Et avec un peu de retard cette année...
mercredi 2 janvier 2019
lundi 1 janvier 2018
mercredi 1 février 2017
Dans la salle d'attente
Il s'agit d'une grande salle qui peut contenir une cinquantaine de personnes. Beaucoup d'hommes, souvent jeunes mais pas toujours ; des femmes seules aussi, et des familles, des petits enfants qui jouent, des grands-mères sans âge dont on se demande comment elles ont fait pour arriver jusqu'ici.
La plupart des visages sont fermés, concentrés ou éteints peut-être. D'autres semblent étonnés d'être là, dans cette grande salle d'attente, avec des gens dans la même situation qu'eux - en demande d'asile – et qui pourtant leur ressemblent si peu, compagnie d'hommes et de femmes qui viennent du monde entier. Certains faisaient le vœu de la France, d'autres sont arrivés là un peu par hasard, au gré des trains, des camions, des bateaux, du tarif des passeurs. Des histoires intimes, des pays aussi dissemblables que possible, et pourtant des destins devenus semblables par la force seule de l'administration et de la « gestion européenne des flux migratoires ».
Les officiers de protection s'égrènent un à un à l'entrée de la salle et appellent les demandeurs d'asile soit par le numéro qui leur a été donné à l'entrée, soit par leur nom - et je souris intérieurement en me disant que les demandeurs d’asile ont intérêt à vite comprendre comment leur nom se prononce dans la bouche exotique française. Officier de protection, c’est le titre. A-t-on à un moment ou à un autre expliqué à toutes ces personnes qui attendent qu’ « officier » ne veut pas dire « police » ni préfecture ? Pareil : leur a-t-on bien dit que s’il y avait un moment dans leur vie où ils devaient tout raconter – les blessures, les humiliations, les peurs, les violences – et forcer leur pudeur, c’était celui-là ?
Dans un coin, un monsieur semble réviser. Il me donne l'impression de s'assurer qu’il sait bien par cœur le récit précédemment envoyé à l'Ofpra et qu'il pourra le restituer dans son intégralité sans se tromper sur les dates ou sur les lieux géographiques. J'ai envie de me lever pour aller discuter avec lui, lui expliquer à quel point il fait erreur, mais j’ai peur de le désespérer.
Dans la salle, certains remplissent les critères internationaux de la demande d'asile : ils ont été persécutés dans leur pays ou risquent de l'être en cas de retour ; ou alors ils fuient un conflit. D'autres sont là pour simplement tenter leur chance à l’Ofpra, le bluff de l’asile en bandoulière, parce qu’ils ont une famille ou un village à nourrir, guerre (larvée) ou pas ; parce qu’ils n’ont rien à manger ; parce qu’il n’y a pas de travail et pas d’argent au pays. Quelques-uns sont même partis par goût de l'aventure, parce que le départ pour l'Europe est une réponse folle à la poussée d'adrénaline, la même qui pousse la jeunesse d'Occident à se hisser à tout ce qu’elle trouve, à essayer tous les engins à roulettes, à tester toutes les drogues.
Dans la salle maintenant pleine à craquer, beaucoup – la plupart en fait – sont les visages qui manquaient aux silhouettes massées dans les embarcations précaires.
Combien manquent à l'appel ? Combien devraient être dans la pièce plutôt qu’assassinés dans le désert, emprisonnés et brutalisés en Libye, noyés en Méditerranée, morts étouffés à l'arrière des camions ou sur les routes de l’Europe centrale, écrasés sur les autoroutes du nord et d'ailleurs ? C’est une question que je me pose souvent lorsque je vois la file des demandeurs d’asile devant l’association. Combien de fantômes dans la file ? Parfois, c’est difficile d’avoir même à se poser la question. Et puis c'est intenable d'être un Blanc qui aide des Noirs, encore, je veux dire d'être dans cette répétition, dans cette posture, dans ce rapport-là quand on connait les liens passés et présents entre l'Europe et l'Afrique. Disposer du savoir, du savoir-faire, donner des conseils, demander à entendre les histoires, poser des questions, douter pour affiner le récit, faire émerger la sincérité, et répondre parfois « Je suis désolé, je ne crois pas à ton histoire, je ne peux pas t'accompagner. Je vais t'orienter vers une autre association. » Je connais bien des révolutionnaires de café ou des étudiants de socio qui m'accableraient pour cela. C'est intenable comme posture, en effet, et la petite satisfaction morale ou psychologique que l'on en retire quand tout se passe « bien » est méprisable. C'est intenable mais il faut la tenir.
