lundi 30 mai 2011

Journal d'hospitalisation II

Vendredi 25 mars

Très bonne nuit, à peine interrompue par la toute jeune et douce infirmière venue prendre ma tension et faire des prélèvements. Rien de comparable avec les nuits précédentes donc, véritablement effrayantes. D’abord des désaturations importantes, mais aussi des angoisses qui duraient jusque tard dans la nuit, dérangeantes parce qu’hallucinatoires et qui m’évoquent des mécanismes très archaïques, remontant aux temps immémoriaux d’une vie utérine, comme si chacun de mes organes poussait son propre cri de terreur et que ne parvenait à ma conscience qu’une polyphonie anarchique, chacun des cris se superposant aux autres. L’impression également, par intermittence, que l’on chuchotait à mes oreilles ou que l’on m’effleurait l’épaule ou le bras, phénomènes qui cessaient dès que j’ouvrais les yeux. Lorsque tout à l’heure j’ai commencé à dire à Juliette que j’avais ressenti des angoisses tout à fait particulières ces dernières nuits, elle ne m’a pas laissé achever (« Laisse-moi deviner… ») pour me les décrire très justement dans un réconfortant sourire : elle aussi a éprouvé, dans les jours qui ont suivi son AVC, ces expériences un peu fantomatiques.

dimanche 29 mai 2011

Journal d'hospitalisation I

Mardi 22 mars

Pour la première fois depuis mon hospitalisation, il y a maintenant cinq jours, je retrouve la force et l’envie d’écrire. La force… enfoncer des portes ouvertes en disant que je n’ai jamais rien connu d’aussi physiquement éprouvant de ma vie. Depuis hier, le souffle se fait un peu moins court, mais les brusques accès de fièvre, la fatigue, le change que je donne, l’impossibilité dans laquelle je suis de bouger mes jambes à cause du cathéter fémoral et de la contre-pulsion par ballon intra-aortique – et pour combien de temps encore ? –, tout cela me fait presque parfois souhaiter le départ anticipé de mes visiteurs.
Pourtant, le moral est bon – pas mauvais toutefois – même si rien ne m’a été épargné hier des pires options envisagées, dans la mesure notamment où mon infarctus s’est compliqué d’un choc cardiogénique – ce qui engage généralement bien davantage le pronostic vital.
Il faudra bien un jour que je comprenne pourquoi plus c’est concret et moins c’est réel.

vendredi 27 mai 2011

Un retour

Je n’ai pas l’intention de faire de ce blog un blog de greffé, mais il est vrai que, pour l’heure, mes journées sont nettement orientées et que les distractions ne sont pas si nombreuses – disons qu’elles sont assez semblables à celles d’un pensionnaire de maison de retraite.
Vendredi prochain, je retourne à la vie civile : sans doute commencerai-je alors à avoir plus de distance avec tout cela, à pouvoir reprendre le cours de ma vie, tout à fait modestement dans un premier temps.
Pour faire un petit point santé tout de même, sachez que tout va bien pour l’instant : toutes les semaines encore, je retourne à la Pitié pour des examens permettant de déterminer l’état du greffon. Pas de rejet pour l’instant. Bien sûr, mes défenses humanitaires pâtissent un peu du traitement : j’ai droit à ma première maladie opportuniste, familière aux lecteurs de Guibert et à ceux qui fréquentaient des séropos dans les années quatre-vingt-dix, le CMV, ou cytomégalovirus. Rien de tragique toutefois (sauf pour la sécu : 1 500 euros les 30 comprimés – ça me rend malade ; j’imagine qu’ils sont fabriqués à partir du placenta d’une race de lamas ne vivant que dans une vallée du Pérou, à une altitude comprise entre 1 300 et 1 320 mètres).
Ainsi que je l’avais fait lors de mon traitement de la maladie de Hodgkin il y a dix ans, j’ai pas mal écrit ces dernières semaines. Dans un premier temps, je vais donc disperser dans ce blog des extraits de cette sorte de journal.

mardi 26 avril 2011

Communiqué...

Chers tous,
Cela fait maintenant plus d'un mois que je n'ai pas écrit de notes, ni même pu lire les vôtres. Ma dernière note suggérait que je croulais sous le travail...
En réalité, il n'en a rien été : exit le travail, le séjour marocain, le week-end nantais... J'ai (encore) eu un gros pépin de santé qui m'a conduit à l'hôpital où je suis toujours. Le plus lourd - le plus dangereux aussi sans doute - est passé, mais il va me falloir du temps avant de pouvoir rentrer chez moi, et reprendre l'ensemble de mes activités ; y compris bloguesques donc (c'est Julietta qui est chargée de taper ce texte).
Je pense bien à vous.
Christophe

lundi 6 décembre 2010

Naissance des roches

Assis en tailleur dans la vieille forêt de feuillus, son dos ployait sous la voûte verte. Tout autour de lui les arbres étendaient bas leurs branches et le soleil peinait à percer la frondaison. Aucun bruit ne venait plus troubler la conscience du peuple du monde. Les oiseaux s’étaient tus et n’étaient plus que de lointaines taches blanches et noires, comme suspendus par un fil au plafond bleu. Il n’y avait plus un avion dans le ciel et des locomotives abandonnées rouillaient quelque part au soleil. Les rues des villes étaient vides de joies et de courses folles : le temps était mort et gisait à la surface de la terre.
Il était assis en tailleur et, tout autour de lui, dégouttait sa mémoire que ne buvait pas le sol pourtant sablonneux.
Au loin, par delà la forêt et les prés, les vallées et les terres des hommes, les immensités d’eau étaient étales et, sur leurs fonds, dans la nuit éternelle où retournent aussi nos souvenirs, les vies minuscules tombaient en scintillant.
Seul s’élevait dans l’air un silence d’autrefois qui avait su être patient.
Les souvenirs orangés de l’enfance, les plus heureux, se drainaient. Il n’aurait pu les garder sans retenir pareillement les autres, ceux des maisons brûlées qui craquaient et s’effondraient sur les meubles, sur les portraits à l’huile des ancêtres, sur les visages riants photographiés dans des après-midis roses.
Et la guerre suinta à son tour, en écume noire, et, avec elle, le souvenir de l’abject.
À la surface de son corps, une fine pellicule de calcaire apparaissait, là où la peau était exsangue de mémoire. De petites tâches blanchâtres tout d’abord, qui s’étendaient de loin en loin.
Il devenait enfin statue de pierre et, sitôt la dernière tache de calcaire apparue, laquelle finit couvrir sa peau vide à son tour du temps, il eut un hoquet et la vie alentour reprit son cours…