres pauvretés. Ce matin sur Yahoo, en commentaires à l’article sur la noyade de 300 ou 400 migrants qui espéraient rejoindre les côtes australiennes, on pouvait lire « Bon débarras », « Les Australiens sont plus chanceux que nous » ou « Bon appétit aux requins ». Envie de dégueuler mon petit-déjeuner et c’était bien fait pour moi.
Mes pensées s’apaisent : les voies ferrées me font parfois cet effet, avec leurs lignes pures et rythmiques qui strient un paysage qui dit le labeur et la sueur bicentenaires, qui dit aussi les révoltes adolescentes griffonnées sur les murs. Au loin le Nemrod : il y en a un dans chaque quartier, dans chaque ville de France et de Navarre. Autrefois, Greg et moi avions fait le pari de ne dormir, en voyage, que dans des hôtels ayant pour nom Le Coq hardi, à peu près aussi nombreux. De sacrées surprises parfois. Celui-ci nourrit ma sympathie sans raison véritable. Est-ce parce qu’il a des allures de résistant dans ce quartier où frappent les éventrations immobilières ? Est-ce parce qu’il est toujours un peu désert ? À cause de sa décoration intérieure entraperçue par la vitre ? Tout cela à la fois, et son emplacement : il est au croisement de deux rues et je crois bien que tous les cafés qui ont véritablement compté dans ma vie étaient à des angles : c’est là qu’on y rencontre le diable.
Quelques vieux déambulent rue de Chartres, le couvre-chef au vent et le regard pareil, en rejoignent d’autres, attroupés au pied d’un immeuble et qui discutent avec agitation, mais une agitation comme intérieure, presque sage, davantage que dans le cas des quelques jeunes qui, au métro Barbès, tiennent le plus grand bureau de tabac à ciel ouvert, avec les stocks dans de petits sacs en plastique à peine planqués sous les bagnoles.
Encore quelques mètres à grimper jusqu’au métro Anvers. De là la pente est douce, qui me mène dans cette partie si sage du 9e arrondissement, au bas de la rue Turgot, dans ce petit café que j’aime pour la serveuse si charmante, pour sa terrasse chauffée qui sent bon le tabac, pour ses habitués – la dame un peu âgée qui abandonne quelques heures chez eux son mari impotent, cet homme jeune qui se traîne des sacs de pharmacie aussi lourds que les miens, quelques-uns qui sont sages tout comme moi, plongés dans leurs lectures ou dans l’écriture, petit café si sympathique dans la semaine, mais envahi le week-end par tout ce que le quartier compte de bobos à poussettes – Clémentine et Garance qui courent en tous sens…
Un allongé, puis un autre, quelques pages noircies, quelques rêvasseries aussi – bras qui m’enserrent, blanc du cou que j’embrasse (vous n’en saurez pas davantage), avant de reprendre nonchalamment le chemin qui me conduira, en pente douce toujours, jusque chez moi.


dimanche 18 décembre 2011

Les ennemis

Je ne crois pas avoir d’ennemis – contrairement à ce que peut suggérer le contenu manifeste d’un rêve fait il y a quelques jours et qui se terminait par une exécution en règle (une balle dans la tête, la mienne).
Mais si je me pose tout de même la question de l’ennemi, c’est alors immédiatement le souvenir d’Alexis D., un petit garçon de mon école primaire, qui me revient en mémoire, et ce, alors même que les raisons de notre animosité réciproque sont perdues de longue date. Peut-être s’agissait-il d’une incompatibilité chimique ou d’un principe primaire de quotas : il fallait bien se trouver dans la classe au moins un ennemi, histoire d’avoir un exutoire dans cette microsociété catholique qui nous parlait d’amour et d’amitié comme des seuls sentiments véritablement autorisés. Alexis reste celui avec lequel je me suis battu : nous étions en rang deux par deux à l’entrée de la classe et il était derrière moi. Un mot, un seul, oublié depuis, a provoqué ma rage. Mais au fond, cela ne pouvait pas ne pas arriver : il était mon ennemi et j’étais le sien, et nous nourrissions l’un pour l’autre une haine des plus outrées, des plus romanesques, des plus archaïques également, et il aurait tout aussi bien pu être question de duels, de dague, de poison, de complot… Pour autant que je m’en souvienne, cette détestation n’était aucunement exempte d’hypocrisie, car il y avait des trêves, le temps pour chacun de compter ses alliés et de se donner les moyens de quelque ultime vérification – est-il vraiment détestable ? Oui, il l’est –, le temps de pactes de non-agression. Nous allions alors chez l’un l’autre pour les anniversaires, et je me souviens d’une sortie avec mon ami Bertrand et lui sur les bords de Seine. C’est d’ailleurs à l’occasion d’un de mes anniversaires qu’il est tombé dans le bassin aux poissons rouges. Sa mère, hystérique, l’avait extirpé de l’eau pour lui coller une baffe magistrale que j’avais pris soin d’immédiatement graver dans ma mémoire – pour sûr, les beaux vêtements étaient mal en point, de même que sa dignité, et c’est en slip qu’il était reparti, le bras sur le point d’être arraché par sa mère qui le traînait en vociférant. Je ne sais pas ce qu’il est devenu : il fait partie de ces camarades qui ont disparu sitôt que la cloche a sonné sur la dernière journée de CM2. Mais, plus de dix ans après, allongé sur mon lit avec Caroline P., et alors que nous feuilletions un album de mes photos de classe, elle s’écria, le désignant : « Ah, mais je le connais, lui, c’est Alexis ! Il venait souvent à la maison du temps où son père et le mien étaient amis. »

Après être resté quelques minutes éveillé, le temps de m’assurer que se dissipe complètement le réflexe d’un retour immédiat au cauchemar, je me suis donc rendormi, mais pour immédiatement plonger dans un autre rêve désagréable, impliquant justement Caroline – perdue de vue depuis des années. Elle avait organisé une grande fête dans la maison seine-et-marnaise de ses parents, une fête gigantesque qui essaimait de maison en maison, pour bientôt s’étendre à toute la rue. Je déambulais donc dans le quartier, de plus en plus éméché, à la vague recherche de ces gens que j’avais pu connaître autrefois… Mais, au lieu du plaisir ou de la gêne des retrouvailles, de la curiosité des routes parcourues, j’éprouvais, à mesure que je m’éloignais de la maison, une sorte de tension qui allait crescendo, et je me sentais de plus en plus menacé par un ennemi insaisissable et invisible, échauffé par l’alcool.
Quelques mois après notre rupture, la fin d’une relation plus que vacillante, de ces relations soigneusement bâties sur des fondations en sable, Caroline avait rencontrée K., un paranoïaque qu’elle m’avait présenté à l’occasion d’une grande fête que G. avait organisée. Je m’étais montré aimable, mais avait commis quelques maladresses – je n’étais pas supposé connaître l’appartement de Caroline –, à tel point qu’il avait déclaré, sitôt rentré, qu’il avait tout compris : je ne sortais pas avec G. Il ne s’agissait que d’une couverture : en réalité, je n’étais pas même pédé et je me « tapais » Caroline (« Pauvre G., lui avait-il dit, qui ne se rend compte de rien ! ») pendant que lui passait du temps en prison, séjours renouvelés du fait de ses activités professionnelles à haut risque de vendeur de (très mauvaise) héro. Il m’avait donc obligeamment prévenu qu’il allait venir me péter les genoux à la sortie du boulot, histoire de m’apprendre la vie et de me faire passer l’envie de coucher avec « sa femme », menace que je prenais suffisamment au sérieux pour « grave flipper ma race », car il semblait m’avoir identifié comme le grand Autre persécuteur. Ainsi devenais-je, malgré moi, l’ennemi unilatéral de quelqu’un, expérience tout à fait dérangeante.

