dimanche 7 juin 2009

De la jeune fille à la gare

J'étais à la gare de Moret et j'attendais mon train, assis sur un banc, des contes de Maupassant entre les mains. Une jeune femme aux longs cheveux noirs et au teint un peu olivâtre a fini de monter lourdement les marches du souterrain et elle a posé près de moi une poussette un peu crasseuse dans laquelle était calé, par un sachet de mie de pain entamé, un poupon en plastique à peu près nu. Elle a redescendu les marches. Elle portait une sorte de tenue verte en velours, ses jambes fines et un peu arquées, couvertes par des bas en laine roses imprimés (il s'agissait de l'héroïne d'une série pour enfants) et des souliers à boucle dont la blancheur m'a frappé. Elle est reparue avec une seconde poussette : y avaient été jetés un peu en vrac un sachet de mouchoirs en papier, une demi-pizza sous cellophane et deux ou trois choses que je n'ai pas su reconnaître. Elle s'est assise à côté de moi, très nerveuse, ses doigts sales courant sur ses genoux. Elle avait des traces brunes sur les joues et une moustache de poils drus. Elle a saisi la pizza et a déchiré l'emballage, a coupé de petits morceaux, froids, qu'elle a avalés goulûment.

mardi 26 mai 2009

De l'absence



Retourner sur le chemin de la colline et veiller l'absent chaque jour. Les yeux se portent au loin, sur les contreforts de la montagne, là où la neige marque le temps. Les chiens aboient dans une autre vallée et leurs plaintes résonnent entre les arbres, courent dans les fossés. Dans le vent glacial de l'hiver passent les bourgeons ; et les petits fruits rouges tuent parfois les bêtes dont on ne retrouve rien, sous le tapis de feuilles brunes. À la fonte, les rus descendent en sentier jusqu'au creux de la terre et de petites araignées d'eau, venues de nulle part, du monde au ventre plein, glissent sur les mares, gobées par les grenouilles qui cherchent la force de la ponte. Les cloches sonnent, quelque part dans les vallées, rythment nos vies de paysans, et jamais n'annoncent son retour. Et il resta là dans sa cour, là où venait mourir le chemin, assis sur son banc que couvrait peu à peu le lierre ; parmi les roses trémières, les mauvaises herbes et les buissons épineux sous lesquels, un jour, il disparut.

dimanche 17 mai 2009

De la concupiscence

Le soleil enfin s'impose, par-dessus les toits de Paris et le bleu du ciel flotte quelque part sur les vitres. Furieuse envie de sortir. Marcher, prendre un bus peut-être et me poser quelque part, boire un verre, regarder passer les gens. ... Je redescends la rue de Belleville. Dans une petite rue adjacente, un concert anime la foule. Je me faufile et observe quelque temps les jeunes et les autres qui s'égayent. Lente montée de la concupiscence pour les hommes de Belleville, mais j'abandonne les petits blonds un peu sales et les bruns à la coule - tous s'appellent Manu et jouent sans doute du djembé -, flanqués de leurs Laetitia, Fanny, Aurélie... pour scruter dans les regards, alors que je me suis assis à l'angle du boulevard, le désir désordonné ou inédit, le plaisir réclamé immédiatement. Remonte en moi le souvenir de l'assouvissement un peu brutal, les mains qui s'impatientent, le temps qui manque pour arriver jusqu'à la chambre ou même l'ascenseur. Le bruit mat des boutons qui cèdent dans un coin à peine sombre. Plaisir des yeux - pas seulement - posés sur les torses - pas seulement. En des moments étranges, je baisse la garde et j'avoue la bestialité (envie du rapt et la terrible peur, la réification que baignent mes envies d'écume, le souvenir de l'homme, sa force et sa honte).

vendredi 8 mai 2009

D'un visage revenu de nulle part

 

