mardi 24 décembre 2013

La victoire de la mémoire



Le jeune homme était sur le quai. Avec tous les autres, il suivait des yeux les gestes des hommes qui détachaient les amarres du bateau sur le point d’emporter au loin marins et explorateurs. « Sans doute pour toujours... », répétaient inlassablement les vieux.
Bien des visages étaient pâles, les autres étaient de toute façon penchés sur les tristesses rentrées en dedans ; et tous craignaient le moment où les liens qui les unissaient à leurs proches embarqués seraient arrachés par le navire s'éloignant.
Pourtant, dans le regard du jeune homme chatoyait une force inconnue et belle, qu'une femme, postée tout près de lui, prit pour de l'orgueil. Mais ce n'était pas cela, non. Simplement, il savait – c'était pour lui une évidence béate, une certitude qui rendait bien des choses supportables – que s'il restait arc-bouté et immobile pendant tout le temps qu'offrait le monde, pendant tout le temps caché, pendant tout le temps perdu... alors les temps abdiqueraient. Ainsi, il contraindrait le présent.
Un vieux lui lança un regard mauvais, cherchant dans la physionomie du jeune homme les traces à venir du renoncement. Il n'en trouva pas, mais il ricana tout de même, assez fort pour être entendu, car il était pour lui évident que, tapie dans la tête de ce petit arrogant comme dans toutes les têtes, la résignation était toute prête à éclater.
Pour l'heure, le jeune homme triomphait : la mer était d'un calme heureux. Aucun vent n'accompagnait le navire, lequel s'éloignait de fait si imperceptiblement qu'on aurait pu le croire immobile. Tout concentré qu'il était, le jeune homme prit un moment pour remercier sincèrement les dieux du vent et de la mer pour leur complicité ; il leur adressa même un poème improvisé qui ressemblait à une de ces chansons d'autrefois. Il était question de soirées éternelles, de parfums tièdes, d'épaules brunes sur lesquelles les têtes s’endorment et de divinités souriantes qui restent là, à les veiller tous les deux avec bienveillance. Le jeune homme leur promit les belles offrandes du ciel et de la mer. Pourvu qu'ils le protègent. Qu'ils protègent son compagnon de la fin du monde.

Mais la nuit finit par monter peu à peu en poussière des entrailles de la terre, et sa brume se déposa sur la voûte du ciel, ne laissant guère encore apparaître que de minuscules points lumineux qui scintillaient avec beaucoup de peine. Puis à son tour, le vent s'échappa des grottes, du creux de la terre, là où des milliers de petites créatures argentées, sans âge, plus vieilles que les dieux eux-mêmes, et qu'aucune prière ne peut jamais contraindre, jouent, et crient, et courent à perdre haleine quand l'envie leur en prend.
Alors le navire disparut finalement de l'horizon, sans plus d'ombre et sans reflet, sans plus d'existence peut-être que s'il n'était qu'un... Le jeune homme retint le mot, mais il mesura l'importance de la lutte qu'il lui fallait livrer et il prit peur. Il concentra dès lors toutes ses forces autour de sa tristesse qui était infiniment plus vraie que tout ce qu'il avait éprouvé jusqu'alors, qui était plus vraie que le monde même, qui était plus violente que tout le temps, qui serait un présent éternel.
Mais autour de lui, les uns et les autres échouaient. Des pères posaient leurs mains ridées sur les bras des femmes qui, pour certaines, s'autorisaient alors à pleurer. Sans se concerter, les hommes prirent les mères et les filles par la main et tous rentrèrent chez eux dans un silence qui pesait un poids infini sur les épaules.
On l'avait dit au jeune homme : un jour, sa peine elle-même ne serait plus qu'un... souvenir, son bonheur ne serait plus qu'une mémoire, et il devrait se montrer reconnaissant, au moins, de pouvoir encore contempler tous ces petits morceaux du passé au moment des premiers frimas de la vieillesse. On lui avait répété que la sincérité ne pouvait contraindre le temps, que la mer et ses divinités mourantes mentaient, que l'océan étale était une allégorie cruelle, que la vérité du temps était celle des rivières que rien ne retient jamais. Quelques jours auparavant, une très vieille femme avait même comparé le présent à un cadavre titubant. Le jeune homme l'avait fixée et avait vu, dans le blanc de ses yeux, fichés tous les éclats de peines passées, aussi n'avait-il rien répondu, se concentrant plutôt sur la pression qu'exerçait la main de son compagnon sur son bras pour qu’il s’apaise.