Le mot « ennemi » recouvre une très grande variété de situations, au gré des adjectifs qui lui sont accolés : personnel, héréditaire, intérieur, intime… On pense en tout premier lieu à l’ennemi de l’extérieur (l’autre quartier, l’autre couleur, l’autre pays), collectivement désigné, par les autorités le plus souvent, sur la base de haines historiques et rances, lesquelles sont d’ailleurs soigneusement entretenues par des invitations plus ou moins appuyées à la vendetta ou à l’exercice de la loi du talion, mais aussi, à l’occasion sur la base d’une haine opportune et à l’arbitraire si ironiquement souligné par Orwell dans 1984 : les ennemis d’hier peuvent alors devenir des alliés – et vice-versa –, ruptures diplomatiques s’accompagnant de véritables dépolarisations.
Et comme chacun le sait : pendant qu’on déteste le voisin, on ne se déteste pas entre soi. Le psychologue Milgram s’était ainsi « amusé », à l’occasion d’un camp d’été, à dresser l’un contre l’autre deux groupes d’enfants, puis il les avait rabibochés à la fin du séjour en leur imposant une tâche qui ne pouvait être menée à bien qu’avec la participation et la coordination des deux groupes.
En grandissant, je crois que s’égare largement l’idée de l’ennemi personnel (recruté parmi les camarades de classe ou non) : on a quelques amis, beaucoup de personnes nous sont parfaitement indifférentes et quelques-unes franchement antipathiques. Mal luné, on souhaite parfois à ces dernières l’enfer sur terre, mais on peinerait à les qualifier d’ennemis, avec toute cette charge un peu mélodramatique parce que disproportionnée. En général « sombre connard » suffit. Et j’ai l’impression que c’est tout en mesurant la douce immaturité qu’il y aurait à se cultiver des ennemis.
Qui a des ennemis ? Pour partie, les bas de plafond, dont la vie intérieure est si terriblement réduite qu’ils sont contraints d’être dans la réaction primaire, renonçant même parfois à leurs propres élaborations émotionnelles au profit de celles qu’ils ont cueillies hasardeusement dans les feuilletons. Dans les bus, elles sont innombrables les Kevina des deux sexes qui braillent dans leur téléphone portable et évoquent en long, en large et en travers, leurs ennemies, souvent désignées par « c’te pute/bouffonne » auxquelles elles souhaitent les pires déboires, ourdissant pendant des heures les pièges terribles de leurs vengeances auxquelles devront par ailleurs participer copains, frères, ex’, tous la proie de trois mythes : rien ne vaut la transparence des attitudes et des conversations ; la vérité est une et indivisible ; et les relations humaines sont factorisables (au sens mathématique du terme) : les amis de mes amis sont… les ennemis de mes amis sont…
Mais quel adulte peut prétendre sans rire avoir des ennemis ? « Avait-il des ennemis ? », demande le commissaire à la veuve… Par principe même, le caïd – chez lequel on retrouve par ailleurs souvent des traits de personnalité paranoïaques ou hystériques – a des ennemis. Par jeu, par ennui, par sentiment d’importance : il faut être important pour avoir des ennemis. Le paranoïaque a un ennemi (parfois décliné en plusieurs), ceux qui se font tirer les cartes ont des ennemis (la dame de pique, perfide et envieuse, toujours collègue ou belle-sœur), ceux qui se gonflent d’une importance qu’on est suffisamment con pour leur accorder ont des ennemis. Plus on se hisse sur les cimes du pouvoir, plus le nombre d’ennemis se multiplie, parce que les enjeux deviennent de plus en plus importants, parce qu’on ne peut se hisser seul et qu’il faut se trouver des alliés, et, enfin, parce qu’on se hisse contre les autres. Et lorsque celui qui est tout en haut de la pyramide est lui-même paranoïaque, le pire est à craindre, car il imposera immanquablement à la nation tout entière l’idée d’un ennemi intérieur. Cet ennemi-là est insaisissable, mais il faut le saisir tout de même. De là les larges coupes que ce combat requiert, car mieux vaut élaguer large, l’ennemi pouvant se dissimuler derrière n’importe quelle figure de la familiarité : le père, l’épouse, l’enfant des voisins, l’ami révolutionnaire… Les régimes totalitaires se sont fait les tristes champions de cette quête fantasmatique d’une élimination des ennemis de l’intérieur, identifiés selon des critères si instables, si opaques, qu’ils autorisent là encore toutes les volte-face. Dans Ninotchka, il y a ce dialogue fameux :

     – Quelles sont les nouvelles de Moscou ?
    – Bonnes, excellentes : les derniers procès ont été une vraie réussite : il y aura moins de Russes, mais ils seront meilleurs !

dimanche 11 décembre 2011

Les Pénates



Je ne rêve jamais de la maison de mon enfance – formulation peut-être trop définitive qui signifie seulement que je ne m’en souviens jamais au réveil –, alors que je rêve encore fréquemment du studio que j’ai occupé autrefois à Montrouge, dans lequel j’avais emménagé en urgence, encore un peu dévasté par l’échec de ma première relation amoureuse et quelques autres déconvenues d’importance qui en auguraient d’autres… studio que j’ai quitté sans regret, croyant de surcroît, naïvement, pouvoir y laisser quelques vieilles peaux. J’y avais été amoureux, j’y avais pleuré sur mon sort parfois, en fumant des milliards de cigarettes sur le balcon, une bière ou un thé à la main, regardant partir l’amant, ou guettant son arrivée, rêvassant aussi, à l’occasion devant les silhouettes masculines qui passaient derrière les fenêtres de l’hôtel en face.
C’était un quartier un peu sinistre, un de ces quartiers comme on en trouve en périphérie, qui porte les stigmates d’un aménagement urbain élaboré à la va-vite, le plus souvent motivé par le seul appât immédiat de l’argent : j’ai vu s’écrouler quantité d’immeubles derrière ces immondes palissades vertes. Disparu le bar PMU tenu par un couple à la Cabu où j’ai écrit une grosse partie de mes mémoires de maîtrise et de DEA pendant que le linge tournait au Lavomatic, ce Lavomatic où parfois une clocharde venait, le temps du séchage, se poster à côté de moi pour lire mon livre. Disparue peut-être la pizzeria tenue par un vieux monsieur Égyptien chez lequel j’ai commencé l’écriture de ma thèse. Je ne suis pas certain qu’il me reconnaîtrait si j’y retournais, mais j’aimerais savoir qu’il va bien et que rien n’a altéré son regard si plein de gentillesse discrète. Retourner également chez l’épicier dont j’ai vu grandir les fils, bientôt fiers de leurs affreuses petites moustaches d’adolescents, l’épicier qui se mit à me dire au revoir la main sur le cœur quand il remarqua mon amaigrissement et mes sourcils devenus rares. Retourner, enfin, au Louisiane où j’ai abondamment écrit, tout en matant les fesses du patron, si joliment rebondies dans son pantalon, ce bar où chantonnait, dans une langue inconnue qui disait peut-être l’exil ou le corps des femmes, un monsieur noir, sans âge, qui échangeait quelques verres contre le lavage des vitres. En repensant à toutes ces figures de ma familiarité, j’éprouve une forme de tendresse inchangée, celle de la nostalgie qui est chez moi un réflexe indépassable, mais je peine à considérer cet appartement comme le lieu de mes pénates passés. Je ne crois pas y avoir apporté quelque dieu du foyer : jamais je n’ai éprouvé le moindre réconfortant soulagement en poussant la porte. Et pourtant, il s’agit du lieu habité qui revient, encore aujourd’hui, le plus souvent dans mes rêves. Mais certains indices m’autorisent à penser qu’il s’agit d’une sorte de foyer-écran…
Les Pénates désignaient chez les Romains, dans la continuité culturelle des Étrusques (je parle évidemment sous le contrôle de Calystee…), les dieux protecteurs du feu et du garde-manger, ceux que la lignée s’était choisie, et que l’on emportait avec soi en cas de départ. Je ne sais pas quels dieux s’étaient choisis mes ancêtres, ni à quels saints ils se vouaient, mais, dans la maison de mon enfance, je les célébrais à ma façon en rêvant de voir brûler un feu continuel dans la cheminée. L’hiver, je pouvais rester planté là des heures, quittant la lecture ou la télévision, pour voir s’effilocher les bûches en flammèches, guetter le craquement du bois – « un ver vient d’éclater », disait mon père. J’aimais ce feu qui annonçait la famille réunie : le froid du dehors, qui n’était qu’hostilité sans la neige, précipitait le dimanche les uns et les autres auprès de lui. Mais, j’en ai conscience, il s’agit là d’images d’Épinal propres à l’hiver de l’enfance, la cheminée comme un de ces petits lieux symboliques qui fixent les souvenirs. 
Le cœur véritable de la maison, de l’intérieur de la maison, le croisement de ses forces, a toujours été pour moi la petite chambre bleue de l’étage destinée aux invités. Son style ancien, voire vieillot à cause de tous ces meubles qui dévalaient de l’arbre généalogique, les objets anciens qui composaient – peut-être un peu artificiellement, mais je n’en avais nullement conscience à l’époque – le décor, tout cela impressionnait mon imagination, et je me demandais parfois, comme halluciné, si cette pièce ou la force brute, presque archaïque qu’elle dégageait, n’étaient pas antérieures à la maison elle-même. Par ailleurs, et j’en étais intimement convaincu, elle était en connivence avec d’autres lieux des environs, tissait avec eux un maillage serré. Le puits, tout d’abord, qui réunissait en un même lieu du jardin toutes les bienveillances et tous les dangers du monde… les dangers surtout : quand on se penchait un peu dangereusement, on voyait flotter à la surface de son eau glauque toutes les histoires d’enfants noyés ailleurs, dans d’autres familles, dans d’autres villages. 
Au-delà du jardin, je crois l’avoir déjà dit, il y avait la rivière, source elle aussi d’histoires terribles et édifiantes supposées écarter de moi la menace et restreindre mes audaces, et qui ne faisaient que nourrir ma fascination et mon attention rêveuse : surveiller aussi bien l’apparition des ondines que les longs cheveux noirs des femmes noyées qui descendaient le courant. Bachelard, le saint patron de ce texte, disait que l’on ne guérissait pas des rêveries au bord des eaux stagnantes… sans doute le cours de cette rivière n’était-il pas assez tumultueux pour emporter avec lui les petites peines, les petites vexations que je venais abandonner comme des offrandes.
J’en suis certain, ces lieux (la chambre bleue, le puits, l’embarcadère où je m’installais pour contempler la rivière et où l’on m’avait retrouvé endormi, enfant) constituent des sortes de points de contact, d’une certaine manière, entre l’intérieur et l’extérieur – Gilbert Simondon parlerait peut-être de réticulations entre nos métastructures psychiques et ces lieux de forte charge symbolique. De ce point de vue, certaines pièces de la maison ont pu ainsi finir par se charger négativement – au sens électrique du terme. Ainsi la chambre de mon enfance, devenue le bureau de mon père lorsque j’ai migré dans celle que ma sœur abandonnait, a fini par incarner l’espace protecteur sur le point de céder aux attaques extérieures, l’espace du cauchemar récurrent : la menace d’une agression, d’une profanation opérée par des hommes qui venaient du dehors. Un visage menaçant se figeait derrière la fenêtre, un autre attaquant à la hache la porte fermée à clé, moi recroquevillé sous le bureau en bois de mon père, un rêve dont les motifs ont pu me faire croire un temps à la réminiscence d’une agression refoulée. Plus vraisemblablement, il s’agissait de l’élaboration d’une autre menace, bien réelle celle-là : la destruction de la maison non pas dans ses pierres, mais dans son ordre, ce qui finit par arriver lorsque mon père et moi dûmes attaquer à la hache la porte qui menait à la chambre bleue – le sanctuaire de mon imaginaire – pour y retrouver un membre de la famille recroquevillé comme un animal, et en larmes, sous le lit.
Cette maison avait été celle d’une enfance peut-être trop secrète pour être véritablement insouciante – mais elle avait été heureuse tout de même, parce qu’elle avait accueilli tous les possibles de l’aventure : les promenades en barque dans le jardin inondé avec mes cousins, la cave effrayante peuplée de ces insectes qui n’aspirent qu’à vous dévorer, le grenier où s’entassaient, étranges, les reliquats de vies d’avant.
À l’adolescence, elle a pu à peine me protéger – mais sans doute rien ne peut protéger contre l’implosion, l’effondrement sur eux-mêmes de petits compartiments de votre personnalité.
Avec le départ définitif de mon père, je n’ai pu qu’admettre que, bien davantage que je ne l’aurais imaginé et en dépit de ses absences de toujours répétées, il avait contribué à la force structurante de la maison. Sans lui, le noyau redevint fissible, soit que mon père ait emporté les Pénates dans sa fuite, soit que ma mère les ait chassés : dans ses accès de rage, elle maudissait la généalogie qui m’avait donné mon nom et tout ce qui allait avec. Les Lares eux-mêmes, qu’elle ne nommait pas, dont elle ignorait peut-être même l’existence, étaient tacitement honnis : elle rêvait à la destruction de ce puits, elle haïssait la rivière… Cette maison lui devint peu à peu intolérable et un beau jour, elle nous annonça qu’elle la vendait aux voisins. Je me suis longtemps cru autorisé à lui en vouloir. Et pourtant, avec sincérité, avec le temps, je me rends compte que cette maison n’était plus la nôtre, que si nous avions dû la conserver, elle serait devenue une de ces maisons telles que décrites par François Vigouroux (L’Âme des maisons), le sépulcre d’inconscients familiaux erratiques qui finissent par avoir votre peau et qui en d’autres temps sont dites hantées ou maudites.
Reste que si j’ai abandonné les Pénates à mon père, avec notre nom de famille et mes gènes, au prix, peut-être de ne me sentir chez moi véritablement nulle part, je regrette quelques-unes de ces petites divinités qui peuplaient la maison de mon enfance. Mais on le sait : on n’emporte pas avec soi les Lares qui restent attachés aux lieux. J’espère qu’ils ont pu trouver des enfants aussi seuls et attentifs aux oreilles desquels murmurer leurs contes immémoriaux.