Je me suis réveillé le cœur détendu par un rêve de quelques secondes à peine, et qui ne m'a rien laissé des instants charmants que je venais de partager avec un jeune homme de 17 ans.
Dans le trajet brumeux du métro, mon regard courant de visage en visage, et Bach à mes oreilles pour donner un peu de tempérance aux minutes à tuer, dans les secousses de la ligne 8, dans les arrivées et les départs des visages inconnus, me sont revenus les linéaments d'un rêve plus ancien dont j'ai fini - regard concentré posé contre la vitre, respiration incertaine - par retrouver la moelle et la douceur. J'étais en week-end à la campagne chez une amie, allongé sur un de ces vieux lits étroits et mous, contre le torse blanc d'un tout jeune homme de 17 ans lui aussi. Il avait de beaux cheveux noirs et quelques mèches ciselaient irrégulièrement l'arrondi de son front. Je me souviens d'une chambre mansardée et du contact du papier peint abîmé et désuet : de minuscules fleurs bleues, serrées les unes contre les autres, sur un fond blanc crémeux. Je me souviens du danger - il était mineur - et de la tranquillité avec laquelle il envisageait l'entrée de notre hôtesse dans la pièce. On s'aimait, disait-il, ce qui suffisait à venir à bout de toutes les peurs, du moins dans les instants suspendus du bonheur de cette chambre. Il renonçait là, devant moi, au doute et à la peur, et le temps de la paix, du mystère de l'autre enfin levé, durerait mille ans. Je m'étais réveillé calme et doux, triste et seul. Étonné aussi : la jeunesse ne suscite en moi que peu d'émotions généralement.
Et j'ai emprunté les couloirs du métro. Ça sentait l'urine, la fatigue, les foyers abandonnés à regret, je dévisageais les hommes et les femmes à la grise mine, sur le point de renoncer au souvenir de ces deux rêves qui se faisaient écho à quelques mois.
Mais alors que je m'installais sur un siège de la ligne 1, détendant mes jambes, appuyant ma joue contre la vitre un peu tiède, est remonté à la surface, des tréfonds de ma mémoire, le souvenir un peu flou d'une scène souvent répétée alors que j'étais en terminale au lycée.
Entre deux cours, Caroline et moi avions l'habitude de nous installer un peu à l'écart des autres, sur un palier. Assis sur les marches poussiéreuses de l'escalier en bois, solitaire, mais à deux mètres seulement de nous, un jeune homme blond, d'un an plus jeune, restait là silencieux à nous regarder à la dérobée, écoutant peut-être ce que nous disions derrière son air un peu triste. Depuis notre bulle, nous n'avons jamais, je crois, songé à lui demander son prénom, ni même, évidemment, s'il voulait prendre part à nos conversations. Mais je sentais son regard et je connaissais la joliesse de ses traits, une belle peau blanche, un lointain cousin, peut-être, d'Hermann, Peter, Helga ou Hans. Et à 15 ans de distance, ma tête ploya sous la peine : la beauté croisée et qui laisse quelque chose d'une brûlure.

lundi 20 avril 2009

Du train, du père

Le train a dépassé Dax. La lumière est magnifique de douceur. Au dehors, alternent les champs à la terre noire, les forêts de pins, les étendues d'herbe à la couleur de blé et les tout jeunes résineux. À perte de vue, paysage monotone et plat s'il en est. Il est trop tôt pour les collines. Çà et là, des arbres gisent sur le sol sablonneux, déracinés par la dernière tempête.

Une zone industrielle sur laquelle semble régner une grosse usine de cellulose de pin. Des containers de toutes les couleurs empilés (je pense toujours à Anvers et à la zone industrielle sur le Schelde), des palissades assez laides qui semblent n'être là que parce qu'il faut bien en vendre et en acheter.

Vers 14 ou 15 ans, il m'arrivait d'accompagner mon père dans ses déplacements professionnels. Il me laissait dans la ville toute proche. Je déambulais, le walkman sur les oreilles, avant de m'installer dans un café où je commençais la lecture du livre que je venais de trouver. Ou, plus rarement, je le suivais dans l'usine où l'attendaient le client et les grosses machines malades. Et je visitais avec lui le site, j'observais attentivement les complexes chaînes (le bois coupé suivait le cours de son destin), les gros boutons rouges d'arrêt d'urgence, les consignes en allemand qu'il s'échinait à vouloir me faire traduire. Et il y avait toujours un ouvrier plus charmant que les autres près duquel je passais - odeur mêlée de sueur et de poussière de bois qui s'échappait de sa tenue bleue, les mains épaisses manipulant les machines et les morceaux de bois.

Je me revois, lors d'une de ces visites, assis dans l'herbe aux abords de l'usine, en train de lire L'Ensorcelée de Barbey d'Aurevilly, sentant sur ma joue le regard devenu lourd d'un de ces hommes bleus. Il était encore trop tôt pour que je sache que je ne pourrais pas toujours lancer des regards en coin sans conséquence.