« Quelle stupidité que ce monde ! », hurla soudain une jeune femme encore présente. Et elle se tut aussitôt, stupéfaite de sa propre colère, et un peu effrayée aussi par sa révolte.
Derrière le jeune homme, deux vieux commencèrent à deviser sur la tragédie des départs, et sur le temps et les distances, ces maléfices lancés autrefois par des dieux qu'on n'avait jamais su apaiser depuis. « Un de mes fils est sur ce bateau ». « Moi, c'est mon plus jeune frère ».
Le jeune homme restait silencieux, mais ses forces déclinèrent rapidement. Bientôt, en effet, des morceaux éclatés de son amant apparurent à l'intérieur de lui : des boucles sur le front, son regard en train de rire, ses lèvres lorsqu'il souriait, une moue qu'il faisait lorsqu'il se croyait seul. Puis ces éclats s'évanouirent. Le jeune homme les rappela à lui, et ils revinrent un instant avant de disparaître encore. Les souvenirs... Les souvenirs étaient là et le présent avait fui sans qu'il puisse le retenir. Il sortit alors soudain de sa torpeur. Il avait froid, il avait mal. Il s'allongea sur le sol et ramassa ses membres autant qu'il le put pour se mettre encore un peu à l'abri.

Derrière lui, les deux vieux n'avaient pas cessé de parler. Ils évoquaient ce qui attendait les voyageurs au terme de leur périple, aux limites de notre étrange monde en forme de disque : y avait-il les monstres marins dont les récits faisaient une description précise bien que personne jusqu'alors n'en soit revenu ? S'agissait-il de bêtes plus féroces encore ? Ou bien les bateaux étaient-ils tout simplement emportés, avec l'océan débordant du disque, hors de la réalité ?

Edit 
Peintures suggérées par la Plume : 



samedi 21 décembre 2013

Et pendant ce temps-là, dans les établissements publics... (partie II)

Bien qu'en étant éloigné de la Réserve pour l'instant, je suis encore de très près ce qui s'y passe et, depuis l'extérieur, l'ubuesque y est plus scintillant que jamais.

Jusqu'à l’an passé, nous avions un directeur pharaon. Il était éructant, impatient, colérique, omniscient, omnipotent et, en conséquence, parfaitement épuisant. La moindre de nos pensées devait passer au filtre de sa suprême clairvoyance. Il fallait batailler sur tout (mais au moins avait-il une indéniable connaissance du droit administratif et de la réglementation). Ajoutons que son très grand sens politique facilitait nettement ses manipulations et ses jeux à trois ou quatre bandes. Il connaissait parfaitement les arcanes ministériels et l'ensemble des acteurs de son champ. Il instrumentalisait volontiers sa garde rapprochée, disant aux uns et aux autres ce qu'ils voulaient entendre, à commencer par des horreurs confidentielles sur leurs pairs. Entre deux savons sévères. Tout cela avait des airs de cours et de fin de règne (et, certains jours, de fin du monde, croyez-moi !) dans une petite baronnie (je renonce à la comparaison antique). On croyait ne jamais voir la fin de ce système délirant (le circuit de circulation des parapheurs vaudrait à lui seul une note), on s'impatientait. Mais quand il est parti, le directeur de la Réserve nous a dit : « Vous verrez, vous me regretterez, et plus vite que vous ne l'imaginez. »
Personnellement, je n'en suis pas là...