Commentaires d'origine

Voilà un joli texte qui sent le feu de bois et le plancher ciré. On peut tous y retrouver quelque chose de nos propres souvenirs.
Écrit par : Jay | 12 décembre 2011
> Jay : Oui, je crois que d'autres peuvent s'y retrouver (le plancher ciré dans ton cas ?). Peut-être voulais-je aussi évoquer les archétypes...
Écrit par : christophe | 12 décembre 2011
 ce matin mon réveil a interrompu un rêve au cours duquel - suite à une inondation inexpliquée - je suis venu me réfugier dans la maison de mes parents. Dès les premiers instants d'éveil j'ai pensé à ton billet avec cette évidence : cette maison reste quelque part en moi le théâtre des choses qui perdurent et qui rassurent.
Et pourtant, factuellement, il n'y a pas grand-chose qui n'y ait pas changé.
(j'aime beaucoup la musique que tu as choisie)
Écrit par : joss | 12 décembre 2011
 
Très, trop souvent, je me réveille en ayant rêvé de la maison de mon enfance dans laquelle je me suis beaucoup ennuyée et où je me suis sentie plus seule que jamais.
C'est très étrange comme ton texte me parle, à rebours.
Le morceau est très chouette. Tori Amos?
Écrit par : Georges | 13 décembre 2011
> Joss et Georges : Il s'agit de Tori Amos. Et je voudrais juste vous citer cet extrait : "A quoi servirait-il, par exemple, de donner le plan de la chambre qui fut véritablement ma chambre, de décrire la petite chambre au fond d'un grenier, de dire que de la fenêtre, à travers l'échancrure des toits, on voyait la colline. Moi seul, dans mes souvenirs d'un autre siècle, peux ouvrir le placard profond qui garde encore, pour moi seul, l'odeur unique [...]. Mais j'en ai déjà trop dit. Si j'en disais davantage, le lecteur n'ouvrirait pas, dans sa chambre retrouvée, l'armoire unique, l'armoire à l'odeur unique, qui signe une intimité [...]. Vous voudriez tout dire sur votre chambre. Vous voudriez intéresser le lecteur à vous-même alors que vous avez entr'ouvert une porte de la rêverie. Les valeurs d'intimité sont si absorbantes que le lecteur ne lit plus votre chambre : il revoit la sienne. Il est déjà parti écouter les souvenir d'un père, d'une aïeule, d'une mère [...]."
Bachelard (Gaston) - La Poétique de l'espace. Paris : Puf, coll. "Quadrige", 2001 (1957), p. 31-32.
Écrit par : christophe | 14 décembre 2011
 c'est si juste. merci.
Écrit par : joss | 14 décembre 2011
 
Nihil obstat. Imprimatur.
Les Lares, les Pénates, la maison, la famille et Bachelard: tu me gâtes!
Écrit par : calystee | 14 décembre 2011

Merci... Je vais lire cette poésie de l'espace.
Écrit par : Georges | 15 décembre 2011

