mercredi 20 octobre 2010

Suzette

La tante Suzette était née en 1901 dans une famille plus que modeste dont les racines flottaient à la surface des eaux arpentées par les mariniers, ou s’enfonçaient profondément, du côté de sa mère, dans le sol limoneux du sud de la Seine-et-Marne. Il ne faut pas remonter bien loin dans la généalogie pour retrouver des vignerons, des tonneliers et des vendangeurs de chasselas.
Sa mère voulait devenir institutrice et une tante un peu plus riche que les autres s’était engagée à l’aider ; mais elle mourut trop tôt, ses enfants se repliant sur le petit magot. Suzette, elle, n’aima jamais l’école : elle passait le plus clair de son temps à y faire des bêtises, des histoires de crapauds posés sur la chaise de la maîtresse, des histoires qui la faisaient encore rire aux éclats soixante-dix ans après, taisant un peu honteusement ce que nous savions tous : elle avait quitté l’école sans jamais avoir appris à faire des divisions, placée comme bonne dans différentes familles parisiennes qui venaient alors se reposer et profiter du grand air, à flâner sous les ombrelles au bord du Loing ou sous le feuillage rafraichissant de la forêt toute proche.
Des années après, ma grand-mère croisa un des anciens patrons de Suzette, qui lui dit : « Je l’ai longtemps regrettée. C’était un fin cordon bleu ! ». Ma grand-mère, sceptique, davantage même, réprimant un fou rire, n’ignorait rien des « talents » de cuisinière de la tante : tous les jours ou presque, elle se faisait une côte de porc et des pommes de terre sautées qui rissolaient pendant des heures dans deux centimètres d’huile. Et, pour invariable dessert : une pomme au four.

Lorsqu’elle partait au bal, c’était avec deux sous en poche que lui donnait sa mère ; traverser le pont pour s’y rendre et en revenir lui coûtait un sou.
Elle adorait se faire prendre en photo. C’est une époque où l’on trouvait chez les photographes de quoi se déguiser et un décor en toc de colonnes antiques. On a une quantité incroyable de photos d’elle.

A l’âge de 15 ans, elle partit travailler à l’usine, une usine qui fabriquait (je crois) des moteurs, puis des turbines pour les barrages, dans une chaleur suffocante qu’elle était la seule de l’usine à apprécier. Et d’ailleurs, il faisait chez elle, été comme hiver, entre 26 et 28 °C. Dans sa grange, elle stockait les petites bûches et les boulettes de charbon qui alimentaient ses deux poêles.
Un jour, au détour d’une conversation, j’ai appris qu’un marinier l’avait fait tomber de son vélo lorsqu'elle avait treize ans et avait tenté de la violer. Elle avait pu se dégager, ou bien quelqu’un était intervenu, je ne sais pas. Il y eut un procès.
Elle ne maria jamais, mais elle eut une longue liaison avec un homme – qu’on appelait Dodo – qui épousa finalement une autre. Il revenait quelquefois la voir...
Elle évitait de parler des deux guerres mondiales : quatre de ses cousins – des frères – avaient été fusillés par les Allemands. Je crois qu’ils faisaient de la contrebande.
Il m’est difficile de savoir de quoi étaient fait ses bonheurs ou, surtout, ses aspirations au bonheur. C’est une époque où les vies étaient parfois aussi tristes que les chansons réalistes, et elle pleurait toujours lorsqu’elle parlait de sa sœur Angèle morte en couches. Elle pleurait aussi en chantant La Légende des flots bleus

J’allais chez elle après l’école en attendant que ma mère vienne me chercher. Elle m’achetait un croissant et me préparait une ricoré qu’elle passait lorsqu’il y avait trop de miettes dedans. Elle s’installait dans son vieux fauteuil et regardait par la fenêtre pendant que je faisais mes devoirs, pour commenter à voix haute ce qu’elle voyait. De temps en temps, elle faisait des bruits de succion qui voulaient tout dire : ainsi va le temps, c’est donc cela la vieillesse, elle marche mal celle-là.