Le nouveau directeur est arrivé. Il venait du champ disciplinaire et affichait une bonhomie qui tranchait nettement avec les allures nerveuses et constamment irritées de son prédécesseur. Il a réorganisé la garde rapprochée, l'occasion de notre premier étonnement : ce directeur, nommé par la nouvelle majorité, promouvait en tant que numéro 2 un chef très (très) lié à l'ancienne. Mais après tout, pourquoi pas : on peut espérer que les mérites transcendent les clivages politiques. Sauf que le numéro 2 est question est une espèce de « brutasse » qui a décidé de longue date de faire prendre à l'établissement une voie qui l'éloigne inexorablement de certaines de ses missions pourtant (encore) assignées par décret. Sauf que les orientations qu'il défend vont à l'encontre des valeurs supposées de notre actuelle majorité et, donc, de notre ministère de tutelle.

On a un temps beaucoup craint un audit. Et puis non, la nouvelle direction s'apprêtait juste à établir un nouvel organigramme, proposant d'ailleurs d'associer les personnels. Bah tiens... En clair : 
  • Temps 1 : Il ne faut pas se précipiter, prendre le temps de la réflexion, annoncer que l'on va écouter tout le monde.
  • Temps 2 : Il faut dégager ensemble des priorités d'organisation des réunions de travail selon un calendrier qui reste à définir.
  • Temps 3 : ...
  • Temps 4 : Pour des raisons d'impératifs de calendrier, la réunion est programmée... hier (il était trop compliqué d'associer qui que ce soit d'autre que la direction, mais on a entendu vos espoirs et vos attentes - en sondant vos esprits).
  • Temps 5 : Voici le nouvel organigramme (nous avons dû faire des choix difficiles), mais si vous interrogez votre cœur, vous savez que nous avons raison.
On a en réalité vite compris qu'aux rapports de force, ce nouveau directeur préférait le déni. Quoi ? Quels problèmes ? Tout va bien. Quoi, les agents ? Quoi, les instances paritaires ? Hein ? Réglementa-quoi ? Ayez donc un peu confiance ! Est-ce que quelqu'un qui vous dit ne vous vouloir aucun mal, vous en voudrait, du mal ?

Il y a quelques semaines, le directeur a convié ses personnels à une petite réunion. Patelin (je n'ai jamais vu un directeur de prime abord si sympathique), il nous a annoncé sa volonté de suivre de nouvelles pistes, en un mot, de penser différemment. Et, n'en disant guère plus, il a laissé sa place à un orateur invité qui nous était parfaitement inconnu. Lequel s'est avéré être à la tête d'une fondation qui œuvre pour le bien de la Nation. J’exagère, mais à peine. Pour la faire courte, c'est un grand sensible qui souffre trop pour laisser la France s'enfoncer dans le marasme et il se propose donc d'aider (expérimentalement) la Réserve à relever le défi de la modernité, de l'avenir, du bon sens – de tout ce que vous voudrez, en fait, selon la mode du moment. Pendant une grosse demi-heure, on nous a servi un discours d'une rare stupidité, un mélange de lieux communs, d'idées livrées sans lien et d'imprécations. Tout cela pour conclure qu'il ne fallait être attaché à rien (la fin de la rigolade, c'est maintenant) : ni à son poste, ni à ses missions. Ni à son salaire ? Et de nous citer l'anecdote à la source de tout son système de pensée et de valeurs : en Suède, il a fait la connaissance, dans l'hôtel où il était un jour descendu, d'une femme de chambre qui était également standardiste et cuisinière. En prime une bonne grosse allusion à DSK, mais il n'a pas dit si son lit était bien fait et la bouffe correcte, car l'essentiel n'était pas là : « la fille était super contente ! » Préparez-vous donc à exercer des missions sans en avoir les compétences, pour l’acquisition desquelles on vous fera miroiter une formidable formation qui s’avèrera achetée au rabais. Tout en étant payé pareil (le bonheur, ça n'a pas de prix). Préparez-vous aussi à vous faire détester par les collègues sur les platebandes desquelles vous empiéterez – car on n'est pas dans un petit hôtel de province où bossent trois personnes, alors à moins de drastiquement réduire la masse salariale de la Réserve...