Il n'y avait pas de Lares dans la maison de mon enfance. Il n'y avait que des monstres, tapis sous le lit, dans les placards, dans la cave surtout.
Dans la cave, ils étaient horribles. Noirs, poilus, les yeux rouges, les doigts crochus, les ongles sales...
Mais dehors, dans le jardin, dans les champs, les prairies, je retrouvais tout le petit peuple, les fées, les elfes, les lutins. C'était magique. Chaque jour je volais du lait et je posais une soucoupe bien planquée sous le groseillier, pour qu'ils restent près de moi. Je leur ai tout raconté, je crois, même mes souvenirs oubliés.
Sourires.
Bises Christophe :)
Écrit par : Caly | 15 décembre 2011
> Calystee : Merci.
> Caly : Des monstres, il y en a eu aussi... Dans la cave, dans les placards, derrière les portes ouvertes. Et en plus, la cave pouvait à tout moment laisser couler du sang de ses murs (que soit ici remerciée ma sœur, plus âgée, qui m'avait raconté Amityville !)
Écrit par : christophe | 16 décembre 2011

mercredi 29 juin 2011

Journal d'hospitalisation XI

12 mai 2011

Il m’apparait comme évident que la période qui a suivi la transplantation, période au cours de laquelle je devais être particulièrement protégé contre les infections – visiteurs entrant dans ma chambre avec bonnet (pour les plus zélés), masque et blouse – a largement contribué à une réactivation de ma phobie du contact, et je dois bien l’admettre : j’ai maintenu, bien au-delà du temps nécessaire, la distance physique imposée à la famille et aux amis.
Et puis, il a fallu être raisonnable. J’ai donc demandé au cardiologue ce que je savais déjà, à savoir si je pouvais lever les tabous. « Oui, sauf si les gens sont malades », m’a-t-il répondu. Certaines réactions enthousiastes des visiteurs m’ont littéralement paniqué : il n’y a que très peu de proches dont les embrassades ne s’accompagnent pas chez moi de raidissement angoissé. Et lorsque mon ineffable mère est entrée dans ma chambre, elle m’a dit quelque chose comme : « Alors on peut t’embrasser… et te tripoter aussi ! » Le temps passe sans jamais s’épaissir d’enseignements : qu’elle n’ait jamais interprété mes mouvements de recul à son approche, je peux le comprendre ; mais je me fais plus difficilement à l’idée qu’elle n’ait pas même pu les intégrer à ses attitudes corporelles. Elle déborde toujours autant et je ne peux alors m’empêcher de penser que mon individualité glisse sur elle comme une donnée purement théorique – de surcroît jamais validée. D’où l’impression d’inlassable répétition dans les échanges que je peux avoir avec elle.
Lorsque je repense à ma jeunesse chez elle, ce n’est que pour m’arrêter aux souvenirs des difficultés que j’ai eues à me dégager de son étreinte (j’écris cela sans méchanceté), de sa peau même lorsque j’étais enfant, et de ses impudeurs innocentes. Avec un père qui n’était pas pressé de reprendre à l’enfant le corps de la mère, et dont la loi ne visait qu’une chose : lui assurer un minimum de paix les rares soirs où il rentrait et le week-end, en attendant de pouvoir retrouver sa (ses ?) maîtresse(s).
Avec mes amants, ces angoisses ont parfois pu être très prégnantes – et je me demande si je dois en faire une lecture chronologique, avec des progrès et des régressions ou si, au fond, tout dépend des amants. Je serais assez tenté par la seconde hypothèse. Les élans amoureux de certains ont pu m’évoquer une voracité terrifiante, me laissant le souffle court, en apnée sensuelle, prêt à tous les subterfuges pour m’échapper. Avec d’autres, les choses ont pu être plus simples, soit que j’ai pu composer un rôle (mais combien de temps peut-on le tenir ?), soit que – et sans vouloir en faire l’apologie – la composante machiste à l’œuvre dans la relation – qu’elle relève de ma posture ou de celle de l’autre – ait pu terriblement alléger le poids de ma peau. Peut-être parce que les machos s’abandonnent bien souvent à une certaine passivité : la fascination qu’exerce sur eux leur virilité les porte souvent à la contemplation du plaisir que leur toute-puissance délivre – parfois même leurs mains restent calées sous leur tête. Tout cela n’est pas bien clair encore. A creuser entre deux ALD.

vendredi 24 juin 2011

Journée ordinaire de contrôle

‘Tain, je manque de glisser dans ma baignoire : manquerait plus que ça, que je m’ouvre le crâne après avoir autant coûté à la collectivité. Bonjour le retour sur investissement !
- Et de quoi il est mort ? Un rejet fulgurant ?
- Non il a embrassé la baignoire avec son front.
- Ah ouais ? c’est con ça ! Faudra dire autre chose aux gens… On a pu récupérer des organes ?
- Juste ses faux-cils tout collés sur un vieux bout de nougat, au fond d’un tiroir de son armoire à pharmacie.
Combien de temps avant qu’on me retrouve tout sec (l’eau était coupée) ? Ma mère m’appelle tous les deux jours, mon père tous les trois jours. Les Juliette’s seraient sans doute les premières à donner l’alerte.
Sur le site Internet des taxis H8, soi-disant (ouais, c’est ça) aucun taxi conventionné disponible dans mon quartier entre 6 h 30 et 7 h 30 : on croit rêver. Comme si ça les dérangeait vraiment de m’en envoyer un depuis Montrouge avec déjà 25 euros au compteur ! Les taximan finiront dans un enfer digne de Bosch. Du moins je l’espère. J’erre sur les grands boulevards, hèle tant que je peux, peste après mon leadershiplessness. J’essaie de commander un taxi I9 par téléphone – même pas conventionné cette fois : « Aucun taxi n’est disponible dans votre quartier ». Ouais, et mon c**, c’est du poulet ? Alors pourquoi je vois un taxi J10 stationné devant l’ex-Scorp’, dont le conducteur feuillette distraitement un vieux Lui des ’70 ?
- J’t’emmène où tu veux trésor. T’aurais pas du nougat ?
- Suivez cette ambulance qui manifestement fonce vers l’entrée des artistes de la Pitié-Salpêtrière ! Et coulez-moi ce porte-avions !

Arrivé deuxième en consultation, tous les espoirs sont permis : si TOUT se passe bien, je peux espérer en repartir vers 14 h. Le pied.
Check-list :
- Prise de sang : aucune difficulté. Avec un peu de chance, je serai même pas obligé d’y retourner après-demain parce que le sang aura coagulé (cas de la dernière fois).
- Petit-déjeuner sur place : correct. Deux biscottes. Un chocolat chaud industriel. J’entame mon marathon « potomaniaque » visant à me fluidifier le sang au maximum.
- Tension un peu élevée : l’infirmier me demande si je suis énervé ou angoissé. « C’est pas exactement ça, chéri. » Il a un divin accent slave. C’est le seul cas où je pardonne à un poilu de ne pas être brun.
- Électrocardiogramme : parfaitement normal. Le problème, c’est l’arrachage des électrodes. En plus, l’hirsutisme est un des effets secondaires du Néoral. Faudra que je songe à me raser le torse. Surtout que je ne suis pas brun et que j’imite aussi bien l’accent slave que Michel Leeb l’accent chinois.
- Retour en salle d’attente : j’attaque mon deuxième litre de flotte. D’autres patients commencent à arriver. ‘tain, voilà l’autre qui me colle toujours, qui gagnait 5 000 euros par mois, qui pense que tous les fonctionnaires sont des feignasses, qui va s’acheter un appartement en Floride (véridique). Trop de greffés et pas assez de caïmans. Et toujours pas de nougat. Tiens, c’est quoi ce truc qui me tourne autour ? Un moustique espagnol ? Bah dis donc, ça fait déjà une heure que j’en suis le ballet aérien !
- Biopsie un peu plus douloureuse que d’habitude, mais dieu merci pas au point de faire descendre l’anesthésiste psychopathe qui brutalise tout-à-trac patients, infirmiers, autres médecins. Les initiés le reconnaîtront. Pas moi : je ne l'ai jamais vu, mais j'en demande une description, afin de pouvoir le repérer. "Il est haut comme ça et il marche comme ça", me fait l'interne. Ca les fait rigoler.

Bon là, je vais écourter : retour en salle d’attente. En théorie, il ne me reste plus que la radiographie du thorax (j’en suis à combien de grays, moi, depuis le mois de mars ? Et ce cancer des poumons à petites cellules, ça avance ?) à faire une heure après la biopsie, histoire de vérifier que le sécateur n’est pas resté sur le cœur, qu’un poumon n’a pas été perforé, que je ne fais pas d’hémorragie interne – j’en passe et des meilleurs –, puis l’échographie cardiaque qui accompagne l’entretien avec le cardiologue et la redéfinition des dosages…
Et là, c’est le drame : les toubibs partent déjeuner et j’apprends qu’ils enquillent avec une réunion de staff…
Dans la salle d’attente et dans le couloir où certains préfèrent rester bien visibles, dès fois qu’on les oublierait, des vapeurs d’anti-rejet commencent à se dégager de la sueur des patients et les font complètement délirer : l’hôpital public en prend pour son grade ! Je déteste ces conversations de café du commerce où chacun y va de son anecdote. Comme je suis beaucoup trop lâche pour gueuler que je suis fonctionnaire aussi et que je les emmerde, je me contente de soupirer bruyamment en posant mon bouquin sur mes genoux, sur l’air de « C’est pénible pour tout le monde, siouplè, pourriez-pas parler moins fort ? ». Une heure passe, puis deux, puis trois... puis quatre... Je reste tout sourire quand je vois passer une infirmière : je ne veux surtout pas me retrouver avec un tampon "connard" sur la couverture de mon dossier médical.
Que disais-je ? Ah oui, écourter.
Donc :
  1. A priori tout va bien cette fois encore (mais les résultats de la biopsie ne seront disponibles que vendredi).
  2. On me diminue certaines doses de médoc’
  3. J’obtiens l’autorisation de pouvoir aller au CCN de Saint-Denis en RER et non plus en taxi, à condition d’éviter les heures de pointe et de m’équiper. Je vais être coquet avec mon masque (et mes faux-cils), mais qu’importe puisque (message aux potentiels lecteurs bossant à la CPAM) je n’ai toujours pas ma prise en charge à 100 % et que ces taxis commencent à me coûter la peau des fesses ! Décidemment, plus rien ne fonctionne dans ce pays et c’est déjà heureux qu’on ne se livre pas au cannibalisme…
Bref, il fait beau… Je quitte le service vers 17 h 30. J’ai eu le temps de terminer Ondine, de La Motte-Fouqué, une petite pâtisserie du début du XIXe siècle, et j’ai bien entamé L’Histoire des maisons hantées, de Stéphanie Sauget. Il fait beau et je repars à pied chez moi, tranquillement, à mon rythme, marche entrecoupée d’une halte dans un café de Saint-Mich’. J’aime bien l’odeur de Paris quand il fait beau après la pluie. Je mangerais bien du nougat.

dimanche 19 juin 2011

Journal d'hospitalisation X : le courage ?