Je trouve le temps long, l'officier a déjà 45 minutes de retard. Eux, les demandeurs d’asile, sont résignés. Ils ont fini par comprendre que le temps de l'administration s'étendait presque à l'infini : entre trois mois et douze mois d'attente avant d'être convoqué à l'Ofpra, entre un mois et dix-huit mois d'attente avant d'avoir le résultat...
Le monsieur continue de murmurer en regardant ses papiers. Je me dis qu’il a peut-être acheté son récit plusieurs centaines d'euros aux portes des 18e et 19e arrondissements – « Tu verras frère/cousin, avec cette histoire, c'est sûr, tu auras ton statut. Tu l’envoies à l’Ofpra et après tu l’apprends par cœur. » Le pire, c’est que parfois des demandeurs d’asile ont des histoires vraies qui leur permettraient d’obtenir le statut, mais ils se laissent embobiner – business is business…
Je regarde ma montre, j’ai le temps d’aller aux toilettes avant que nous ne soyons appelés à notre tour. Les toilettes ne sont pas nombreuses et elles sentent mauvais. Une odeur acide de diarrhée flotte dans l’atmosphère. Débâcle des pays, débâcle intestinale : en dépit de tout ce qu’ils ont vécu et de ce qu’ils vivent, le passage à l’Ofpra en lamine encore certains. Je retourne m’asseoir. Je sens que la pression monte chez A. J’essaie de le distraire avec une conversation légère qui ne le projette pas trop dans l’avenir – l’avenir, ça peut être très angoissant pour ceux qui ne savent pas dans quel pays ils seront dans six mois. Il est question de chocolat, de nourriture – qu’est-ce qu’il a découvert en France ? Que l’on mange autant de salade l’amuse beaucoup. Il reparle de chocolat, décidément, c’est son truc. Et le chocolat blanc ? Ce n’est pas du chocolat, j’en conviens. J'étais sur le point d'aborder la question des fruits lorsque l'officier de protection est venu nous chercher.
samedi 31 décembre 2016
dimanche 15 mai 2016
« Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. »
Il était très grand et très maigre. Il portait une chemise blanche à manches courtes et il tremblait un peu, de fatigue ou de froid. De fatigue, je crois. Quand je lui ai demandé à quel stade de la procédure il était, il m’a répondu avec une voix tellement basse que je ne l’ai pas compris.
Faute de place, ils étaient ce matin-là comme d’autres matins une cinquantaine à attendre dans la rue et à entrer au compte-goutte.
Il parlait tout doucement, les voitures passaient à toute vitesse et ajoutaient un peu de bruit encore à la rue. Je l’ai fait répéter plusieurs fois.
À l’intérieur, d’autres accompagnants parlaient avec ceux qui avaient déjà pu entrer. Ils prenaient des renseignements, lisaient les courriers administratifs, les convocations, les décisions de rejet, les lettres écrites par les avocats, et décidaient si ce jeune homme ou cette jeune femme face à eux allait descendre dans la salle aménagée en sous-sol pour s’y faire enregistrer auprès de l’association, ou s’ils allaient devoir revenir un autre jour parce que leur situation était un peu moins urgente que celles d’autres peut-être, tous ceux qui attendaient encore dans la rue, comme ce monsieur grand et très maigre qui portait une chemise blanche à manche courte dans cette matinée de printemps déserteur, et qui n’arrivait pas à parler, je finis enfin par le comprendre. Il s’était interrompu et avait enfoncé son pouce et son index dans ses yeux pour s’empêcher de pleurer, en vain.
Il s’est mis à pleurer silencieusement. J’ai posé ma main sur son épaule maigre, anguleuse. Je l’ai serrée, et j’ai répété comme un con, tout doucement pour que lui seul entende : « ça va aller maintenant, ça va aller ».
Je ne sais pas ce que je ferais si je m’écoutais vraiment. Je commencerais par le prendre longuement dans mes bras j’imagine. Et puis j’irais saccager ce monde qui se tolère.
dimanche 13 mars 2016
Deux regards
Lorsque je passe devant lui le matin avant d’aller travailler,
il est le plus souvent assis sur le petit muret du laboratoire d’analyses
médicales. Il attend avec ses sacs en plastique. À midi, je le retrouve de
l’autre côté de la rue. Il fait la manche debout, sans dire un mot, avec son
gobelet en plastique, devant la boulangerie. Et puis, vers 13 heures, il part
avec toutes ses affaires en direction du métro Pyrénées.