À la fin de son discours, heureux d'avoir reçu la bonne parole, les yeux enfin ouverts, je n'ai pas pu résister : je me suis levé et j'ai entonné un gospel. Nan, en fait, je me suis contenté de suggérer l'idée par sms à une collègue dont j'ai entendu le rire à quelques rangées de là. Tout de même, je me suis levé, j'ai pris le micro qu'on nous proposait – puisqu'on nous autorisait à poser des questions – et je lui ai gentiment demandé qui l'avait fait entrer. Le directeur m'a fusillé du regard (« C'est tout ce qui vous intéresse ? », m’a-t-il demandé – « Non, mais ça, ça m'intéresse aussi. ») Il n'a pas officialisé ce que je savais pourtant déjà : il y a quelques mois, lors d'une instance paritaire, le bientôt numéro 2 (il était alors sur le point d'être nommé) nous avait vanté les nombreux mérites de cette fondation à laquelle il était affilié, justifiant ainsi sa position : TOUT est DÉPASSÉ, à commencer par le principe même des instances paritaires qu’il faut malgré tout se coltiner parce qu’on n’a pas le choix. 

Dans un des textes qui circulent sur internet, la Fondation explique qu'il s'agit d' « évangélisation ». Il y a des guillemets, bien sûr, mais cela en dit long, tout de même sur leur construction du monde. Tout de même, nous devrons y mettre du nôtre pour la réussite de ce merveilleux projet. Le directeur d'ailleurs nous a expliqué que, seul, il ne pouvait rien. « Même Dieu ne peut pas tout », a-t-il dit.

En attendant confess', les conversions, la verroterie, tout le tralala, les choses ont bien avancé : en un mois, on leur a trouvé des bureaux où ils ont organisé une permanence afin de recevoir les personnels soucieux du bien commun. Ils étaient d'ailleurs présents au dernier conseil d'administration, tout comme des représentants du ministère d'ailleurs... On a fortuitement appris qu’une « petite convention » avait été signée.

Je dois dire que l'attitude du ministère a de quoi inquiéter. Silence radio. Dans un premier temps, j'y ai vu de l'aveuglement, mais je crois à présent que nous sommes peut-être face à une troisième méthode de liquidation – pour laquelle je n’ai malheureusement pas encore de nom…

jeudi 12 décembre 2013

Et pendant ce temps-là, dans les établissements publics... (partie I)