Alors que je suis encore dans l’unité des soins intensifs, et que plane déjà… la promesse ? la menace d’une greffe ?... Julietta me dit : « En tout cas, tu es drôlement courageux ». Pascale m’écrit sur une carte postale bretonne que je suis son nouveau héros, faisant par la même occasion choir, précise-t-elle, Russell Crowe du piédestal qu’elle lui réservait ! A., avec beaucoup d’emphase, me dit dans un courriel qu’il ne se sent plus de se plaindre avec tout ce que je traverse et le courage que je montre. Ce que ne fait pas le Philosophe qui, pour mon plus grand amusement, ne cesse d’évoquer ses douleurs au dos ou au bras, profitant de ce que je ne peux lui répondre, coincé derrière mon masque. Olivier, l’infirmier, qui me dit un jour : « Mais vous ne baissez jamais la garde ? Vous êtes toujours aussi cynique ? » et auquel je réponds que c’est à peu près tout ce qui me reste, Olivier me dit aussi un matin, ce qui me provoque un douloureux éclat de rire : « Vous savez ce qu’on dit dans le service ? Monsieur C., il en a dans le pantalon ! »
Je ne comprends pas exactement ce qu’ils saluent tous en parlant de courage – et je dis cela, il faut me croire, sans fausse modestie. Sans doute mon sang-froid, qui a le mérite de nous épargner de pénibles scènes, et mon ironie un peu grinçante qui résiste plutôt bien et alimente la sympathie du personnel soignant : je ne cesse de leur dire que je crains trop les brutalités hospitalières pour ne pas être un patient modèle.
Et d’ailleurs, je ne sais même pas s’il s’agit de sang-froid : ne faut-il pas y voir la simple expression de ce que je pourrais appeler, en termes choisis, « mon caractère contemplatif », et en nettement moins glorieux « ma passivité » ?

Parfois – et je tiens à le préciser : indépendamment de ce qui m’arrive depuis quelques semaines –, j’ai l’impression que mon âme a mille ans et d’en sentir la fatigue : que les choses glissent sur moi et advienne que pourra. Je me soumets à l’impermanence et mon regard erre dans un monde moléculaire : oui, tout cela se désagrège inexorablement, moi comme le reste, puis se recompose en autre chose – et avec quel reliquat de mémoire ?
Parfois, au contraire, je crois être une toute jeune âme, c’est-à-dire une âme particulièrement impréparée, avec de grands yeux et bouche-bée. C’est donc cela le monde ? Ils sont peu nombreux dans mon entourage à y avoir accès, car un simple regard un peu lourd s’y fiche douloureusement. Et cette jeune âme qui vieillit – et qui vieillit mal – s’abandonne volontiers à la nostalgie de mes âges d’or que je vois rester à quai tandis que je m’éloigne. La petite enfance notamment, l’âge de l’innocence (je sais que je la débarrasse de ses boues – j’y parviens) : les odeurs, l’herbe dans mon dos, la langue du chien sur mes joues, les jeux dans le jardin, solitaire dans mon monde, seul humain parmi les créatures fantastiques, le petit peuple des légendes. (Quelle richesse pour l’imaginaire, je crois, d’avoir grandi au pied d’une rivière et non loin d’une grande forêt.)

Le courage ? Ne s’agit-il pas de celui des proches ? Il en faut pour ne pas prendre ses jambes à son cou. Par-devers le malade, selon moi, il n’y a guère le choix qu’entre la soumission (au corps médical, lequel parfois vous porte, au sens presque winnicottien du terme) et la fuite.
Ma fuite – qui reste de l’ordre de l’envisagé – ne saurait être que physique, géographique : il est impossible que je sois dans le simple évitement et que je reste chez moi à ruminer l’injustice de mon sort, à regarder le plafond se rapprocher de mon visage. Il faudrait au contraire que j’avance, à pied si je le peux, en voiture, en train – et vers la mer. Et que je continue encore et encore. Le cheminement inverse, en somme, de ceux qui perdent la mémoire et s’enfuient des institutions pour errer sur des routes qu’ils croient mener chez eux : quitter les limbes ? Moi, au contraire, avec mon trop de mémoire, y retourner : c’est la vieille âme qui renonce définitivement et la jeune âme trop craintive qui se retrouvent. N’importe quoi, en fait, pour ne pas être un cadavre : pas de cadavre sans vivants pour le manipuler, juste un corps disparu. J’évoquais avec Julietta, après la greffe, l’horreur absolue que représente pour moi l’idée de mon cadavre manipulé par les vivants, idée encore renforcée depuis la mort de J.-P., vu par deux fois derrière une vitre à l’Institut médico-légal de Paris.

À la clinique où je fais ma rééducation à l’effort, se trouve un monsieur, originaire du Bénin je crois, greffé lui aussi, mais qui semble avoir eu beaucoup de difficultés à remonter la pente. Pour en avoir un peu parlé avec lui, j’ai compris qu’il souffrait de solitude, et qu’il présentait des traits dépressifs. Prudemment (souvenirs de mes cours d’ethnopsychologie), je lui dis que c’est une expérience que je trouve très violente et qu’il a à la vivre seul ou à peu près, loin de sa famille, mais qu’il peut – je marche vraiment sur des œufs – se faire aider, soit en partageant son expérience dans un groupe de parole, soit en se faisant prescrire des médicaments. « On n’a pas tout cela, nous ». Fin de non-recevoir, mouchetée tout de même, comme malgré lui, d’une émouvante ambiguïté, puisqu’il ajoute : « C’est en France que j’ai découvert la dépression. »
Il y a quelque chose de très touchant chez ce monsieur, une distance là encore entre ce que l’on appelle si vilainement l’instinct de survie et, dans son cas, la difficulté à héberger le cœur de quelqu’un d’autre. Chacun, avec son histoire et sa culture, essaie sans doute à un moment ou à un autre de démêler les sentiments contradictoires qui naissent de cette expérience et qui, dans son cas, semblent s’être longtemps cristallisés autour de la peur panique : « J’avais tellement peur de l’opération que j’ai laissé passer le premier greffon. L’hôpital a appelé chez moi. Je n’ai pas répondu. Je ne les ai pas rappelés. Je n’ai pas filé à l’hôpital. » Plus tard, un ambulancier, qui le connaît un peu, me confiera que les premiers mois qui ont suivi la greffe, il faisait n’importe quoi, ne prenait pas ses médicaments anti-rejets, s’arcboutant contre ce qu’exigeait cette nouvelle vie. Ça me fait penser aux mères infanticides.
Car il y a les histoires édifiantes, les familles qui offrent les organes en croyant le faire à des héros à jamais redevables, l’épopée de la chirurgie, les Mystères et les exempla, l’héroïsme des pionniers et le courage supposé des patients. Et puis, il y a la réalité, ou plutôt l’intimité : les aménagements que l’on tente tous de faire pour rendre les choses tolérables, reprendre illusoirement un peu de contrôle sur les choses, les écarts aux règles ou à la raison que se racontent les patients dès qu’ils sont laissés seuls entre eux.
Sandrine, revenue d’un colloque portant sur l’éthique et l’avenir du diagnostic génétique prédictif, m’explique qu’en introduction, un chirurgien des greffes cardiaques a rappelé que son métier consistait à soigner des cardiaques et non à créer des héros : il n’avait pas pour mission de fabriquer de meilleures personnes ou des individus invités à se dépasser.