Elle a perdu la tête en l’espace d’une semaine et, après quelques temps, ma grand-mère a dû se résoudre à la mettre dans une maison de retraite où elle allait la voir tous les jours.
Peu de temps avant sa mort, elle m’accueillit d’un « Oh, Serge, tu es revenu ». Serge était mon grand-père, mort en 1943, auquel je ressemblais beaucoup étant plus jeune.
Comme tous les fous – et j’emploie ce mot avec beaucoup de tendresse – elle disait parfois des choses très drôles : « Hier, un homme est venu me chercher en voiture et m’a emmenée au restaurant… » Comprenez qu’un aide-soignant l’avait accompagnée dans le réfectoire en fauteuil roulant. Ou bien, à propos du fauteuil roulant qui était dans sa chambre : « Mais qui gare son vélo dans ma grange ? »
C’était désolant bien sûr de ne pas être reconnu et de voir remonter des limbes de ces petites aigreurs que l’on croyait dépassée du temps de sa conscience. Son monde était devenu brumeux, et glissaient au hasard de ses synapses sensations et souvenirs dans un désordre croissant. Au hasard ? Peut-être du sens aurait-il pu se dégager de l’ordonnancement même des idées, passant au travers des filtres de la bienséance devenus poreux, des souvenirs conservés aussi, qui demeuraient de l’enfance et de la jeunesse. Car que retenir hormis l’insistance du cerveau à revenir sur l’enfance inlassablement, comme si ces sentiers associatifs, parmi les plus anciens, avaient été à ce point foulés, tassés, que plus rien ne peut plus les altérer ?
Et pourtant que reste-t-il aujourd'hui de cette mémoire-là, obstinée ? Elle se dilue dans la mienne et dans celle des quelques-uns qui l'ont connue et l'emporteront avec eux...

1 commentaire:



  1. Et c'est ce jour-là, sans doute, que finira l'éternité de Suzette... Penser que bientôt, très bientôt, plus personne ne saura rien de nous!

    Écrit par : calystee | 21 octobre 2010
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    Trop angoissants, ta conclusion et le commentaire de Calyste.... tu aurais mieux fait de nous raconter si elle réussissait les crêpes, Suzette !

    Oui bon c'est nul...

    Alors comme ça, plus jeune, tu ressemblais à ton grand-père ? Et en vieillissant...? A ton petit-fils...? On ne le saura jamais....

    Oui bon, suis guère inspiré aujourd'hui... ça doit tenir à la météo foutraque. Mais j'aime beaucoup ton analyse du moment où la vieillesse coincide avec le moment où l'on perd les pédales, dans les limbes de la semi-conscience, lorsqu'on arpente les sentiers nous ramenant à l'enfance.

    Écrit par : Lancelot | 24 octobre 2010
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    > Calystee : Penser à tous les anonymes des cimetières et à tous ceux qui sont partis dans les profondeurs de la terre me donne littéralement le vertige. Il y a plus d'humains morts (cumulés) que de vivants...
    > Lancelot : Et non, Suzette, fallait pas la prendre pour une crêpe !

    Écrit par : christophe | 25 octobre 2010
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    un haïku pour toi ma tite vache

    un cheveu blanc vole
    souvenir de mon grand-père
    en paix sous ce chêne

    clochelune

    merci de ce beau récit... j'aime ces souvenirs... et le 1er novembre, jour des morts! tu sais combien j'aime "le fous" j'aurais volontiers accompagné tatie suzette dans sa maison de retraite et été mangé avec un beau monsieur!
    j'ai eu mon premier kiné aujourd'hui, un homme qui lui aurait sans doute plu!

    gros bisous... tu me manques!

    Écrit par : Juliette | 27 octobre 2010
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    > Juliette : J'imagine ce qu'elle aurait dit du kiné : "Qui c'est qui m'a envoyé un prof de contorsion ? Je veux pas travailler dans un cirque, moi !"
    Merci pour ton haïku. Tu sais comme je les aime...
    Bisous.

    Écrit par : christophe | 29 octobre 2010
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    lancelot lol! j'adore les crêpes suzettes et les crêpes tout court! on la mangerait bien la suzette ;-)
    oui, tous ces morts (je revois les films d'horreurs avec les morts qui sortent du cimetière etc... dans "poltergeist" par exemple quand le cimetière a été déplacé et la maison faite dans cet ancien cimetière, avec les corps morts enterrés, et les âmes en furie..

    bisous à la ronde!
    merci pour le haïku tite vache ;-)

    Écrit par : Juliette | 29 octobre 2010
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    pour répondre à ton interrogation finale, une partie de sa mémoire reste aussi dans ce très beau billet qui nous donne une petite idée de ce qu'était la tante Suzette.

    Écrit par : joss | 01 novembre 2010
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    > Joss : Oui Joss, je fais complètement mienne cette réponse de Gide à la question de savoir pourquoi on écrit (et je crois l'avoir déjà dit d'ailleurs) : "pour mettre quelque chose à l'abri de la mort". Mais j'ai aussi l'impression que la mémoire nous empêche parfois d'avancer, individuellement et collectivement...

    Écrit par : christophe | 02 novembre 2010

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