L'État, cette grande machine un peu folle, a parfois recours à des stratégies assez honteuses pour démanteler ses établissements publics.
Jusqu'alors, je n'en avais expérimenté que deux : la stratégie du « Le Public ne sait pas faire » et celle du « Ce déménagement est une formidable opportunité (pour moi, élu de province) ».
La première « le Public ne sait pas faire » – qui présente notamment l'intérêt de pouvoir être globale (tout l'établissement est concerné immédiatement) ou saucissonnée (mission après mission) – pourrait être décomposée en huit temps : 
  • Le ministère (mais pas toujours le ministre) décide, avec l'entier soutien de Bercy, de se débarrasser d'un établissement.
  • Les crédits sont largement amputés et les fonctionnaires non remplacés. Le plus souvent au mépris de la réglementation, les recrutements par CDD se multiplient, au prétexte que les postes n’ont pas pu être pourvus par des fonctionnaires (« mais on aurait bien aimé, hein »). Les chefs intermédiaires (de service, de mission) embauchés le sont largement en CDD et ils sont sommés de proposer de nouveaux projets, d'être force de propositions. En général, au moment de leur recrutement, on n'a pas manqué de leur rappeler qu’ils allaient avoir affaire à des dinosaures rétifs à tout changement dont la parfaite connaissance de la structure, loin d’être un appui, sera un frein à desserrer au maximum. Les délires hors sujet requalifiés « projets ambitieux » sont donc les bienvenus. L’avantage évident, c’est qu’en CDD, les chefs intermédiaires suivent aveuglément les consignes (par peur d’être virés), n’exercent pas leur colère (en quoi se transforme systématiquement l’inconfort systémique) contre leurs propres responsables (trop dangereux), mais contre leurs agents.
  • Pour la mise en œuvre de ses nouvelles ambitions, l'établissement public est vivement encouragé à renoncer à certains de ses services historiques : les économies sur la masse salariale priment, ainsi que le recrutement d’autres chefs, toujours en CDD. C’est généralement durant cette phase que de nouveaux organigrammes apparaissent, soit classiquement « en râteau », soit plus inventifs. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il s’agit d’un directeur tout puissant entouré d’une armée mexicaine apeurée qui prend ses décisions en fonction des attitudes du numéro 1 à la table duquel on espère et on craint d’être invité à l’heure du déjeuner. Une chose est certaine : le seuil d'instabilité décisionnelle est d’autant plus vite atteint que la vitesse de recrutement de chefs est élevée.
  • Les chefs intermédiaires et leurs supérieurs décident de démultiplier les activités pour prouver à l'État qu'ils sont utiles et efficaces bien qu'avec moins d'agents et moins d'argent. Comment faire ? On fait massivement appel au privé, mais malheureusement (ohhhhh....) en bâclant cahiers des charges et contrats. Coûteux plantages garantis. Idéalement, on ne trouve rien de mieux, en cette période d'incertitude, que d'avoir recours à un PPP (un « partenariat » public-privé). Soit pour financer des travaux d’envergure : un agrandissement (pourquoi pas ! après tout l'établissement n'est pas menacé – le ministère l'a suffisamment répété) ou une rénovation. Soit pour externaliser certaines missions jugées non essentielles (généralement l'entretien et la restauration sont les premiers touchés : on remplace des fonctionnaires très mal payés de 45-50 ans par des salariés du privé carrément exploités qui font le ménage à 8 h du matin ou à 18 h après avoir traversé toute l'Île-de-France). Inutile de s'interroger sur les coûts déguisés (dépression nerveuse, maladies professionnelles...) de tout cela : après tout, ce ne sont pas les mêmes lignes budgétaires. Oh et puis merde, les dépressifs, les souffreteux, tout ça, c’est le problème du ministère de la Santé !
  • Plus rien ne fonctionne correctement, tout revient plus cher, ce qui tournait encore à peu près bien il y a quelques mois est sur le point de caler, on ne sait même pas si les projets initiés six mois plus tôt sont encore d'actualité. Pas de panique : la fin est proche.
  • Le ministère de tutelle ramène finalement sa fraise, comme au sortir d'un long rêve, multiplie les déclarations qui s'avéreront contradictoires selon que l'on s'adresse à un dir’ cab’ ou au ministre. Mais on promet une écoute attentive, l’étude minutieuse et bienveillante du dossier et le plus grand respect de... tout ce qu'on veut. NB : il arrive parfois qu'entre-temps une nouvelle majorité arrive aux affaires et dénonce cette technique employée par l'ancienne, mais il ne faut pas se croire sauvé pour autant...
  • La situation se dégrade encore davantage, le turn-over des personnels atteint un rythme effarant. Les chefs intermédiaires changent constamment, emportent dossiers, fichiers utiles pour plus tard et mystères de leurs classements. Les nouveaux chefs, comme les anciens, ont tout compris mieux que tout le monde, mais ne désavouent ni les projets ni le fonctionnement de leurs prédécesseurs : il s'agit de ne pas prêter le flanc aux attaques des agents quant aux pratiques managériales immédiatement passées et présentes.
  • Quelques mois plus tard, le ministère prend un air contrit et annonce que les temps ont changé, que les missions ont changé, que les hommes ont changé, que le gouvernement précédent a fait des dégâts irrémédiables, que l'avenir, c'est demain, et le passé, c'est hier. La larme à l'œil, le dir’ cab’ prononce la phrase fatidique : « Le Public ne sait pas/plus faire, mieux vaut laisser le Privé se partager les restes » et annonce la fermeture – selon les ambitions initiales – de l'établissement.
La stratégie du déménagement, elle, se joue carrément à l’échelle nationale (wouah !). Un ministre décide de redynamiser une région (en général, la sienne) et recrute un cabinet d’audit où bosse son gendre, sa sœur, sa maîtresse ou sa directrice de campagne (comment savoir !), cabinet qui devra prouver en quoi ce déménagement est une idée géniale. Gé-ni-ale on vous dit ! On fait une annonce publique, on dit que c'est formidable, que c'est l'évidence même, que c'est une opportunité inégalable, que la Chine a réuni un Congrès extraordinaire pour en débattre. On nous vante les bienfaits du climat de la région d’accueil (je salue au passage les anciens du CNDP qui passeront là par hasard). Et puis, devant la réaction scandalisée des agents, on durcit le ton : faut pas exagérer, on ne les envoie pas en Corée du Nord ! D’ailleurs, les fonctionnaires sont loin d’être les plus malheureux : des millions de chômeurs donneraient cher pour être à leur place ! Les conjoints prendront le train – à quoi ça sert que la SNCF, elle se décarcasse à poser des rails dans nos belles provinces ? On perd donc la moitié des effectifs en route, et on en profite ainsi pour restructurer l'établissement, voire à le réduire à un gros service qui finira bien par mourir tout seul.