Du courage ? Il aurait fallu voir ma tête, il y a une dizaine de jours, dans le taxi qui me ramenait chez moi, à presque minuit, lorsque je me suis rendu compte qu’emporté par l’enthousiasme d’une conversation, j’avais bien pris à 20 heures mon Néoral, mais que j’avais complètement oublié le Cellcept. Je commençais déjà à imaginer, comme un enfant l’aurait fait, je ne sais quel mensonge à raconter à l’hôpital pour me dédouaner un peu (« le médicament est tombé dans le caniveau »).
Après avoir lu la notice (« Si vous oubliez de prendre votre médicament à n’importe quel moment, prenez-le dès que vous vous en rappelez et par la suite continuez à le prendre comme d’habitude »), je l’ai avalé, et le lendemain, jour d’examens à la Pitié, j’ai avoué l’avoir oublié pendant presque quatre heures, à une infirmière qui a haussé les épaules et m’a dit : « Oui, ça arrive… ».

mardi 14 juin 2011

Journal d'hospitalisation IX

Fin avril


Une dizaine de jours après la transplantation, le docteur V., coordinatrice des greffes, vient m’ôter la petite électrode posée sur mon cœur, reliée à un pacemaker externe qui n’a jamais servi, ce qui au-delà même de l’évolution favorable signifie pour moi une chose toute simple et merveilleuse : après 45 jours de bassine – un gant en papier pour savonner, un autre pour rincer –, je vais pouvoir prendre des douches. Je me traîne jusqu’à la salle de bain et me poste face au miroir : pareil, c’est la première fois que je revois mon visage depuis que je suis entré à l’hôpital. Je le scrute. [...] Sans être émacié, il porte nettement la trace des vingt kilos en moins et, à la base de mon cou, les salières se sont creusées ; je les accentue encore en avançant les épaules. [...] Mon visage me semble curieusement apaisé, et vient glisser sur moi un sentiment de joie intense qui me fait sourire, qui me ferait presque rire. Je pense à Gide et à son choix obstiné du bonheur, à sa quête de la jouissance. Pendant quelques instants, je me le demande : et s’il était possible que ce sentiment ne me quitte plus ? Dans un instant, la re-jouissance de la douche, bientôt celle de l’herbe verte où s’allonger, le livre collé sur le visage et puis, et puis quand je pourrai m’éloigner un peu plus durablement de la Pitié-Salpêtrière, c’est-à-dire quand les examens médicaux s’espaceront, c’est-à-dire, surtout, quand j’aurai le courage de quitter la proche sécurité d’une équipe médicale pour aller plus loin encore, en ces lieux modestes (rien ne m’est plus étranger que l’exotisme) de mes contemplations anciennes : l’océan biarrot que je peux regarder pendant des heures, jusqu’à m’y diluer, jusqu’à retrouver jusqu’au plus profond de mon être ma mémoire minérale, la campagne béarnaise de G. et J., et le chien Charlot, insupportable fureteur d’insectes presque plus encore que d’odeurs, et les contreforts pyrénéens qui en septembre sont parés de toutes les nuances de vert et de bruns, piqués au loin de vaches et de pottocks.
Je me prends à rêver de passer mon permis de conduire pour pouvoir partir – y compris, peut-être surtout même, seul et en profiter de me perdre, ainsi que cela nous arrivait si souvent avec O. qui n’était presque jamais aussi détendu que lorsque l’itinéraire que j’avais préparé sur des cartes bien imprécises s’égarait. Alors nous nous arrêtions au bord d’un chemin, près d’un bois ou d’une ruine non indiquée, et il roulait son pet’ et je partais à l’aventure avec, intacte, mon âme d’enfant, celle qui battait la campagne avec Stéphane et Bertrand, à la recherche de choses extraordinaires ou inquiétantes (ma part de Tom Sawyer, relu à l’hôpital). De toutes les choses auxquelles j’ai renoncé en me séparant d’O., aboutissement inéluctable, nos petits séjours sont celles qui me manqueront le plus.
J’ouvre le robinet de la douche et tire la chaise en plastique : cela ne fait pas si longtemps que je peux me remettre debout et un peu marcher. Je fatigue vite.
Assis sous la douche, je n’éprouve pas même l’envie de frotter, de laver. Juste être sous le jet et sentir l’eau couler sur moi. Un baptême.

lundi 13 juin 2011

Journal d'hospitalisation VIII

La mythologie, les autels et pandémonium que les uns et les autres élaborent dans le vaste capharnaüm des croyances spirituelles ne laissent pas de m’étonner. Ainsi ma tante me dit-elle très sérieusement, dans ma chambre d’hospitalisation, une semaine après la greffe, qu’il lui semble évident – parce que l’opération s’est déroulée le jour de son anniversaire – que « la petite tante Suzette » a veillé sur moi « de là-haut » et qu’elle n’est pas étrangère à ma récupération jugée jusqu’alors assez exemplaire par le corps médical. Je pense à la sœur de Jean-Philippe et à son connard de copain, ce dernier ayant dit, alors que nous fumions tous les trois des cigarettes dans le jardin, quelques jours après la mort de Jean-Philippe : « En tout cas, j’espère bien que maintenant, de là-haut, il va nous filer un coup de main ! ».
Je préfère ne rien répondre à ma tante (et, plus tard, cette anecdote deviendra un gimmick entre Julietta et moi), parce que je crois que je pourrais me mettre à hurler, notamment sur cette famille dont la « bienveillance » supposée (et bien souvent contestable : les liens familiaux sont balisés de mauvaises intentions) vous englue et ne s’arrête jamais, même avec la mort donc. Il nous faut encore et encore être redevable. Envie de crier aussi forte que lorsque ma mère me disait avant l’opération (comme d’ailleurs elle me le dira après – et que ce soit dans un sourire n’y change rien ou pas grand chose) : « On peut dire que tu nous en causes du souci ! ».
Non seulement je leur dois la gratitude, celle d’une sollicitude qui voudrait, qui aimerait pouvoir vous débarrasser de votre mal – modèles de mères-courage qui vous écrasent le torse en essayant de vous faire du bouche-à-bouche – mais en plus le potlatch (car il s’agit bien de cela : vous êtes vite taxé d’ingrat si vous tenez mal le compte des sacrifices consentis) se poursuit dans l’au-delà.

dimanche 12 juin 2011

Journal d'hospitalisation VII

26 avril 2011

Il y a quelques mois, au cœur de l’hiver, épuisé physiquement et moralement, interrogeant inlassablement ma rupture avec O., n’interrogeant pas moins la souffrance probable que m’infligerait * après tous ces mois de badinage amoureux, hésitant à consulter, pressentant que je ne parviendrais de toute évidence pas à pousser la porte d’une psy-, j’avais réalisé à quel point j’avais tenté de neutraliser, toutes ces années, l’expérience Hodgkin dont je ne parlais guère que lorsque j’évoquais M. et les douleurs ressenties au moment de son départ pendant mes soins, abandon jamais complètement dépassé, trahison sans traître.
Je le disais à l’époque – et je le pense encore : je ne voulais pas que mon image soit altérée par la maladie, je ne voulais pas qu’elle crée d’horizons d’attente… Je ne voulais pas de métamorphoses, de challenges imbéciles (l’escalade de l’Everest ?), sans bien savoir d’ailleurs si je ne les voulais pas ou si je ne les pouvais pas… à cause de… je ne sais pas comment appeler cela… inhibitions peut-être, plus anciennes et qui résistèrent parfaitement, quant à elles, à la maladie.
Quoi qu’il en soit, le cancer m’est revenu en pleine gueule avec cet infarctus et, pire encore, avec la menace qui a duré 24 heures d’une récidive qui m’ôtait de la liste d’attente.
C’est ce que je dis, les larmes prêtes à me monter aux yeux (avec une auto-complaisance quant à mon sort qui m’énerve et dont je me venge en l’évoquant ici), à la psy venue me voir après la greffe, en lui expliquant que je me suis senti trahi pour la seconde fois par mon corps. La première fois, il y a dix ans, lorsqu’il a réagi de façon complètement disproportionnée au virus d’Epstein-Barr (lequel est semble-t-il à l’origine de la maladie de Hodgkin) ; la seconde fois, lorsque mon cœur m’a semblé vouloir « se tirer » de mon corps.
J’écris cela en feignant de n’être qu’une victime, mais peinant tout de même à dissimuler cette simple évidence : j’ai très largement l’impression d’une distance infranchie, certes culturelle, mais indéniablement renforcée par mon histoire personnelle et familiale, entre mon esprit et ma carne, le premier n’habitant parfois qu’à grand-peine la seconde. En vieillissant, la sensation de discontinuité si souvent éprouvée autrefois s’est nettement estompée, mais se produit encore, et je me dis parfois que mes problèmes de santé ont pu germer – non pas naître – dans cette distance que par ailleurs je crois bien ne vouloir réduire pour rien au monde, par entêtement peut-être (ne pas céder à la carne), par conviction de l’irrémédiable également : quelque chose a échoué et c’est ainsi, et les trahisons du corps, ces deux trahisons massives qui préparent peut-être déjà la troisième, me disent que nous avons déjà été trop loin.
Depuis l’opération, j’ai perdu vingt kilos, à tel point que j’ai retrouvé le poids de mes 17 ans. Que la chair s’efface un peu, même momentanément, me plaît. Si je voulais bien assumer mes propres invitations à la vengeance, je le réduirais encore davantage.