Nous quittons Bordeaux. Un très joli jeune homme - je croise à l'occasion ses yeux d'amande dans la vitre du train - vient de s'installer. Il a adressé un petit geste de la main, d'une grande tendresse (petit mouvement des doigts, à peine esquissé) à une jeune fille restée sur le quai (sourire timide, dicté par le cœur, exempt de l'once de vanité qui passe parfois sur le visage des jeunes hommes) et qui le cherchait des yeux alors que le train démarrait.

Le soleil est en train de disparaître derrière la toile rose qui vole depuis la cime des arbres.

Je réalise aujourd'hui que si mon père rechignait à m'emmener avec lui dans des déplacements plus longs, c'était parce que l'une de ses maîtresses devait l'y rejoindre.

Angoulême semble déjà endormi derrière les volets peureusement clos (il est 21 heures), les seules lumières étant celles des feux de signalisation. Rétrospectivement, un certain nombre de choses prennent tout leur sens... Lors de vacances en Ardèche, mon père avait disparu toute une après-midi ou, plus exactement, ne se trouvait pas au bord de la rivière à pêcher, là où il était supposé être. Il avait par la suite prétendu n'avoir pas bougé, alors que ma mère et moi étions passés plusieurs fois, ma mère de plus en plus angoissée - mon père était sans doute déjà mort, tombé le nez en avant et emporté par le courant.

Il aura décidément fallu à ma mère beaucoup d'énergie pour ne pas voir l'évidence toutes ces années. Les rendez-vous professionnels inattendus sur le chemin de la maison pour justifier les absences, les retards.

Quand j'étais petit, je ne le voyais guère que le week-end, aussi m'apparaissait-il pour à peu près étranger. Et il n'était jamais totalement présent, même là. « Ton père est fatigué ». « Ton père a beaucoup de travail ». Je ne lui en veux pas, parce que j'ai l'impression (sans doute à tort), que même là, il n'aurait pas su contraindre mes angoisses. Peut-être aurait-il pu toutefois m'épargner davantage au moment de leur séparation, moins déléguer, ne pas croire que notre distance faisait de moi un confident possible (« ta sœur est ce qui nous a obligés à nous marier, ta mère et moi, et toi, ce qui m'a empêché de partir plus tôt »).

dimanche 19 avril 2009

Des hommes du parc




Le soleil, à l'horizon, s'enfonçait lentement dans l'océan. Au-delà du regard, la ligne d'un bleu sombre, entre le ciel et la mer, se brouillait, entrait en ébullition peut-être, devenait lentement orange. Dans d'ultimes reflets de rouge, les petites allées s'enfonçaient à flanc de falaise, entre les branches d'une végétation complice. On voyait, çà et là, les petites pointes des cigarettes, et l'on devinait déjà, comme tombées avec la nuit, les odeurs mêlées du tabac et du désir. Et ce fut enfin l'heure noire du cliquetis des boucles de ceintures, les boutons défaits à la hâte. L'heure noire, la belle heure, des marches hâtives - les regards en biais et les moues boudeuses. Un regard fut lancé, avec un souvenir de sauvagerie, soigneusement évité : le garçon timide avançait, les yeux sur le sol, dans le déni de ce qu'il venait chercher. Bientôt il arriva dans un cul-de-sac ; le chemin venait mourir là, sous un arbuste fleuri qui avait patiemment grignoté l'audace des pas répétés (autrefois ils descendaient un peu plus bas, au plus près de la mer, là où les roches se détachent avec fracas). Il s'assit sur un banc et, à son tour, alluma une cigarette.
Au loin, les pas un peu lourds, les respirations fatiguées des plus vieux. Son regard allait de ses pieds au bout incandescent de sa cigarette, tenue entre son pouce et son index - la posture était rodée - et, de temps à autre, entre les branches des arbustes, il affinait sa nonchalance, il adoucissait son regard, il esquissait un sourire, lancé à la mer, aux divinités des chemins, de la nuit et du désir. Les pas se rapprochèrent. Il affaissa ses bras entre ses jambes écartées et écrasa la cigarette sur la terre, traça avec le mégot un dessin obscène sur le sol. Lorsqu'il releva la tête, un homme lui faisait face, qui osait le sourire éclatant.