(à suivre)

lundi 9 décembre 2013

Rêves d'or, de Diego Quemada-Diez

C'est sans doute l'une des nombreuses ambitions et l'un des nombreux mérites de Rêves d'or, tourné chronologiquement et sur les pistes mêmes de l'immigration, que de vouloir être un hommage et d'y parvenir. 
Des gamins qui décident de partir avec des espoirs qui ne sont peut-être que l'avatar d'une bravade, des gamins qui ont le rire facile de l'enfance, des sentiments d'adulte pas bien clairs encore, et puis des rêves qui tournent évidemment au cauchemar à force de rencontres malfaisantes parmi les plus déshérités (les bandits de grand chemin qui rackettent, violent et tuent), parmi les plus riches aussi (les milices armées américaines qui les tirent comme des lapins - ça n'a pas beaucoup de valeur la vie d'un non-soi qu'on ne croise pas au temple le dimanche).
On aimerait parvenir à se dire que le trait est forcé, mais les témoignages sont connus (si on veut bien les lire) ; mais les chiffres des clandestins qui meurent existent ; mais en Europe, on a Lampedusa, qui est parfois un cimetière à ciel ouvert. 

On peut craindre pour notre confort supposément menacé, on peut raconter les pires dégueulasseries pour se faire élire, on peut dire - sans se faire cracher à la gueule - que les clandestins plombent notre système de santé et qu'on ferait mieux de les foutre à la mer, on peut raconter beaucoup de conneries, en fait, quand on est du bon côté du manche. Mais il y a des hommes, des femmes et des enfants qui, à chaque instant, en ce moment même, disent au revoir à leur famille et qui, pour certains, disparaitront sans que leurs proches ne le sachent jamais. La vie humaine peut atteindre un prix dérisoire quand on la spécule à la baisse. 

On peut toujours se contenter de croire que notre naissance du bon côté est un destin ou une récompense, une volonté divine ou un hasard heureux, une lourde responsabilité ou un c'est-comme-ça-et-on-n'-y-peut-rien (toutes ces considérations ayant été par ailleurs étudiées par les psycho-sociologues de l'attribution causale)... on doit au moins le respect aux clandestins. On le doit à chaque instant. Surtout, on doit exercer notre vigilance à l'encontre de tous les responsables politiques. On doit graver dans le marbre leurs déclarations infâmes à défaut de pouvoir les jeter sur les routes ou dans un bidonville afin qu'ils puissent expérimenter leurs théories sur le mérite.

vendredi 1 novembre 2013

Le temps du vertige n'est pas éternel

Adolescent, j'ai parfois eu l'impression qu'il n'y avait pas d'issue, que ne se dissiperaient jamais la honte d'être celui que j'étais, la peur absolue de décevoir ou d'être rejeté, que je ne pourrais jamais céder aux injonctions du désir sauf à basculer définitivement dans le désespoir. 
Pourtant, il y avait en moi les accélérations brutales, le torrent vital, celui que connaissent tous les jeunes gens : mon être profond se lançait sur les chemins de la sincérité lorsque je croisais certains regards, lorsque depuis ma forteresse je m'autorisais à... puis je me ressaisissais et jetais mon esprit à toute force contre les parois de ma tête. Je croyais m'être arrêté au bord du précipice. Et la honte qui revenait toujours. 

Le suicide, deuxième cause de décès chez les 15-34 ans.