Journal d'hospitalisation 0

Nuit du jeudi au vendredi (17-18 mars), 2 heures du matin

J’ouvre les yeux et regarde l’heure sur mon portable : 2 heures du matin. Dans ma poitrine, un poids terrible (est-ce que j’étais si mal placé que cela pour dormir ?) et, quand j’inspire, la sensation d’inhaler un air terriblement froid, et rare, comme si j’étais dans une matinée de très haute montagne. Je m’assois sur mon lit et essaie de respirer tranquillement. La douleur s’estompe. Mais, sitôt allongé, elle revient, plus forte, et de plus en plus, à tel point que rien ne semble pouvoir l’apaiser, ni la position assise, ni le calme que j’essaie de conserver.
Je me résous à appeler le 15. Mon interlocuteur, après la description des symptômes, me demande si je fais souvent des attaques de panique, ne cache rien de ses soupçons, lesquels percent d’ailleurs dans son ton agacé, à tel point que j’entends presque, dans sa voix, l’accusation la plus pénible qui soit lorsque vous sentez votre détresse croître : « Êtes-vous bien certain de vouloir nous faire déplacer ? Vous connaissez l’histoire de Pierre qui criait au loup ? »
- Mais pourquoi respirez-vous comme cela ? Essayez de vous détendre ! Respirez calmement !
- Je respire comme cela, parce que je ne peux pas faire autrement !
Tout de même, il finit par m’annoncer qu’une équipe va arriver.
Je me rhabille et commence à arpenter la pièce, incapable de me calmer. J’ouvre en grand la porte de mon appartement, guette leur arrivée, allume les lumières du couloir de l’étage, tend l’oreille, rentre chez moi.  En passant, je me demande si je ne vais pas crever là, ce soir – après tout, pourquoi pas. Je commence à rassembler les affaires dont je pense avoir besoin à l’hôpital – car il ne fait aucun doute pour moi qu’ils vont m’y emmener – et m’assois sur mon lit.
À leur arrivée, ils me reposent les mêmes questions. Me demandent où j’ai mal. « Et dans le bras, non ? Et dans la mâchoire, non ? ». Mais non ! Je respire mal et j’ai mal dans la poitrine.
Ils me font allonger – non sans m’avoir demandé si je dormais souvent tout habillé – prennent mon pouls, ma tension, ma saturation, échangent de longs regards interrogatifs, soupirent, reposent inlassablement les mêmes questions – mais qui sont ces guignols ? – et finissent par contacter un médecin pour lui donner quelques infos, les constantes : « et il transpire pas mal » (l’un d’eux m’essuie le front avec la serviette posée par terre, à côté de ma tête de lit : ma serviette à foutre ! Je prends le temps d’en rire intérieurement). Celui qui est au téléphone me demande si j’ai des antécédents médicaux.
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Je me demande comment je réagirais si l’on m’annonçait la survenue d’un second cancer. Car j’y vois une sorte de règle immuable de cette maladie, soit qu’une cellule cancéreuse survivante attend patiemment de jouer sa partition – et avec quelle férocité ! , soit que le corps lui-même s’abandonne à une autre cancérisation par lâcheté, par épuisement, par réflexe pavlovien.
J’imagine toujours ce second cancer plus agressif, comme s’il avait une revanche à prendre, bien loin en tout cas – quant à la thérapeutique requise, notamment, de ce gentil petit Hodgkin qui me laissait certes épuisé, un goût de métal dans la bouche que rien ne pouvait rincer, révolté, trahi même, mais avec de très enviables statistiques concernant mes chances de guérison.
Quelles seraient mes forces d’opposition à la médecine et aux traitements proposés, avec la crainte d’atteindre un stade de conscience à ce point altérée que je ne puisse plus simplement m’enfuir et…
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Mais oui, nous y voilà, c’est donc cela, je le comprends en répondant soigneusement « maladie de Hodgkin traitée par chimiothérapie ABVD et radiothérapie thoracique, 36 grays ». Je comprends seulement ce qui m’arrive : je suis en train de faire un infarctus, conséquence fâcheuse mais prévisible – sinon prévue – du traitement de mon Hodgkin.
Il raccroche : « le médecin arrive ».
Et il – ou plutôt elle – arrive en effet. Fini l’amateurisme : on me branche des électrodes sur le torse, on me fait avaler un cachet (anticoagulant ?), on me file de la morphine. « Il y a des aberrations électriques ». Elle me demande où j’ai été traité pour mon lymphome. « Ok, on va essayer de vous faire admettre à la Pitié. »

dimanche 5 juin 2011

Journal d'hospitalisation VI

Le lendemain

Dans la soirée, le docteur G., mon hématologue fait son entrée et vient me confirmer ce que le cardiologue est déjà venu me dire en début d’après-midi : les marqueurs un peu inquiétants trouvés dans mon sang sont vraisemblablement sans conséquence. Le myélogramme n’a rien montré et l’inscription en greffe peut donc être faite.
Ça me fait plaisir de le voir et je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il éprouve peut-être un peu de culpabilité (culpabilité est un mot impropre : ses sentiments doivent être beaucoup plus nuancés et complexes, parasités sans doute par l'ancienneté de notre histoire), parce qu’il doit estimer qu’on ne tire pas quelqu’un d’un lymphome pour le retrouver sur le point d’être greffé dix ans après, et parce que j’avais évoqué, il y a quelques mois, un éventuel suivi cardiaque et qu’il était resté évasif sur sa nécessité – pour sa défense, peut-être que dix ans est un délai particulièrement court.
Lorsque j’évoque avec lui la piste de l’adriamycine, l'une des molécules reçues en chimio à l'époque et souvent soupçonnée d'être cardiotoxique, je le vois faire la moue. Selon lui, il s’agit du seul effet de la radiothérapie. « Et tu sais, on avait initié un nouveau protocole visant la suppression complète de la radiothérapie, mais on a dû l'interrompre parce que les patients faisaient massivement des rechutes quelques mois à peine après la fin du traitement. Pour l’instant, on ne peut pas se passer de la radiothérapie pour certains stades. »

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Quelle chose étrange que d’attendre le cœur de l’autre, qui vit encore et qui, au moment où j’écris, rit ou avale le verre de trop, alors que je suis allongé sur mon lit, le masque de VNI sur le visage, prioritaire pendant 48 heures. Viendra-t-il ? Ne viendra-t-il pas, ce cœur qui remplacera le mien, intime depuis trente-quatre ans, et pourtant devenu étranger, malade et épuisé, qui semble même me rejeter dans mon entier, vouloir se tirer de cette carcasse.
La nuit commence à tomber. Cela fait aujourd’hui quatre semaines que je suis ici.
Le jeune cardiologue entre dans ma chambre vers 23 heures, alors que je regarde la télévision, me forçant un peu à veiller à cause de la VNI, s’approche tout près de moi et me dit, de sa voix posée et toujours aussi basse, quelque chose comme : « Il est trop tôt pour en être certain, mais nous vous avons peut-être trouvé un greffon. Il est encore sur le corps. Il n'a pas encore été prélevé : nous devons faire des tests avant, et vous refaire des prises de sang. Si c’est bon, on vous descend au bloc vers 4 heures. »
Je reste suspendu, sans bien savoir à quoi d'ailleurs. J’ai été inscrit sur liste super urgente vendredi soir, mais je ne croyais guère à une réussite la première fois – et je ne sais pas si je l’attendais vraiment, comme si l’attente était alors un processus déjà bien trop élaboré pour moi – malgré mes blagues de mauvais goût qui faisaient rire les infirmières pas dupes (« Espérons qu’il va pleuvoir ce week-end », « Espérons que les platanes vont traverser la route sans regarder », « Vais-je me réveiller saoul de l’alcool baignant les tissus du mauvais conducteur ? »…), même si l’alternative n’était plus que celle de l’appareillage – mais je ne sais même pas si dans la cohorte des idées comme figées dans ma tête, il y a de la place pour l’espoir (je ne dis pas que je suis sans espoir). Juste une seconde qui ressemble à une goutte d’eau dans laquelle je me love et qui ne tombe pas. Ou même comme dans un tableau d’Hammershøi, la femme assise à sa table, dans son petit intérieur nordique, les portes ouvertes des pièces en enfilade, avec la fine poussière que l’on devine voltiger. Est-elle la mère du donneur ou bien attend-elle aussi un greffon ?
Et une expression glaçante : « Le greffon n’a pas encore été prélevé ».
Les infirmières débarquent pour me prélever une dizaine de tubes de sang sur le cathéter fémoral. Il est bouché. Voilà, juste ce soir, il est bouché et le purger ne fonctionne pas. Elles partent donc à la recherche d’une veine qui acceptera d’être piquée : depuis le temps, elles ne sont plus si nombreuses. La semaine précédente, trois infirmières se sont relayées et ont tenté à sept reprises de me poser une perfusion. La première claque immédiatement, la seconde s’avère finalement introuvable sous l’aiguille qui fouille. J’essaie de détendre l’atmosphère (« Je suis désolé : mes veines ont plus peur de l’aiguille que moi »), mais je me prends tout de même à avoir peur – à ma façon, irrationnelle : rater la greffe parce que nous n’aurons pas pu livrer à temps mon sang au laboratoire… Voilà bien une absurdité qui complèterait au fond merveilleusement le tableau. Finalement, une veine du bras gauche décide de coopérer et lâche mon sang au compte-goutte : l’infirmière n’ose plus bouger, me demande de faire de même : le moindre choc peut la faire claquer, et c’est sa collègue qui change les tubes lorsqu’au bout de longues secondes ils finissent par être remplis.