Son regard me rend captif. Et pourtant, je ne sais pas s’il
me regarde vraiment, s’il voit au-delà de moi ou si son regard s’arrête aux
paysages effroyables que sa mémoire projette à l’intérieur de sa rétine. Car
son regard est éperdu. Sa détresse vous brutalise. Paris, cette grande ville un peu cruelle (comme elles le
sont sans doute toutes), capitale d’un pays qui n’est plus que le harangueur de
valeurs qu’il n’a pas le courage de définitivement larguer de peur de dévisser
dans les bourses, Paris apprend au promeneur toutes les nuances de la détresse,
tous les regards de la misère – de la fierté coûte que coûte aussi parfois.
Certains théâtralisent – c’est probable –, et comment leur en vouloir… Lui, n’a
plus aucune lueur – malice, espoir, désespoir – dans son regard qui raconte la
cassure définitive, un épisode de son existence monté en boucle et
inlassablement projeté dans sa conscience.
Probable que l’actualité du monde et mes jeunes activités
associatives déforment ma compréhension des choses, la dramatisent, suscitent
des espèces d’attente, déforment le réel, mais je ne peux m’empêcher de lui
imaginer un parcours migratoire – des mois sur les routes, les violences, les
cadavres du désert, des meurtres et de la mer, l’arrivée en Europe, des mois,
voire des années d’attente dans l’ombre ou dans un à peu près de la vie. Entre
les traités que ce pays signe et la réalité, entre la réglementation parfois
généreuse que notre pays élabore sous les dorures et le concret, il y a un
monde, il y a plusieurs mondes qui se tassent sous les ponts aériens des
métros, dans les places insuffisantes des foyers ou des centres d’hébergement, dans les bidonvilles. Pour certains, ce sont les plus belles années de la jeunesse qui
croupissent. Un jeune m’expliquait il y
a quelques semaines, aller d’un département à l’autre au fur et à mesure de l’épuisement
de son « crédit » d’hébergement départemental. Parfois il revient à
Paris partager le carton et le bout de trottoir d’amis qu’il s’est fait à
Calais il y a plus de trois ans. J’imagine que certains ne s’en remettent
jamais tout à fait.
Je le crois de ceux-là. Mais peut-être est-ce une tout autre
fêlure qui interrompt le regard qu’il lance et qui casse sa voix quand il
remercie. Peut-être ne suis-je que victime de mes associations d’idées.
Il y a quelques mois, j’ai bu un verre avec un ami venu
accompagné d’une toute jeune fille rencontrée à l’hôpital. Elle fumait
nerveusement. De temps en temps, elle riait un peu, mais si doucement que ses
longs cheveux châtains ne bougeaient presque pas. Je la regardais souvent, tant
je la trouvais jolie. Elle me rappelait une jeune fille dont j’avais longtemps
été amoureux il y a presque un quart de siècle.
Tous deux parlaient sans difficulté des molécules qu’ils
prenaient, les comparaient, en listaient les effets secondaires et évoquait à
demi-mot – aux trois-quarts de mots même – la tentation toujours grande de ne
pas les prendre, de les oublier, pour se départir un peu de la fatigue, de la
bouche pâteuse, des trous de mémoire, etc. et retrouver un peu leur
resplendissante et artificielle puissance. J’étais presque fier de cette
confiance qu’ils me témoignaient, loin de la « bonne observance » que
les souffrants se sentent obligés d’afficher devant les non-malades – à croire
que ce sont les gens en bonne santé qui se donnent du mal pour les tirer de
là...
De temps à autre, tout le monde redevenait silencieux. Je
sirotais mon café, mes deux amis tiraient sur leur énième cigarette. Le regard
de cette toute jeune fille se dédoublait alors : elle observait quelque
chose à côté de moi, sur le mur, mais sa conscience ne glissait pas le long de
ce fil tendu par le regard et restait au contraire au-dedans. Je pensais au
personnage de Sue, dans Sue perdue dans Manhattan.
Il n’était pas vide ce
regard, il était plein au contraire. Certains paysages de l’âme ne sont faits
pour être observés, et se dévoilent à certains avec férocité.
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