Je n'éprouvais qu'une certitude : être, simplement être requerrait une lutte que je n'étais pas certain de vouloir mener. Soit je mettais toutes mes forces à me conformer à ce que l'on attendait de moi - et ce qui m'inquiétait alors, ce n'était pas de me renier, mais bien de ne pas y parvenir -, soit je cédais et je rejoignais le groupe des infâmes promis au désastre. J'éprouvais un sentiment de solitude infinie : personne à qui parler. D'ailleurs, je ne sais pas si j'aurais osé le faire si on me l'avait proposé. Je ne sais même pas ce que j'aurais fait si mon meilleur ami m'avait dit être gay. Peut-être aurais-je cru à un piège. Il me semblait que si quelqu'un - quel qu'il soit - venait à découvrir celui que j'étais vraiment, tout pèserait sur moi avec une force telle que je finirais sans doute par m'effondrer sur moi-même. Personne ne pouvait entendre sans me menacer, personne ne pouvait savoir sans m'exposer au pire : humiliations, chantage, dénonciation. Je ne savais pas exactement ce qui m'attendait mais cela promettait d’être épouvantable.

L'homophobie tue.

J'ai grandi dans une famille où la menace physique ne faisait pas partie du quotidien. 
Ce n'est pas toujours le cas. Des mômes se font foutre sur la gueule par leur père, par leur mère, par leur frère, parce qu'ils sont pédés, lesbiennes ou trans'. Certains se font jeter à la rue à peine majeurs - quand ils le sont. D'autres s'enfuient pour échapper aux coups, aux regards ou au mépris. Certains tentent de se suicider. Certains y parviennent, et rien, jamais, ne les fera revenir parmi nous. Dans d'autres pays que le nôtre, on pourrait même les tuer sans rien risquer légalement. Tant qu'il y aura dans cette putain de structure sociale qu'est la famille autant de connards ou de connasses pour croire pouvoir renier leurs gosses en toute impunité, ne me demandez pas le respect. Il faut oser désacraliser la famille. Il faut oser en inventer une nouvelle. 
Ma famille n'a jamais représenté une menace et, à l'école où j'allais, j'étais suffisamment invisible pour ne rien craindre. Pourtant, à 13 ans, je me demandais ce que cela ferait de s'ouvrir les veines. Ou bien je regardais dans l'armoire à pharmacie ce que je pourrais avaler. Au cas où. Le moment venu. Alors j'imagine facilement la douleur insoutenable qu'éprouvent certains dont la situation est catastrophique. J'entraperçois la force de la tentation.
Dans mon cas, le moment n'est jamais venu. Peut-être parce qu'une toute petite partie de moi, suffisante, avait confiance. Sans doute aussi parce que j'étais assez lâche et que je ne voulais pas ajouter à la honte d'être pédé l'humiliation de renoncer au dernier moment à mon geste. Et puis les choses étaient assez claires : je n'espérais pas le paradis, je ne craignais pas l'enfer, je savais que je ne reviendrais pas sous de meilleurs cieux. Ce qui m'attendait, c'était le néant.

Les chiffres concernant le suicide des jeunes lesbiennes, gays, bi et trans' me désespèrent. Ils me glacent. Ils me donnent envie de tout dévaster. Je pourrais déverser une haine inextinguible sur les sinistres guignols publics qui mettent de l'huile sur le feu. 
La vie peut être dégueulasse. Elle peut être d'une violence inouïe. Mais il faudrait pouvoir désigner, à ceux qui s'apprêtent à se jeter de la falaise, les joies à venir. Toutes les belles rencontres qu'ils sont sur le point de faire, les fous-rires avec de nouvelles amitiés, le plaisir des regards échangés à danser n'importe comment sur n'importe quoi dans une boîte. La légèreté, enfin. Le premier amour et les suivants. Les amis comme une famille. Mieux que la famille souvent. Et que s'ils doivent apprendre à se passer de leur famille, aussi triste que cela soit, nous serons là.
Car peut-être qu'ils devront s'éloigner pour mieux grandir, pour finir de grandir. Certains, il faut les y aider : changer d'air, changer de région, changer de vie. N'importe quoi plutôt que le néant. 
Qu'une association comme Le Refuge existe me réconforte. Elle est une alternative à certaines issues terribles. Elle est la preuve que notre communauté parfois repue de plaisir peut être autre chose qu'une addition d'individualités dépensières. Elle est la preuve que son égocentrisme - que nous avons tous éprouvé - n'est pas une fatalité et que nous pouvons être un groupe responsable prêt à prendre soin des plus faibles.