vendredi 3 juin 2011

Journal d'hospitalisation V

Première semaine d'avril

Le jeune médecin qui parle trop bas alors que l’oxygène chuinte à mes oreilles m’annonce qu’une curiosité sanguine – comprenez certains marqueurs – évoque une récidive de mon Hodgkin… à moins que… « Vous avez des douleurs dans les os ? ». Ils vont devoir pratiquer un myélogramme, une ponction de moelle. Oui, je connais. « Malheureusement, ajoute-t-il gêné, des résultats effectivement positifs vous retireraient d’emblée de la liste d’attente des greffons. »
Pour la première fois depuis que je suis ici, je me sens véritablement et durablement vaciller – rien ne pourra me protéger, aucun mot ne saura me réconforter – et les larmes me montent aux yeux. Je les contiens du mieux que je peux, et je m'en veux de si mal les retenir devant lui. Je ne veux plus que la sortie du médecin de ma chambre. Et qu’il ferme bien la porte, qu’il interrompe un moment la ronde incessante des dames d’entretien, des aides-soignantes et des infirmières.
Je resterai toute la journée du lendemain sans en parler à quiconque, à faire comme si de rien n’était – une certaine habitude : j’attends les résultats de la ponction en me disant que cette fois, je risque de crever à l’hôpital sans même avoir pu remettre un pied dehors, car il me semble évident qu’ils ne pourront pas soigner simultanément un cancer et une cardiopathie arrivée à ce stade de sévérité, et que, même s’ils se mettent en tête d'essayer, je ne suis pas certain, moi, de le vouloir ; et je me prends à rêver à une défaillance organique rapide et fatale qui me soustraira à la chimio au cas où leur viendrait l’idée de m’en imposer tout de même une, car une chose est sûre, je ne pourrai pas mener les deux « combats ».
Je n'ai jamais voulu employer ce mot « combat » depuis dix ans, même au temps du Hodgkin – et je le fais soudainement pour celui qui me semble ce soir perdu d’avance.

jeudi 2 juin 2011

Journal d'hospitalisation IV - lettre à Juliette

Le 29 mars 2011

Ma chère Juliette

Je préfère t’écrire plutôt que de te téléphoner pour l’instant, à cause de mes difficultés respiratoires, mais aussi parce que je me sens moralement un peu faible et que prendre le risque de m’effondrer au téléphone est au-dessus de mes forces...
La question de la greffe avait déjà été évoquée, mais comme – à mes yeux en tous cas – la menace absolue. D’avoir observé ces jours-ci la diminution progressive de mes traitements m’avait plutôt porté à croire que ce ne serait pas/plus nécessaire. Mais il y a mes difficultés respiratoires, mais il y a les difficultés à diminuer la dobutamine. Si ces diminutions échouent, il faudra changer de stratégie du tout au tout et donc envisager la greffe.
La greffe... C’est évidement complètement abstrait, mais ça me fait terriblement peur, pas tant l’opération elle-même que toute la portée de cet événement, à commencer par : est-ce que je veux vraiment de tout cela... Dix ans après mon cancer, ce nouveau gros pépin... Et puis quoi encore ? Et puis quoi après ?
coeurLa transplantation me donne l’impression de soustraire le cœur à quelqu’un qui attend aussi et qui en aurait plus besoin : qui serait mieux quoi en faire...
Et puis j’écris cela tout en me disant que l’on finit par s’habituer à tout ou qu’il s’agit juste de me familiariser avec cette nouvelle voie de mon existence, sur un horizon de plus en plus restreint...
Je suis vraiment désolé d’être à nouveau l’ami fragile, parce que je sais bien dans quel état cette lettre va te mettre, mais je crois que si je le taisais – et d’ailleurs combien de temps le pourrai-je... – tout cela (et tu vas me trouver grandiloquent mais dans « tout cela », je mets notre amitié et la vie même) n’aurait plus aucun sens.
Je viens de me relire, quelques heures après, et je voudrais tout de même te rassurer... si le principe de l’abandon des médicaments sous perfusion échoue, ce n’est pas pour autant que la greffe sera pour tout de suite. D’abord on laissera une autre chance à mon cœur de récupérer... qui sait...

Je t’embrasse fort et te dis à bientôt.

Christophe

mardi 31 mai 2011

Journal d'hospitalisation III

Fin mars

Après environ trois semaines strictement passées allongé sur mon lit, dans l’interdiction de plier les jambes, l’une parce qu’y est posé un cathéter fémoral, l’autre à cause du ballon de contre-pression, je me vois autorisé, non pas à me déplacer, mais, l’un et l’autre m’étant ôtés, à me laisser couler dans le fauteuil attenant au lit : le processus de sevrage commence et avec lui l’espoir de noter une reprise un peu plus soutenue de mon ventricule gauche : le cœur ne peut fabriquer que très peu de cellules cardiaques et il le fait à une vitesse dérisoire qui plus est, mais les médecins s’estiment en droit d’espérer que les cellules du ventricule ne sont pas toutes définitivement détruites, mais pour quelques-unes au moins, « sidérées », magnifique terme, étrange, qui évoque l'animal immobile devant les phares de voiture, mais l’alchimie également [...].
Dans le fauteuil, je me sens mieux, non pas que les forces reviennent. Faire ma toilette est toujours aussi long, parce qu’épuisant : ma fréquence cardiaque, déjà à 120 lorsque je suis allongé, prend 15 ou 20 points et ma saturation tombe. Je lave mon visage. Pause. Mes bras. Longue pause…
Mais dans le fauteuil où j’essaie de rester le plus longtemps possible, je me sens mieux, parce qu’il est plus facile pour moi d’y croire à la guérison, parce que je respire un peu mieux surtout.
On m’y laissera une semaine environ, tout en diminuant progressivement l’oxygène que je reçois en permanence : de six litres, je passe à cinq, puis à quatre… sans parvenir à descendre en dessous de deux, et il faut l’augmenter dès que l’on me couche, même avec le lit incliné à 45° : une infirmière de nuit en a fait l’expérience, croyant pouvoir remettre mon lit à l’horizontale pendant que je dormais, elle a débarqué en courant dans ma chambre tant ma saturation était en train de s’effondrer.
Pareil : le dosage de dobutamine, injectée en continue par seringue électrique est progressivement réduit et si je ne ressens pas d’amélioration spectaculaire, ces tentatives me réconfortent.
Oui mais. Oui mais ma tension s’effondre encore et ma pression systolique ne dépasse plus 9 et se rapproche parfois du 8 : on me recolle au lit.
Les difficultés respiratoires s’aggravent encore : on me réveille maintenant la nuit pour la VNI, les échographies ne montrent aucune amélioration et, surtout, on augmente presque quotidiennement la dose de dobutamine, au point qu’elle est maintenant supérieure à celle que je recevais initialement. Les reins résistent plutôt bien, de même que le foie, mais je me sens tout de même lentement m’enfoncer : mon ironie s’émousse, je respire de plus en plus mal et je devine l’inquiétude grandissante sur le visage des médecins. Le mot greffe – entendu pour la première fois au début de mon séjour, puis mystérieusement absenté – ce mot-là revient avec une insistance plus ou moins grande selon les médecins, d’autres persistant à me dire que l’on retentera un sevrage plus tard, mais revient tout de même de plus en plus souvent : même Olivier, l’infirmier du matin, me demande comment je vis cette possibilité de plus en plus vraisemblable, si j’ai déjà rencontré la coordinatrice des greffes, etc.