mercredi 30 octobre 2013

De guerre lasse

Tout à l'heure, je me fais enlever un grain de beauté. Depuis le dernier contrôle, il a légèrement grossi. Or je suis clairement un sujet à risque. Les traitements. On ne saura qu'après son ablation et son analyse s'il est précancéreux ou simplement fanfaron. Pour l'instant, je m'en fous. Chaque chose en son temps.
J'ai repris le cours des séances chez le dentiste. Une provisoire qu'on aura vraiment tenté de faire tenir le plus longtemps possible a finalement cédé avec, pour ainsi dire, ce qui restait de dent, et il est grand temps maintenant de faire un traitement plus durable, plus coûteux également, ce d'autant que la radiographie a révélé une... je ne sais plus comment ça s'appelle. Je n'écoutais plus. La séance suivante, pendant que la dentiste s'échinait à extraire la totalité de la dent, j'ai baissé la garde un instant : l'apitoiement et la lassitude ont aussitôt fondu sur moi. Bien sûr que cela n'aura jamais de fin.
Il faut que je téléphone à un rhumatologue pour mesurer les effets du traitement sur ma densité osseuse. Je n'y parviens pas. J'ai appelé le service de la Pitié-Salpêtrière il y a une semaine, plus ou moins conscient qu'il était 16 heures et que le secrétariat serait fermé. Depuis, je n'ai pas ressayé. J'ai toujours eu tendance à la procrastination, mais là c'est autre chose.
L'épisode dermatologique me navre, non à cause de la vague menace qui plane, mais parce qu'il est peut-être annonciateur de nouveaux rendez-vous médicaux, de nouveaux examens peut-être, une surveillance accrue. Je ne baisse pas les bras - d'autant que je ne les ai jamais levés, mais j'éprouve depuis quelques jours un violent sentiment d'usure que je ne me sens capable d'évoquer qu'ici.
J'ai un peu parlé de cette petite intervention vendredi soir, avec quelques amis, sur le ton de la boutade - un ton que je maîtrise assez bien. La soirée se terminait, on m'a soudain questionné sur ma santé, et j'ai parlé de ce grain de beauté. Sans dramatiser, mais je me sentais honteux malgré tout de parler de cela, parce que je me méfie toujours des intentions cachées : la tentation de chercher à se faire plaindre - alternative au dorlotement ? -, celle de faire son intéressant. Je sentais en moi un mouvement ralenti lorsque je cherchais comment interrompre cette conversation que j'avais initiée, et un mouvement accéléré lorsque, tout de même, je ressentais un certain bien-être à ces rapprochements - et pourquoi pas un certain plaisir - à jouer un rôle que je connais bien, le type blasé, un rôle qui me permet de dire beaucoup de choses en limitant la charge émotionnelle. Tout de même, la honte de ce petit cinéma auquel je me livrais complaisamment l'a emporté et j'ai pu changer de sujet.

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Je me rends compte que ce blog est largement un lieu de jérémiades. Sans doute parce qu'en dépit du fait que je connais certains d'entre vous, il m'est plus facile de me répandre ici sans avoir à supporter l'effet miroir d'une conversation bien réelle. Parce que c'est parfois compliqué d'affronter toutes ces émotions qui gravitent autour de la table, et un mot associé à un regard pourrait me jeter à terre. La famille, n'en parlons pas.
Ou alors je raconte tout cela ici parce que je vous imagine forts, d'une force incroyable. 

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Pour autant, ne me prenez pas trop au sérieux. J'essaie ici de ne pas trahir le petit rythme qui se joue ces jours-ci à l'intérieur de moi, mais pour le reste...
Je ne suis pas que cela. Je veux dire, je ne suis pas que ce type avec un fond dépressif et un nombre incalculable de médecins dans son carnet d'adresses. D'ailleurs, je ne suis pas aussi affecté dans la vie. Je ris beaucoup. Et si c'est parfois avec ironie, ce n'est pas avec cynisme.